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Agnes Bensimon

Acouphène, d'Emmanuel PINTO. Traduit de l'hébreu par Laurent Cohen

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ISRALire  - la rubrique de la littérature israélienne.
 Par Agnès Bensimon.
 

Acouphène, d’Emmanuel PINTO. Ed. Actes Sud. Traduit de l’hébreu par Laurent Cohen. 212 p.

 
Acouph�ne, d�Emmanuel PINTO. Ed. Actes Sud. Traduit de l�h�breu par Laurent Cohen. 212 pC’est à une rencontre avec Myriam Anderson, éditrice chez Actes Sud, à l’occasion d’un passage à Bruxelles d’Etgar Keret, que je dois la découverte du premier roman d’Emmanuel Pinto publié dans la collection « Lettres hébraïques », dirigée par Rosie Pinhas-Delpuech, souvent riche de talents - certains prometteurs, d’autres moins. Elle avait promis de m’envoyer un roman hors du comun, ayant pour décor la première guerre du Liban et racontant l’improbable rencontre entre Pini, un officier israélien de 19 ans et l’écrivain Jean Genet, âgé et diminué par le cancer, aux portes du camp de Chatila. Ce soldat, redevenu civil, souffrait depuis d’un acouphène (sensation auditive anormale qui n’est pas provoquée par un son extérieur, dixit Le Petit Robert). En mon for intérieur, je pensai : encore une histoire de soldat taraudé par un sentiment de culpabilité, encore la guerre du Liban. Il y a déjà eu tant de témoignages, de romans, de films à ce sujet ! ... Près d’un an plus tard, j’ai reçu Acouphène : un livre magnifique, doté d’une puissante force d’évocation et rigoureusement articulé. Emmanuel Pinto est assurément une des voix les plus originales et les plus abouties de la littérature israélienne contemporaine, révélée aux lecteurs francophones ces dernières années. Le choix de Laurent Cohen (auteur du remarquable roman Sols paru chez Actes Sud), comme traducteur s’avère très pertinent, tant il existe entre eux, me semble-t-il, bien des affinités électives.
Acouphène se développe en quatre temps : Guerre, Rencontre, Elle, Enterrement, au cours desquels Pini, le narrateur tente de se souvenir de ce qu’a été réellement sa guerre du Liban, en particulier de reconstituer le déroulement des faits qui l’ont amené à tuer un enfant combattant et armé. «  Je n’ai pas d’autre choix que de narrer la mort de l’enfant, sa vérité, car ceci est ma guerre, et je la raconte comme je veux. Il est mon enfant, l’enfant de ma guerre, son assassin c’est moi, il est la proie, il est une victime qui a fait de moi un meurtrier » A-t-il tué cet enfant dont l’image de la mort le hante et le poursuit ? Si la dernière partie du récit apporte un dénouement à l’événement qui a fait dévier de sa trajectoire la vie de Pini depuis vingt ans, l’essentiel du roman tourne autour de la question de la mémorisation des faits, de la reconstitution mentale de la réalité. Quelle est la part de l’imaginaire, du rêve, du réel et de la fiction ? Sait-on jamais ce que l’on a vécu ? A fortiori dans la guerre ? « J’ai participé à cette guerre. C’est un fait. J’y fus au cœur, et non dans les marges, j’y ai joué un rôle actif, et pas seulement celui de témoin. Or malgré tout. La plupart des événements ont giclé sur ma personne puis au-delà, par ricochet, seuls des échos m’en sont parvenus. », avoue Pini.
Guerre ouvre le roman par la description d’une danse macabre, en miroir, d’une beauté sombre à couper le souffle et au terme de laquelle le narrateur fixe la nature du « je » qui va poursuivre le récit : « C’est ainsi que, privé de mes sens habituels – ou peut-être faudrait-il dire : doté de sens confus et altérés -, je devins un autre, moi aussi, ni pire ni meilleur, ni plus fort qu’avant, ni plus faible. Un autre. »  Emmanuel Pinto crée la brèche d’où naît Pini, son narrateur,  pose les jalons des éléments marquants du roman, ainsi « Genet, dont il sera encore beaucoup question, » - protagoniste, à la troisième personne, de Rencontre, ou encore « Chanel n°5 » alias Leila Chahid, qui a invité l’écrivain français, amoureux des Palestiniens. Et bien sûr «  Elle », la mère de Pini, à la quelle il consacre par la suite un pan entier du roman. La psy qu’il consulte depuis qu’il s’est installé à Paris et qui, avec de moins en moins de patience, l’écoute se plaindre de sa maladie (ce fameux acouphène) à laquelle elle ne croit pas. Enfin, « Avshalom à cause de qui tout est arrivé », tué sous ses yeux et pour lequel il a tiré sur l’enfant, et Stéphane, l’amant parisien, choisi pour avoir fait surgir le souvenir fortuit de ce dernier. Tous ces personnages comme ces bribes d’information sur la guerre du Liban forment le compost naturel qui nourrit le texte. Cette matière en décomposition, comme la mémoire, comme les souvenirs, Emmanuel Pinto la triture, la façonne pour donner corps à sa construction complexe.
La singularité du roman tient au dialogue permanent qu’il instaure avec les œuvres de Jean Genet, Quatre heures à Chatila (1982) et Un Captif amoureux (Gallimard, 1986). L’écrivain célébré ou plutôt « l’ex-écrivain célébré » comme il le fait dire méchamment à Leïla Shahid, éternelle égérie de la révolution palestinienne, qu’il n’épargne guère ici, s’interroge : « Pourquoi est-il venu ? » Dans Rencontre, l’auteur lui attribue des réponses en un pastiche saisissant et réussit la greffe avec son propre propos. Au point que le lecteur se demande si la rencontre devant le camp de Chatila, puis en plein désert, entre Jean Genet et Pini a véritablement eu lieu. L’un et l’autre l’ont-ils inventée, imaginée ou vraiment écrite ? On assiste, subjugué, à ce tour de force qui touche au cœur de la littérature, à la liberté de l’écrivain.
Elle présente une nouvelle rupture du récit. La mère de Pini envahit l’espace, c’est Elle qui parle, écrit, maudit. De la terrasse donnant sur la rue Rabbi Akiva, à Bnéi Brak, où elle s’est retranchée jusqu’au retour de ses garçons, où elle s’est tenue debout chaque nuit que dura cette guerre, elle refuse de sortir. Et c’est là qu’elle commença à ressentir que la guerre qui se déroulait au loin était menée contre elle. Et que ses fils, qui y prenaient part, étaient ses ennemis, comme les autres. Elle, qui ne maîtrise pas l’hébreu, se met alors à écrire à Pini de façon frénétique, des lettres qu’elle signe de son prénom - Mona, et rédigées à la troisième personne : « elle ». Ce portrait de mère dans la folie, exprimant telle une prophétesse sa colère, son dégoût et ses craintes d’une séparation brutale renferme les plus belles pages du roman et témoigne de la maturité de leur auteur, capable d’écrire : « Ici, il faut d’ores et déjà révéler aux lecteurs qui ne le savent pas, ou qui n’en ont pas fait eux-mêmes l’expérience, que le distance qui se crée entre une mère et ses fils se creuse par surprise et non pas en un mouvement rampant, mais subitement ».      
Enterrement nous ramène au présent, chargé du dénouement qui passe une fois de plus par la mort – celle de l’unique témoin de la scène traumatique originelle. Pini se décide, après vingt ans, à retourner en Israël pour assister aux funérailles de son ancien compagnon d’armes, le seul qui aurait pu apaiser ses doutes.
Si l’on parvient enfin à visualiser l’enchaînement qui conduit à l’effondrement d’Avshalom, loin de s’achever, Acouphène résonne en nous comme les voix de l’enfance que l’on tue.
 
Agnès Bensimon
 

Né en 1962, Emmanuel Pinto est metteur en scène de théâtre, scénariste et traducteur littéraire du français vers l’hébreu, notamment des livres d’Irène Nemirowski. Acouphène est son deuxième roman, le premier traduit en français.

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