Accueil - sefarad.org
 
Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 21/01/2013

    MENU    

SEFARAD.org
Bienvenue chez Claire Bondy
AIDEZ-nous
Page PRECEDENTE

Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
...........................................
En évidence cette quinzaine : 21/01/2013
 
Arnost Lustig   La danseuse de Varsovie   Galaad éditions
                           Prière pour Katarzina Horowitz
                           Traduit en français par Erika Abrams

     Pour la deuxième fois, les éditions Galaade ont eu la bonne idée de faire connaître aux lecteurs francophones, un auteur aussi important que Lustig. Son esprit et le style qu’il pratique nous font regretter de ne pas l’avoir connu plus tôt. Un Tchèque majeur, un écrivain qui touche à l’universel avec une sensibilité fouettée par un ton volontairement détaché pour évoquer, dans une métaphore de dérision joyeusement pessimiste, ce qui a marqué à jamais son inaltérable appétit de vivre dans la joie.

     Né à Prague en 1926, au sein d’un milieu juif, il y décède en 2011, non sans avoir arpenté bien des mondes.
    
     Adolescent, il est déporté en 1942 vers Terezin. De là, il passera par Buchenwald et Auschwitz. Lors d’un dernier transport en mars 1945, il profite du bombardement du train vers Dachau pour prendre la fuite…pour la troisième fois!

     De retour à Prague, il se cache jusqu’à la Libération. Il devient journaliste puis se met à écrire ce qu’il a vécu, dès lors que nul ne veut l’entendre parler de son expérience des camps. Rappelons-nous : c’est pour la même raison que Primo Levi s’était mis à écrire.

     En 1948 et 1949, il est envoyé comme correspondant de guerre en Israël. En 1968, ayant participé au Printemps de Prague, il quitte son pays dès la reprise en main par les Soviétiques. Il vivra en Israël, en Yougoslavie et pour finir, s’installera aux USA où il enseignera à l’Université de Washington. Après la chute du communisme, il rentre au pays où il finit sa vie en 2011, non sans avoir attaqué bien des résurgences du fascisme.

     Héritier de son compatriote Hasek (1883-1923 Les aventures du brave soldat Schweik) dans la vision ridicule des malheurs issus de guerres initiées par des criminels idiots, il pousse bien plus loin le sens de la dérision et de l’insoutenable: par exemple, lorsque telle figure de femme accomplira le geste responsable requis. Geste apparemment inutile mais ô combien restaurateur de dignité!


     Nous sommes en 1943, aux abords d’un camp du Gouvernement général. Un certainHerman Cohen discute avec Friedrich Bremske, dont le patronyme signifie petit frein ainsi que taon du point de vue zoologique, c-à-d- l’insecte qui pique dangereusement en s’accrochant. C’est bien dans les deux sens qu’il faut l’entendre pendant la discussion entre Bremske et l’Américain Cohen, porte-parole de dix-neuf autres citoyens américains (tous porteurs d’un passeport américain) et visant à un pseudo arrangement garantissant leur liberté moyennant finances. Il faut savoir que c’est depuis la Sicile qu’on les a emmenés jusque là avec deux mille autres prisonniers. Il s’agit pour Herman Cohen et les dix-neuf autres, tous immensément riches, d’acheter leur liberté. Et voici qu’apparaît une merveilleuse jeune fille au pas dansant. Elle éprouve le besoin irrépressible de vivre, en dépit du fait que sa nombreuse parentèle fut triée et partie pour la rampe en direction du crématoire. Herman Cohen la rachète aussi. Monsieur Bremske les a préparés à ce traitement exceptionnel, moyennant des millions de marks or.

     Il s’agit aussi de demander à un tailleur voué à la rampe, de fournir un costume décent à Monsieur Cohen et à la jeune fille qui n’en peut plus de ces odeurs imprégnant l’air fangeux du plat pays polonais, devenu Gouvernement général.

     L’adolescent soldat qui surveille le tailleur se nomme Vogeltanz! Quant à Katarzina, elle s’imagine déjà danseuse aux Etats Unis…tout en songeant à sa petite sœur Léa, partie sur la rampe.
 

     Le ton précis et détaché de Lustig fait froid dans le dos. Et pourtant, il provoque le rire, sorte de ricanement douloureux.

     Les signes de la tromperie finale concernant la solution définitive, à savoir l’embarquement des –rachetés- à Hambourg, ces signes ne manquent pas! Tels: le prix réclamé s’élevant chaque jour; le voyage en train de luxe jusqu’à Hambourg; la contemplation affamée du paquebot Deutschland. Et soudain, le retour au camp car il faut impérativement marier Herman Cohen et Katarzyna et obtenir en échange des prisonniers allemands. Quant au tailleur, il est abreuvé d’invectives soulignées par des coups de fouet.

     Bremske souligne benoîtement que la guerre requiert des moyens onéreux, tel l’acier, vraiment hors de prix! Il fait remarquer que d’autres adversaires ne se montreraient pas aussi accommodants que lui. Comme il lui est aisé de duper son monde en faisant miroiter à celui-ci des perspectives si différentes de celles qu’il a quotidiennement sous les yeux: instruments de torture, rampe d’accès aux fours crématoires, nuées de nazis bourreaux entourant leurs victimes avec sadisme.

     Merveille du style de l’auteur, calqué sur l’impassibilité méthodique du jusqu’auboutisme de l’atrocité administrative des bureaucrates de l’abjection! En opposition, la naïveté permanente des prisonniers face aux exigences de plus en plus démoniaques de celui qui prend son plaisir à leur démontrer la nécessité objective des décisions matérielles qu’il lui faut prendre et dont ils ne comprennent pas les enchaînements, aveuglés qu’ils sont par la promesse d’un départ à propos duquel certains se déclarent quand même plus que dubitatifs. Tous finiront par se soumettre, accompagnés par le chant du prisonnier rabbin de Lodz.
 
     Katarzyna Horowitz osa se montrer aussi courageuse que la Judith biblique.
 
Un petit livre de 211 pages: une grande œuvre à lire de toute urgence.
 
 
Patrick Weber   Eva-Evista   éd. Avant-Propos
                            Pour l’amour du diable
 
     Polyvalent de la plume, l’historien de l’art Patrick Weber jongle avec le nombre d’œuvres produites!

     Il a à son actif une série impressionnante de romans policiers et de romans historiques où l’on rencontre les grands de ce monde ou du moins s’imaginant tels. Il aime placer ses personnages sous les lois d’une destinée qui peut s’appeler dieu, diable, amour, gloire etc.
 
     Né à Bruxelles, il chronique à propos de la royauté sur RTL Belgique. Journaliste, il fut rédacteur en chef de différents hebdomadaires belges.
 
     Le scénariste de BD qu’il est témoignerait-il de sa belgitude profonde?

     Ce roman-ci apporte un démenti à la phrase précédente car il prouve l’internationalisme de l’auteur, l’excellence de sa formation d’historien ainsi que son pouvoir imaginatif, basé sur d’authentiques faits historiques, ornementés avec vraisemblance par une fiction tellement plausible.

     Eva Braun et Evita Peron n’ont apparemment en commun qu’un prénom mythique et l’amour que l’une et l’autre éprouvèrent pour un dictateur: le maléfique Hitler pour la Braun et Juan Peron, le matamore déguisé en général pour la Duarte, actrice de cinéma. C’est aussi ce que se rêva Eva Braun jusqu’à ce jour du 12 octobre 1929 où elle estima son destin scellé. Ayant croisé le chemin d’Adolf Hitler, la superficielle Braun décida de vouer sa vie à celui qui fascinait déjà les foules accourues à ses discours. Certes, il avait posé sur elle un regard intéressé mais, ô combien fugace, puisqu’il avait décidé d’épouser l’Allemagne! Et une tentative spectaculaire de suicide pour Eva Braun après celle, réussie, de la propre nièce du futur Fuhrer. La seconde tentative de suicide d’Eva lui attirera l’attention et les attentions du suppôt du diable. Au même moment, arrivée en bus à Buenos Ayres, la jeune Maria Eva Duarte ambitionne de devenir Evita, grande actrice de cinéma.

     Balisant les étapes ou parties du roman, le prologue permet à la première partie de se dérouler à Berlin, de 1935 à la fin de la guerre 40-45. La boulangerie de la famille Freienhoff fait recette sur la Potzdamerplatz, depuis l’impériale année 1882 où Friedrich Freienhoff l’avait fondée. Ce fidèle du Kaiser était demeuré tel, en dépit de l’élection du chancelier Hitler.

     Deux fils, Wilhelm et Karl ainsi qu’une fille, Magda. L’aîné, Wilhelm dame le pion à son cadet qui, contrairement à son frère, a eu deux fils avec son épouse Martina.

     Un jour, c’est Karl qui sert une cliente qui s’avèrera d’importance : Eva Braun.

     L’auteur nous restitue l’atmosphère du Berlin de l’ordre nazi par le biais de Karl Freienhoff qui se dit ravi de pouvoir éviter les Juifs et les Rouges.

     Wilhelm et son épouse Greta, trônant à la caisse et sans fils qui les réjouirait, méprisent leur belle-sœur, issue d’un milieu intellectuel et s’adonnant à la peinture.

     Eva Braun se sent heureuse d’avoir été emmenée aux journées de septembre à Nürenberg. Elle y croise les épouses Hess, Goebbels, Himmler et Borman. Se rêvant first lady, elle envie le statut de Magda Goebbels et jalouse Leni Riefenstahl.
A partir de 1942, la Konditorei Freienhoff devient fournisseur de la Chancellerie grâce aux soins du bon nazi, Wilhelm qui, à la différence de son père fondateur demeuré dans un attentisme prudent et méfiant envers les Juifs, se targue d’un antisémitisme de bon aloi.

     Enfin enceinte, Gerda, l’épouse de Wilhelm, donne le jour à…une fille! Son prénom? Eva.

     Les deux ménages sont aidés par la dévouée Louise, au service de la famille depuis 21 ans et au courant de tout ce qui la concerne, en ce compris ce que les héritiers du vieux Freienhoff ignorent de sa vie et qui sera révélé par la photo d’une inconnue. Celle-ci s’avèrera un habile lien entre ce qui se sera passé en Allemagne et qui se poursuivra en Argentine dans la deuxième partie du roman. En effet, cela concerne une Juive, chanteuse de cabaret durant les fameuses années vingt.

     1942 est aussi l’année de la guerre contre l’URSS. Eva Braun et sa cervelle d’oiseau sont toujours omniprésentes.

     A la Konditorei, Wilhelm trône tandis que Karl s’interroge sur d’intéressantes révélations que lui a faites Louise tout en songeant aux tribulations de sa jeune sœur Magda âgée de 18 ans et subissant la férule de Gerda, sa belle-sœur. Celle-ci interdit à la jeune fille de vivre son amour pour un Allemand qui plus tard sera tué sur le front de l’Est.

     Au début de 1944, la boulangerie périclite à l’instar du Reich. Cela permet à Karl, fort des confidences de Louise, de rechercher sa demi-sœur, fille de celle que son père avait aimée. Liselotte, c’est son prénom, a quitté l’Espagne et vit en Argentine.
Eva braun, ayant organisé le mariage de sa propre sœur avec un membre des Ersatzgruppen, rêve encore et toujours de convoler avec Hitler.

     Or, le 6 juin 1944 advient. Magda, sœur de Karl se suicide après avoir appris que son amour s’est fait tuer sur le front de l’Est. Quant à Karl, il est embrigadé de force à la Gestapo par un certain Krupp: mission de fin de régime consistant à filer sa propre épouse tandis que lui-même est filé par un gestapiste. Fin de la Konditorei, bombardement de Berlin sonnant la zizanie entre tous les membres de la famille Freienhoff.

     Et pourtant, Karl prépare en catimini son départ pour l’Argentine avec les siens. Et, sur fond d’immigration en Argentine, l’auteur évoque la meute d’Allemands en fuite devant les troupes alliées, non sans nous rappeler l’importante et antérieure immigration italienne. Cela lui permet de situer le lecteur dans la réalité de Buenos Ayres et de ses quartiers si contrastés.
De rencontres bénéfiques en hasards bien menés, Karl arrive à ne pas se sentir isolé en un pays lointain: il se met en cheville avec nombre de ses compatriotes, sans négliger les aides de gens du cru. Martina le tient définitivement à distance; lui-même s’occupe ailleurs tandis que la nouvelle Konditorei devient rapidement prospère. En revanche, sa demi-sœur l’écarte d’elle.

     De chapitres à Buenos Ayres en chapitres à Berlin, on assiste à la fin du régime nazi. Eva Braun aura obtenu le mariage in extremis.

     Pourquoi Karl demeure-t-il en danger en dépit de la prospérité de El Nuevo Freienhoff, pasteleria à la mode dont l’imminente Evita Peron est devenue une cliente de marque?

     A propos, l’Argentine déclare la guerre à l’Allemagne le 6 mai 1945! Juan Peron, alors ministre de la guerre, sait son sacre pour bientôt. Et Karl est requis par un certain Guttierrez afin de participer au Tour de l’Arc en Ciel (autre partie du roman) qu’Evita Peron accomplit en Europe. Guttierrez cherche quelque chose d’important dont il soupçonne Karl d’être le détenteur.

     L’auteur a raison de mentionner le refus de recevoir Evita des souverains de Grande Bretagne; raison aussi de rappeler les huées des Rouges tout puissants en Italie et remontés contre l’envoyée en Europe d’une dictature fasciste exotique. Pas de problème pour se faire accueillir par Pie XII.

     Bref retour à Berlin où Gerda, toujours à la caisse du même magasin devenu d’Etat, s’est découvert une âme de militante communiste. Elle s’est séparée de Wilhelm.

     Quant à Louise, l’ancienne fidèle gouvernante, la revoici à point nommé pour nous parler de la recherche d’un trésor nazi…pas perdu pour tout le monde et pour nous découvrir les pourquoi et comment d’une histoire si compliquée et menée avec une logique imparable par Patrick Weber.

Un roman policier historiquement juste: bel exploit!
Claire Bondy
  

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2016

CONTACT

Retour au site sefarad.org -