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Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 19/04/2013

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Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
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En évidence cette quinzaine : 19/04/2013
 

Serge Peker   Felka, une femme dans la Grande Nuit du camp   éd. M.E.O.

            L’auteur, médecin de son état, a vu au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris, l’exposition consacrée à Félix Nussbaum, né à Osnabrück en 1904. Il se fait que l’épouse de ce dernier, Felka Platek, Juive polonaise née à Varsovie en 1899 et artiste-peintre également, fut déportée avec son mari, de Bruxelles à Auschwitz, le 31 juillet 1944.

 

            Il s’agit d’un roman poétisé dans lequel S. Peker imagine Felka la veille de sa disparition et racontant sa vie fusionnelle avec Félix.

 

Une vie où, dès la première page, la mort se sait imminente.

On a le portrait de Nussbaum vu par l’œil et le souffle d’un autre peintre: Felka.

 

            Le lecteur apprend leur amour dès le premier instant de leur rencontre dans l’atelier de leur professeur.

Ils sont issus de milieux sociaux différents. Félix provient d’une famille bourgeoise et riche que Felka décrit dans ses faits et gestes, révélant une assurance en toutes choses ainsi qu’une générosité parcimonieuse.

Justus, le frère, un jouisseur bon enfant, figure dans le tableau.

L’opulence qui fut, la maigreur fantomatique qui est!

 

Félix n’aura trompé Felka qu’avec sa peinture; pareil pour Felka.

 

            Et les souvenirs de repasser en cette veille de néantisation: vacances à la Mer du Nord; mariage religieux pour cause de tradition; Yom Kippour sur le seuil d’une synagogue de Berlin; voyage en Italie.

Souvenir de l’aveuglement confiant qui ramène le couple en Allemagne; regret de ne pas avoir fui vers les Etats-Unis.

 

S’ajoutent à cela les souffrances subies, sans compter les difficultés de faire acheminer les toiles de Nussbaum vers La Haye  en vue d’une exposition. Ceci constituera le prélude à la fuite en Belgique, non sans que les artistes –dégénérés- n’aient subi deux incendies criminels.

 

            Difficile acclimatation à Ostende d’abord et à Bruxelles ensuite où un ami les héberge et où des commandes arrivent pour Félix.

Les Nussbaum se posent bien des questions à propos de ceux de la famille qui tentent de se procurer de l’argent afin de quitter l’Allemagne..

 

            Puis, cette marche inexorable de la fin, quoi qu’ait pu tenter le couple pour échapper à la toile d’araignée.

 

Ce –romanvrai- poétisé offre une synthèse de ce que furent les chemins exiliques des Juifs persécutés par la Nuit et le Brouillard du nazisme.

            Quand l’auteur, transporté par les toiles qu’il a vues au Musée, raconte ses interprétations picturales, le lecteur qui a vu l’exposition, peut ne pas s’y retrouver, tenaillé qu’il est par ses propres interprétations.

Preuve que la peinture triomphe.

 

Jacques Sojcher   L’idée du manque   éd. Fata Morgana 

                       Dessins: Arié Mandelbaum

            Philosophe, J. Sojcher se fait poète pour évoquer ce qui fut et a disparu à jamais…Peut-être?

Il demeure philosophe en exprimant l’idée du manque.   

 

Nostalgie d’un corps qui se souvient mais se sent comme le pauvre Yorick? Quoique…

            Le poids des ans, devenu celui d’une jeunesse abolie, permet une vieillesse gorgée de l’exercice de l’idée afin de se penser autrement que seul face à ceux qui ont disparu mais dont il reste le souvenir ramené à la vie en permanence.

 

Quelle autre échéance que la mort annoncée? Tant mieux si son arrivée encore différée, permet de se revoir depuis la petite enfance grâce aux photos, témoignages sur soi, sur le yiddisch berceur d’une fourrure maternelle et d’une prière hassidique paternelle.

 

            Comme Rutebeuf ou Villon, le joueur d’idées se poétise dans ses amours, dont il a oublié les multiples noms…en dépit d’une prière de citation malicieusement chrétienne et destinée à ressusciter une femme unique dans le nombre: celle qui, fondue dans l’Eros, comblerait les illusions de l’attente.

 

Le philosophe-poète, poète-philosophe s’installe dans une auto-analyse où, dédaigneux de la nature, il contemple le vide qu’il meuble d’esquisses de désirs inassouvis

La nature a horreur du vide prétend le lieu commun.

 

            Ce vide exige un retour vers la pensée philosophique utilisée depuis toujours et peuplée de têtes pensantes. Tels Nietzsche, Spinoza, Deleuze, Derrida ou Lévinas, barricadés tous ensemble, contre celui qui s’en est toujours bardé dans la Shoah de l’oubli.

 

            Cette plaquette poétique, vouée au manque, se faufile insidieusement afin de générer la vie de celui qui imagine n’avoir pas atteint l’essentiel.

           

A cette inquiétude, due à l’âge advenu, répondent les dessins et esquisses d’A. Mandelbaum, se glissant avec discrétion et délicatesse parmi les mots de celui qui s’est fait poète.

Pour clore le chapitre ou pour commencer le suivant?!

 

Michel Onfray avec             La raison des sortilèges   éd. Autrement

Jean-Yves Clément             collection Universités populaires and Cie.

La pensée musicale de Nietzsche irrigue ces entretiens sur la musique entre les philosophes M. Onfray et J.Y. Clément, càd entre le fondateur de l’Université populaire de Caen et le responsable du séminaire de musique classique de la dite Université. Ces entretiens sont devenus un livre en cinq parties, encadrées par un prélude et un finale. Termes logiques.

Lucide quant au mode de fabrication de ce genre de livres, M. Onfray en a accepté le principe dès lors que la musique s’est toujours trouvée imbriquée au sein de ses livres.

 

Plaisir de découvrir la sensibilité musicale de Onfray, s’étendant à toutes les époques y compris la plus contemporaine.

Avoir, entre autres, comme interlocuteur épistolaire Pascal Dusapin, compositeur généreux, parfois prolixe, parle pour celui qui a appris à écrire ----en écoutant de la musique. Pour lui, la sensibilité à la musique émarge de son propre formatage neuronal où Bach est installé en permanence. Il s’y ajoute une écoute et une réception à variations diverses, privilégiant tantôt Mahler, tantôt Wagner, tantôt d’innombrables autres.

            Phrase clé de M. Onfray: la musique est. Le reste est affaire de réception personnelle.

 

Agrément notable: les musicologues sont poussés dans leur ghetto.

 

Bien sûr, fidèle à son matérialisme hédoniste, le philosophe récuse tout message transcendantal de la musique. Immanence totale. Car la musique, comme toute création, est produite par l’être humain.

Humaine aussi la rencontre choc entre tel compositeur, tel interprète et tel mélomane.

 

            M. Onfray semble un mélomane averti de la musique classique contemporaine: il a écouté et écoute les compositeurs de l’Ecole de Vienne, les Français Boulez et Dutilleux et, de cette génération-là, Xenakis.

A propos de Xenakis, il semble que le philosophe prise les compositions répétitives, sans pour cela s’y limiter.

Dans la génération actuelle, il situe au même niveau Gérard Grisey, Bruno Mantovani auxquels il ajoute Hurel! Affaire de perceptions différentes.

Il apprécie parmi les Américains Phil Glass, John Adams ou Steve Reich.

 L’homme de goût qu’est M. Onfray se montre curieux de tout ce qui se passe en musique classique, tant ancienne que moderne ou ultra contemporaine.

Cela va des grandes épopées nationales du genre Chostakovitch jusqu’au mutique Scelsi, en passant par le grandiloquent Rachmaninov.

Il parvient à éprouver de l’intérêt pour l’actuel passéiste Arvo Pärt!

Il a bien raison de regretter que le génial Berlioz n’occupe pas la place à laquelle son génie hédoniste a droit et qui entraîne une lignée menant à Varèse.

 

            Quant à l’héritage laissé par Debussy, il le voit conduisant à l’Ecole de Vienne avec Webern ou Schoenberg. Pour la musique de ce dernier, il lui témoigne une estime sujette à des retours de bâton. En effet, pourquoi le renvoyer au plaisir des seuls musicologues ou dans les coteries salonardes de notre époque pour raison de dodécaphonisme? Il n’est pas inutile de savoir que Schoenberg lui-même ne s’est pas limité au seul sérialisme.

 

Notre philosophe matérialiste épicurien a la sagesse de rappeler, au passage, en quoi consiste la sagesse d’Epicure, cette ascèse si éloignée de son dévoiement romain ultérieur.

 

            Debussy, Bergson: le compositeur et le philosophe du mouvement immobile, à l’instar de ce que proclama Zénon d’Elée…ou Paul Valéry dans «le Cimetière marin»: Achille immobile à grands pas.

            M. Onfray n’arrête pas ses goûts à la musique française où son interlocuteur veut l’emmener très souvent. Il ratisse large et profond en envisageant diverses formes d’art. Par exemple, il montre certaines musiques, révélatrices d’une époque comme le sont de la même époque des œuvres littéraires ou picturales.

            Par exemple, la raréfaction de l’intrigue dans le Nouveau Roman correspond à certaines toiles de Malevitch où ne sont peints que des fonds ou des lignes. De la même époque, le laconisme musical de John Cage ou celui du philosophe Baudrillard.

 

Les analyses à propos des grands anciens comme Liszt, Chopin, Beethoven ou Brahms, sans oublier Berlioz, sont convaincantes car fondées sur une écoute attentive, sensible et approfondie.

 

Poursuite des échanges sur  le processus mystérieux de la musique.

Une certitude: la musique échappe, s’échappe.

 

            Pourquoi ne voir en un critique qu’un compositeur raté, un philosophe raté, un écrivain raté…etc? Il arrive que des critiques aiment rendre compte des choses entendues ou vues, en toute simplicité et sans acrimonie.

            Etonnement: notre monde de technicité se manifeste dans la mise à disposition du compositeur au service de l’hystérie du maître interprète!

 

            Intéressantes mises en relation de Schopenhauer, Nietzsche et Stravinsky.

 

Autre philosophe évoqué, Jankélévitch et son refus inconditionnel de la musique allemande pour cause de Shoah. A la poubelle  tous les compositeurs allemands de Bach à l’école de Vienne en passant par Beethoven, Mozart, Schubert, Mahler (sic), Bruckner.

Sa douleur ne lui fait conserver que les musiques française, espagnole, russe.

 

Le philosophe Clément Rosset recueille l’assentiment enthousiaste de M. Onfray. Il trouve que sa pensée…semble la plus proche d’atteindre l’essence de la musique sans que l’analyse sente la sueur conceptuelle.

 

            Le philosophe de l’hédonisme matérialiste répond à la demande du philosophe J.Y. Clément à propos de ses goûts.

Ceux-ci sont forcément diversifiés puisqu’il analyse les apports, les inventions, les nouveautés offerts par Boulez ou John Adams, Phil Glass (sic!)ou Benoît Duteurtre (sic), Britten ou Poulenc (sic).

 Bien sûr, les grands anciens s’ajoutent au groupe: Schubert, Beethoven, Couperin et même Puccini.

            M. Onfray tient à se détacher de ceux qui, s’enflammant pour Chostakovitch, dénigreraient Boulez.
Lui-même reconnaît ne pas goûter la musique qui se prend au sérieux, si différente de la musique sérieuse.

 

            Coup de chapeau à l’aisance de Bruno Mantovani au détriment de Webern ou Boulez.

Ironie ou règlement de compte visant ceux qui vivent à coup de commandes de l’Etat ou autres institutionnels? Art de Cour, assène-t-il. L’argent répandu serait utilisé à des fins privées. Toute cette diatribe parce qu’on n’a pas encore passé commande à un certain Pierre Thilloy, ami du philosophe, régulièrement joué et créateur d’une musique gargantuesque.

 

            Michel Onfray, auditeur assidu de France Musique, déplore la pauvreté de l’éducation musicale en général, dès lors qu’elle privilégie solfège et dictées musicales au détriment du plaisir de l’écoute et de la pratique musicales.

            Il reprend les reproches à Freud, à l’instar de ceux formulés dans son précédent livre «Le crépuscule d’une idole». Celui qui se disait ganz unmusikalisch est accusé de mensonge car il y aurait chez lui la falsification des résultats. M. Onfray  ajoute que contrairement à ce qu’il a écrit, publié, dit, proclamé, la psychanalyse ne lui a pas permis de guérir un seul des cas dont il a annoncé la résolution.

Car Freud était sourd à tout ce qui n’était pas lui-même.

            Et Michel Onfray? Quel créateur n’est pas sourd à ce qui n’est pas lui-même?

 

Celui qui développe un projet immense n’est accessible qu’à ceux qui, manquant d’envergure, ne risquent pas de lui faire de l’ombre.

Les palinodies musicales des philosophes aux petits pieds que sont Luc Ferry ou Comte-Sponville: aux oubliettes.

 

Marcel Proust et la musique, dans la musique, par et pour la musique.

                      

Claire Bondy 

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