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Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 19/02/2013

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Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
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En évidence cette quinzaine : 19/02/2013
 
 

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris

Programme de février à juin 2013

            Importante exposition au 71 de la rue du Temple (75003 Paris): La Valise mexicaine. Il s’agit de la fameuse valise de Robert Capa, déclarée perdue en 1939,  avec son inestimable contenu: des négatifs pris sur le vif de la guerre civile espagnole. On l’avait retrouvée il y a quelques années au Mexique. Les documents exceptionnels qu’elle contenait furent remis à l’ICP (International Center of Photography) en 2007 et exposés en 2010 à New York. Depuis lors, l’exposition se tint à Arles, Barcelone, Bilbao et Madrid.

            Le MAHJ de Paris expose (23 février à fin juin 2013) cet important patrimoine après qu’il eut voyagé incognito pendant près70 ans.

Il s’agit de 3 boîtes contenant plus ou moins 4.500 négatifs  pris au sein des combats: des images prises sur le vif de la tragique guerre civile, prélude à la guerre 1940-45. Robert Capa a photographié de 1936 à 1939. Sa compagne, Gerda Taro tuée en 1937 à la bataille de Brunete, photograhia jusqu’à son décès. Les clichés de David Seymour, dit Chim, font partie du contenu de la valise ainsi que ceux pris par le photographe Fred Stein.

            En somme, trois amis, photographes juifs, se sont engagés du côté des républicains et nous offrent des portraits, des images des scènes de guerre et nous en montrent les tragiques effets sur les civils.

            Une exposition à couper le souffle et accompagnée jusqu’en juin par une série d’activités, conférences, rencontres importantes, projections de cinéma et autres films réalisés sur La Valise mexicaine ainsi qu’un tas d’activités à thèmes pointus et actuels. Par exemple la citoyenneté en France, en Israël ou aux USA; -l’accent- en tant que trace exilique etc. Sans oublier la richesse intellectuelle, artistique et mémorielle.

www.mahj.org                       info@mahj.org

 

Oriane Jeancourt Galignani   Mourir est un art comme tout le reste   éd.Albin Michel

            Voici le premier roman de celle qui, depuis 2011, est la rédactrice en chef des pages consacrées aux livre dans la revue mensuelle Transfuge, fondée en 2004 en partenariat avec RCJ (radio de la communauté juive), le Masque et la Plume, la matinale de Canal +.

            De toute sa sensibilité frémissante, elle nous plonge dans la courte vie de la poétesse Sylvia Plath, née Américaine comme son mari, le poète Ted Hughes, dans l’ombre de la célébrité duquel elle se sent reléguée et, en tant que femme et en tant que poétesse.

            Ted Hugues , le poète; Sylvia Plath, la poétesse forcée au mode mineur.

Le 11 février 1963, elle décide de se suicider en dépit de ses deux enfants en bas âge, Frieda et Nicholas.

            Ses minutieux préparatifs à l’issue fatale se déroulent dans une maison dont la chaudière a gelé en ce frigorifiant mois de février. L’électricité est coupée.

La femme divorcée de son grand amour, qu’elle est devenue en 1962, revoit ce 18 janvier 1962 quand Nicholas est né. Et Ted était présent. Pas encore de divorce à l’horizon!

 Non seulement elle revit l’année 1962 avec les occupations des quatre saisons mais elle voit aussi défiler toute sa courte vie. Elle se dit qu’elle est passée de l’autorité de son père à celle de son époux. Le premier est décédé du diabète quand elle avait huit ans.

Otto Plath, officier de la Wehrmacht, avait immigré aux USA sans problème en 1940. Il  s’était  toujours senti en accord avec l’ordre nazi. Quand Ruth, une ancienne compagne de classe lui avait téléphoné depuis Grabow pour quêter du secours auprès de lui, il lui avait répondu:Il n’y a pas de danger. Comment peux-tu craindre nos anciens camarades d’école, Ruth?

Sylvia Plath avait aussitôt compris ce qu’était son père! Pareil aux autres Allemands! C’est depuis ce moment-là qu’elle a décidé que c’est auxJjuifs qu’appartient la parole pour les siècles à venir. Le souvenir de son père lui fera toujours penser à des fils de fer barbelés et aux corps anéantis par le nazisme.

            Quant à Ted, l’époux séducteur, gagnant permanent, innocent de tout, le divorcé parti avec Assia la Juive, il lui fait penser douloureusement aux films de Bergman vus en sa compagnie. Bergman, si préoccupé des femmes!

            Elle songe à son propre travail d’écriture: le matin, de 6 à 8 heures quand l’énergie la galvanise…et qu’elle ne pense pas au vedettariat de son époux. Elle se revoit, internée par deux fois en asile psychiatrique, la première fois aux Etats Unis. Elle apporta aussi son aide pour des soins infirmiers en asile d’aliénés. Et que de drogues ingurgitées!

            Mais il y a tous ces poèmes et récits  dont l’auteur cite de nombreux extraits au fil des moments revécus par Sylvia Plath et particulièrement quand elle se repasse mentalement toute son œuvre. Notamment La Cloche de détresse, poèmes-récits en forme d’autobiographie quêtant du secours et qui aurait dû faire scandale. Le silence a accueilli le livre. 

L’auteur insère les citations étroitement dans l’évolution du récit.

Des comprimés de lithium absorbés le 11 février 1963 plongent Sylvia Plath dans la mort à l’âge de 31 ans.

Ses recueils de poèmes vivent.

 

Jerzy Hildebrand   Wanda   éd. M.E.O.

            L’auteur, important neurologue et particulièrement versé dans les retombées neurologiques du cancer, avait prévu de faire paraître son livre le 15 février. Celui-ci traite de son passé familial et est destiné aux petits-enfant…et aux arrière petits-enfants de Wanda. Ce sont eux qui en avaient fait la demande et le docteur Hildebrand a ramené ses souvenirs à la surface avec l’aide de notes jetées dans des cahiers. Il s’agira de son seul livre puisqu’il a désiré sa parution le jour de son enterrement. Belle maîtrise!

            Voici le portrait de Wanda, sa mère vue au plus proche mais encadrée de sa parentèle passée, présente ou anéantie dans la Shoah

            Jerzy Hildebrand fut Professeur à l’ULB, chef du service de neurologie à l’hôpital Erasme, consultant à l’Institut Bordet ainsi qu’à l’hôpital La Pitié Salpêtrière de Paris. Un homme au caractère tenace, à la volonté de fer et désireux de demeurer souverain de sa vie jusqu’au bout, avec l’énergie qui portait le gamin de 10 ans à escalader les arbres au temps où sa mère et lui étaient transbahutés de leur Pologne natale jusqu’en Sibérie et vice versa quelques années plus tard.

            On commence le récit lors de l’arrivée en Sibérie en juin 1940 après 2 mois de transport en train depuis Rovno, en Ukraine, alors polonaise. Dans le train de la déportation, des bourgeois polonais afin de les faire bénéficier (sic) d’une rééducation prolétarienne. Des gens distingués qui en arriveront à s’injurier pour un peu d’espace vital dans les wagons à bestiaux où ils sont entassés.

            Agé de 4 ans, le gamin est avec sa mère, Wanda. Le père, grand amour de Wanda, a disparu. Ce n’est qu’en 1995, après le décès de Wanda, que l’auteur apprendra ce qu’il advint de lui, la Russie ayant ouvert les archives.

            Harangue de bienvenue par le chef de la police, une fois le convoi arrivé en Sibérie, à Boulayevo. Pas de salles de bain ni de toilettes pour ces bourgeoises qui espéraient des logements décents.

Question lancinante formulée en pure perte: où sont nos maris?  En revanche, il est promis aux épouses inquiètes un transport en camion à destination de villages kolkhozes.

Wanda et son fils vivront dans une isba avec une certaine Malvina qui connaît un sort identique.

Les deux femmes –achètent- l’isba en terre cuite, moyennant la montre bracelet du mari de Malvina et un costume du père du gamin.

Une seule pièce qu’il faut chauffer vaille que vaille; s’accommoder de Malvina et chasser les souris. Le temps s’écoule et l’hiver est là, avec la neige qui s’infiltre partout et bloque tout!

 

Après l’hiver et avec la crainte d’en subir un autre, c’est la fuite à pied en direction de Boulayeva au travers de l’infini de la steppe russe. On s’octroie quelques haltes sur le bord du chemin, Wanda percevant les efforts de son fils pour lui soulever les paupières et maintenir ses yeux ouverts. Quelques rencontres, dont un Kazak qui leur offre l’hospitalité et de quoi se nourrir. Wanda est surprise de la générosité de – rustres mal dégrossis-: c’est de bon augure pour la rééducation prolétarienne.

Ils arrivent enfin dans la bourgade de Boulayevo où, au fil de la guerre, afflueront Polonais, Ukrainiens, Arméniens, Azéris, Tchétchènes et Juifs.

Le permis de séjour est obtenu contre 4 bouteilles de vodka. Une isba de 2 pièces, contre 2 costumes de l’époux de Wanda et 2 costumes de celui de Malvina.

C’est le moment pour l’auteur de raconter la vie de son père, Wladek, fils de Samuel et Natalia Gros, né à Varsovie en 1900.

En dépit du –numerus clausus-, il devient un brillant polytechnicien.

Quant à Wanda, née en 1905, elle est originaire de Silésie. On fait la connaissance du grand-père maternel de l’auteur, le dentiste Berkowicz. Et on apprend la rencontre des parents de l’auteur ainsi que l’amour profond qui les unit.

Malheureusement, même en 1939, Wladek ne se rend pas compte du péril encouru. Enrôlé dans l’armée polonaise, il est fait prisonnier par les Soviétiques et exécuté à Katyn. Néanmoins, Wanda continuera à le rechercher. Tout en s’activant pour chercher du travail…et en trouver. J. Hildebrand se sent plein d’admiration pour les facultés d’adaptation de sa mère.

Après 3 années, Malvina s’en va; le garçonnet va à l’école tandis que Wanda organise et gère une cantine qui accueille un tas de gens dont l’auteur esquisse des portraits savoureux.

            Parmi eux Abraham Rand, le futur compagnon de celle qui ne se veut toujours pas veuve. Il se révèle un second père pour Hildebrand qui commence par renâcler.

1945: enfin!

1946: le train de retour avec plus de 2 mois de voyage.

Le rythme du récit est ponctué par les arrêts en gare et les  observations aiguës d’un gamin de 10 ans. L’arrivée dans la famille est plombé par les disparitions, à l’exception de quelques miraculés, dont le cousin Joseph âgé de 17 ans. D’autres parents sont évoqués.

            La Pologne pratiquant activement le rejet des Juifs, le départ définitif est décidé. Pour Jerzy, ce sera théoriquement la préparation à la vie dans un kibboutz en Palestine et pour Wanda et Abraham, ce sera la Belgique.

Après bien des tergiversations et des séparations préparatoires à Israël, le trio se reformera en vivant à Anvers. Le quotidien pauvre s’améliorera au fur et à mesure: déménagement une fois que le frère d’Abraham, diamantaire, aura mis le pied de celui-ci à l’étrier. Il devient courtier en diamants.

Le lecteur suit la scolarité de J. Hildebrand: à Limal, puis à l’athénée de Wavre. Une carrière semble se dessiner nettement: la médecine à l’ULB.

Des vacances deviennent possibles.

Ostende et son c a s i n o.

Un séjour de revalidation fera du bien. Spa…et son c a s i n o.

Le fils de Wanda s’est marié, a divorcé; il ne comprend pas toujours les réactions de sa mère. Wanda, malade du cœur, décèdera d’une crise cardiaque. Le vide éprouvé par J. Hildebrand à cause de la mort de sa mère, lui fera comprendre à quel point elle était importante. Abraham Rand lui aura survécu de peu.

Il s’agit ici d’un récit inhabituel sur la guerre 1940-45: à la fois concis dans sa narration, riche en images détaillées et augmenté de quelques photos balisant les chemins parcourus.

 

           

George Friedman   La prochaine Décennie   éd. Zofia de Lannurien

                                   Traduction de l’anglais: Denis Lejeune.

            Le livre paraît en français en novembre 2012: il y a seulement 3 mois…déjà 3 mois!

On ne se trompera guère en affirmant que la date de parution en américain est antérieure à celle éditée en traduction!

            Né en 1949 dans une famille juive hongroise ayant échappé à la Shoah, G. Friedman et ses parents quittent la Hongrie communiste pour les USA.

On le connaît pour ses nombreux livres avançant des prévisions d’événements pour des temps éloignés. Tel son ouvrage de 2009, Les cent prochaines années. Avec un tel laps de temps, il joue sur du velours et ce, d’autant plus que sa renommée de prévisionniste a fait de lui un objet de convoitise, selon ce qu’en prononce le Wall Street journal.

            Ici, il s’avance à découvert: prévoir les mouvements stratégiques, voire les probabilités de guerres impliquant les USA!

Il est vrai qu’il dirige –Stratfor-, agence de renseignements et de veille stratégique américaine, fondée en 1996.

Friedman a aussi enseigné les sciences politiques tout en étant conseiller de l’armée et de l’administration des Etats Unis à propos de défense nationale et de sécurité.

Il prévoit en 1991, La prochaine guerre au Japon. Est-ce parce que le Japon a fourni 13 millions de dollars aux USA lors de la guerre d’Irak de 1991, qu’il entrevoit une guerre entre les deux alliés? Curieux: le Japon ne se veut que comme éventuelle armée de paix entre différents belligérants. Autre forme de casques bleus.

Dans La prochaine Décennie, c’est-à-dire jusqu’à 2022, Friedman manifeste sa crainte de voir la puissance des Etats Unis porter atteinte à l’entité politique qu’ils constituent. Une République devenue Empire, à l’instar de ce qui se passa pour la Rome antique. D’où la nécessité de remettre le pays fédéré à l’équilibre, chahuté qu’il fut par Bush et Obama qui, obnubilés par le terrorisme depuis septembre 2001, auront surévalué la puissance des USA. L’impérialisme sur tous les théâtres du monde crée les conditions de son écroulement. La dernière crise financière fait fonction de sonnette d’alarme. La crainte d’attentats peut se révéler un piège où les USA risquent de tomber, cécité oblige. Attention à la tentation d’hégémonie partout dans le monde: Israël, Moyen Orient, Iran etc…Avec, en outre, la maîtrise d’un armement à la pointe de la sophistication!

L’auteur estime ne pas tomber gratuitement dans la prédiction mais prétend augurer du

futur immédiat à partir des erreurs du passé récent ayant conduit au relatif aveuglement du présent.

Hum! Wait and see.

 

Charles Dantzig   A propos

       des chefs-d’œuvre   éd. Grasset

Qu’il soit permis ici de vous mander la chose la plus étonnante,      la plus merveilleuse     la plus singulière…..la plus imprévue     la plus digne d’envie…

Quoi de plus fondé que de faire appel à la Marquise de Sévigné! Rappelons-nous: c’était une lecture prisée par la grand-mère du Narrateur dans le Recherche de Marcel Proust. L’œuvre de celui-ci ainsi que celle de Joyce courent en filigrane du récent opus de Charles Dantzig. Peu importe que l’occasion ait fait le larron lors de l’ouverture du Centre Pompidou de Metz. Titre de l’exposition inaugurale: Chefs d’œuvre.

Et l’auteur des propos de ce livre ouvre une porte de bonheur au lecteur qui plonge dans un style étincelant  de gemmes.

            Plein d’assentiment enivré, on vogue sur la vague déferlante d’une écriture aussi impétueuse que maîtrisée et menant vers les perspectives, orientations, bifurcations, chemins de traverse et sous-bois fertiles de la langue.

Ce bonheur de se sentir en osmose avec les mots, les –bons mots-, les phrases, les pensées, les fantaisies élégantes, les volte-face, voire les pieds de nez inattendus d’un auteur aussi réfléchi que prompt à la détente.

Lorsque Ch. Dantzig s’empare de l’idée qui a soudainement fusé, il la retourne sous toutes ses possibilités et s’envole en sa compagnie en nous offrant un festival de prouesses stylistiques qui s’abstiennent de ne se cantonner qu’à la prouesse.

            Une question diffuse apparaît. L’auteur s’embarque en la compagnie de chefs d’œuvre ou de quelques-uns, déclarés tels par une postérité capricieuse. Où se situe-t-il dès lors qu’il se tient au bord de la falaise du relativisme? On objectera qu’il ne parle pas de lui?

C’est faux: des pépites d’autobiographie apparaissent ça et là. Les allusions à son adolescence aux goûts littéraires personnels, lui rappellent l’élève Törless… en plein désarroi!

 

            Plus qu’en Dieu, sur l’existence de qui il y a des doutes, chaque être humain croit au chef-d’œuvre.

Et si chacun s’imagine croyant aux chefs d’œuvre différents de ceux auxquels croit tel ou tel autre! Les querelles à propos de décrétés chefs d’œuvre sont plus nombreuses, quoique moins dangereuses que les guerres de religion.

Au début, vers 1200, le chef- d’œuvre, réalisé par le –compagnon-, lui permettait d’accéder au statut de –maître- au sein d’une corporation. Du Moyen Age au 18e siècle voltairien, le terme –chef-d’œuvre- eut tout loisir d’évoluer vers une notion plus abstraite, impliquant un choix et une –nomination-. Je nomme, donc j’existe.

 

            Selon Ch. Dantzig, le chef-d’œuvre littéraire est plus malaisé à repérer que celui qui se révélerait dans la peinture. Il est vrai qu’on peut stocker chez soi mille livres. Combien de tableaux?

            Les chefs-d’œuvre échappent-ils au goût de l’époque qui les a élus, à la différence des autres livres portés au pinacle des modes successives et qui ont atteint un no man’s land de bon aloi quand ils n’ont pas disparu? Et, avec eux, ceux qui les ont écrits.

 

En enfilade, des chefs d’œuvre d’antan où l’on ne peut qu’être d’accord avec le choix déposé…quoique Les Tristes  d’Ovide prêtent à interrogation.

            Les livres ne se contentent pas d’être répertoriés. Une fois choisis, l’auteur les entoure de l’ambiance de l’époque où ils virent le jour tout en percevant les indices annonçant l’âge suivant.

Oui, Francis Jammes mérite sa réputation d’imbécile.

            A la recherche de critères du chef-d’œuvre, Ch. Dantzig ne les trouve pas. Et heureusement car les chefs-d’œuvre constituent un absolu aux antipodes de l’ennuyeux et si dévalué mot processus.

A propos, les obligatoires Lagarde et Michard, lissés et policés jusqu’à la neutralité nauséabonde, existent-ils encore?

(Que celui qui aime lire et se sent déconcerté par l’abondance d’œuvres littéraires, qu’il s’adonne au plaisir de la découverte de son goût à soi en puisant dans la manne d’auteurs, de titres, de commentaires et de réactions subjectives de l’auteur. Là résidera la possibilité d’étancher quelque peu sa soif de lectures: il suffit de boire le livre en pleine liberté)

 

            Certes un chef-d’œuvre n’a pas de modèle mais l’imitation d’œuvres tombées dans l’oubli, peut garantir une gloire momentanée.

Que Paul Claudel ait singé Maeterlinck, ne rend ni l’un, ni l’autre avalable.

 

Ch. Dantzig voit le chef-d’œuvre surgir tel qu’en lui-même et perçu comme tel par une minorité de lecteurs bénéficiant de perspicacités immédiates et d’enthousiasmes partiaux.

            Le génie est la quintessence de l’expression d’une personnalité. Et, l’impression provoquée par une œuvre diagnostiquée –chef-d’œuvre- porte les stigmates du moment où on l’éprouve.

Au passage, on apprend l’existence d’un ou plusieurs auteurs dits –géniaux- mais peu ou pas connus. Par exemple, Louis Lerne qui a écrit un tas de livres dont Horn, largement analysé. Par quel miracle Richard Brautigan émerge-t-il de la pluie d’auteurs ayant commis leur chef-d’œuvre?

            Dantzig n’a garde d’administrer sa volée de bois vert à l’encontre de ceux qui émaillent leurs conversations d’ignorants, des noms de chefs d’œuvre connus par seul ouï-dire: Proust, Joyce.

Chacun accepte les chefs-d’œuvre à réputation encore incontestée mais force est de constater qu’un lecteur aguerri et heureux, choisit de surcroît son ou ses chefs-d’œuvre particuliers au moyen desquels il se transcende.

 

            Les génies, maîtres du roman du 19e siècle, tels les Balzac ou Dickens, correspondent aux grands industriels capitalistes. Eux aussi construisent leur monde à l’instar de chefs d’entreprises.

Outre Proust et Joyce, rappelons qu’on rencontre à plusieurs reprises Emma Bovary, cette exaltée de la lecture qui lui fragilise le cerveau. Il s’agit pour Flaubert, comme pour Proust, Joyce ou Thomas Bernhard (joie de voir ce dernier dans ces pages), du sujet –manière d’écrire-. Pareil pour la peinture:la chose peinte en constitue l’anecdote. Ainsi, un détail repéré, peut symboliser l’ensemble qui en sort chef-d’œuvre.

Bravo pour la justesse du diagnostic.

            Il est étonnant de voir mentionné le nom de Marguerite Duras dans un livre au titre prometteur. Fausse alerte: après une once de mansuétude, Ch. Dantzig la réinstalle dans son placard à débarras, parmi ses nombreux familiers.

 

            Qu’en est-il de ces livres, reflets contradictoires de la société qui les a engendrés mais dont ils conservent l’empreinte? Soljénitsyne, auteur de boulets de canon, fut beaucoup lu.

 

            Le 19e siècle se bâtit à l’aide de grands constructeurs de romans; le 20e siècle s’éveilla à la lecture de Proust et Joyce dont la rencontre mutique nous est rappelée par Dantzig. Quant au 21e siècle, il le voit parti pour se vautrer dans le populisme.

Merci de dire qu’Ulysse de Joyce est difficilement comestible. N’est-il cependant pas plus digeste que Finnegans Wake du même auteur? Merci aussi de n’avoir mentionné le titre Les hommes de bonne volonté que pour donner le signal de la fuite devant ce chef-d’œuvre pot-au-feu.

            Un chef-d’œuvre est ce qui s’oppose à la mentalité comptable du monde.

Le chef-d’œuvre monumental nous cacherait parfois un chef-d’œuvre latéral: les Lettres envoyées par Proust, avec leurs hauts et bas. Que l’auteur se rassure: la Correspondance d’icelui fut lue avec jouissance.

Autre jouissance: quand Dantzig juge Céline au travers de ses lecteurs admiratifs et qu’il juge ses lecteurs admiratifs au travers de Céline. Ce faisant, il demeure fidèle à lui-même et à ce qu’il avait écrit dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française.

Céline, imposture littéraire d’un pays politiquement malade, remâchant sa défaite de 1940.

 

            Encore une audace? Déclarer préférer Allen Ginsberg à Baudelaire!

Vaut-il la peine de jeter un coup d’œil aux musées Tussaud littéraires, gardés par Georges Steiner ou Alain Finkielkraut, ces commentateurs respectés, pas aimés et ayant toujours privilégié le courant d’interprétation a-littéraire de la littérature.

           

            Charles Dantzig se promène au travers des siècles, parmi les civilisations et cause avec les chefs-d’œuvre. Conversation richement nourrie.

 

Claire Bondy

 

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