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Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 05/02/2014

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Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
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En évidence cette quinzaine : 05/02/2014
 
Evelyne Heuffel   Villa Belga   MEO éditions
            Un roman, certes. De l’Histoire, assurément. Des histoires de corons entre immigrés issus de Belgique, en effet.
 
            La grande voyageuse qu’est Evelyne Heuffel, l’emmène de préférence vers l’Amérique du Sud.
            Partie pour des vacances en Colombie, elle s’est arrêtée à Rio et y est restée une trentaine d’années. C’est dire si l’immense Brésil, où l’on parle le portugais, l’a séduite.
 
Ecrivain de Nouvelles publiées ici et là dans des revues de pays francophones, elle est devenue logiquement une traductrice de livres brésiliens à côté de ses propres livres, écrits pour la jeunesse, en ce compris des bandes dessinées.
 
Son roman se situe au Brésil, à Villa belga, cité fondée en 1900 à l’image de celles qui s’étaient construites autour des mines de charbon:les corons.
Pour cette fois, il s’agit d’un épais roman racontant, avec quelle volubilité, la vie qui se déroule dans cette Villa belga.
 
            A ce moment-là, le Brésil, République encore jeune, tente d’attirer les immigrants pour peupler son immense territoire où tant de terres ne sont pas cultivées.
Les charbonnages de Belgique et du Nord de la France sont alors en plein essor. Certains ingénieurs des prospères chemins de fer belges sont attirés par des pays neufs. Certains autres, tels des individus qui tentent d’échapper à la justice, voient dans l’émigration une planche de salut. Par ailleurs, beaucoup de Juifs, issus de la Russie tsariste, voulant fuir la terreur qui s’y exerce à leur encontre, partent au loin.
C’est que le Brésil fait tout pour attirer un maximum d’immigrants.
 
            Les ingénieurs s’offrent des cabines de première classe sur le bateau Panaragua: exporter le savoir industriel de la Belgique vaut bien ça!
            Quant aux Juifs, les persécutés de la police tsariste, ils se casent quelque part sur l’entrepont. Ils n’emportent avec eux que leur seul avoir: de la rectitude morale, la volonté de réussir, le courage devant les difficultés qui se présenteront et leur sens de la solidarité s’exerçant à l’égard des autres émigrés.
 
            Tout ce monde arrive dans le Rio Grande do Sul où la petite bourgade de Santa Maria da Boca do Monte accueille l’implantation d’importants ateliers d’une compagnie ferroviaire belge.
Rappelons que le chemin de fer constitue une part importante du savoir-faire et donc du patrimoine belge.
            Pas trop loin de la ville en devenir, une colonie agricole juive prend son envol. Villa belga est née.
 
L’importante documentation accumulée par l’auteur et figurant dans ce roman-archives, permet aux lecteurs d’imaginer le boum économique de la ville, dû à la construction et à l’exploitation de plusieurs lignes ferroviaires dans le Rio Grande do Sul.
           
De 1891 à 1910: aucun concurrent. Mais en 1910, date fatidique, une compagnie américaine envoie les chemins de fer belges du Rio Grande do Sul aux oubliettes.
 
            Le prolifique baron Hirsch crée aussi la Jewish Association Colonization dans le but d’apporter son aide à ceux qui arrivaient à échapper aux trop fréquents pogromes et à s’installer sur des terrains vierges.
Notons que dès la deuxième génération, les colons font mieux qu’arriver à se débrouiller. Tous menaient une vie décente et quelques-uns réussirent dans la vie de façon spectaculaire.
 
            Et le roman, où se trouve-t-il? Quelque part dans tel récit de la vie d’une personne? Par exemple, une intrépide Amanda Raymans, arrière-arrière-arrière-grand-mère de la dédicataire du roman?
Mais dira-t-on, s’agit-il d’un documentaire ou d’un roman comme mentionné? Les deux, bien entendu. En effet, ce n’est pas rien que de parvenir jusqu’à ces terres incultivées!
            Une foule de personnages, dont l’existence est prouvée, sont porteurs d’événements, d’amours, d’aventures où la réalité vécue le dispute à la fiction.
Ceci se ressent surtout au niveau des dialogues, des conversations et/ou des pensées qui traversent l’esprit des nombreux protagonistes.
 
            On fait route avec le bateau sur lequel voguent une série de gens si différents! C’est le temps où un tel lit Pêcheur d’Islande de Pierre Loti, roman tombé heureusement endésuétude.
            On a affaire aux Services de l’immigration où l’élève fidèle et fiable prend le pas sur la romancière. Celle-ci adopte de temps en temps un ton à la Zola pour évoquer les frictions et autres difficultés surgissant parmi la populace du navire.
 
            Le vrai Gustave Vauthier qui projeta la Villa belga, serait-il ce Monsieur Nauthier? Il est vrai qu’être à l’origine de la coopérative des travailleurs du rail ainsi que de la création de l’hôpital de la ville, cela pose son homme!
 
            Que de lettres échangées (et reproduites dans le roman) entre immigrés et des proches demeurés en Belgique, qui à Courtrai, qui à Gand etc…
            Il arrive que ce roman de haute précision privilégie un tas de renseignements reproduits comme sur un listing. Il en subsiste une impression de trop-plein allant se disperser dans tous les sens.
            Va-t-on oser un lieu commun? Le trop-plein nuit.
 
Béatrice Shalit   Vingt-sept fois de mes nouvelles   éd. Julliard
            L’auteur, américano-française, tournant l’œil (non, elle ne tourne pas de l’œil) sur sa vie présente et passée, a été désireuse de nous narrer quelques événements…inénarrables (sic) de cette vie enrichie des multiples professions qu’elle a exercées.
            En télévision, elle a accumulé les postes à responsabilité: productrice, scénariste, réalisatrice. On ne nous dit pas de quelle télévision il s’agit.
 
Selon une de ses Nouvelles, elle se serait rêvée comédienne de théâtre. Et, pour ce faire, suivit des cours de théâtre. Son père, trop tôt disparu d’après ce qu’elle-même reconnaît, ce père, à la fois aimé et détesté, après l’avoir entendue prester lors d’un cours d’art dramatique, décréta qu’elle n’avait pas de talent pour le théâtre. Fin de la carrière non entamée. ( voir une des Nouvelles).
 
            Dans ce recueil de 27 Nouvelles, tous les personnages rient beaucoup: les fous rires sont légion. Tout simplement parce que, après avoir écrit une dizaine de romans, B. Shalit se sent, pénétrée d’une verve comique, digne des Woody Allen, Philip Roth ou Isaac Bashevis Singer.
Où il y a problème, c’est que ces trois-là ont toujours déployé une verve comique hilarante car prenant l’auditeur, le spectateur ou le lecteur au dépourvu. Un talent confinant au génie.
Le hic réside dans le fait que quand le comique s’annonce à plusieurs reprises avant de se réaliser, plus personne ne rit. Du genre du type qui se tord de rire en vous annonçant:
-       Ecoute celle-ci, c’est trop drôle.-
 
Cela se nomme: téléphoner le résultat acquis avant d’en arriver au sujet dont il est question.
 
            B. Shalit, d’entrée de jeu, nous dit qu’elle a vécu personnellement ces fous rires homériques dont elle tient à nous faire part. Cela a pu se dérouler au cours de son enfance, pendant ses années de jeunesse et de mère de famille avant de se produire à nouveau, le statut de mère-grand ayant été atteint.
            Voilà le problème tel qu’il se présente dans ce recueil dont l’auteur nous assure qu’il est si tordant.
 
Choses annoncées et répétées à coups de clairon
Ne font même pas trois petits tours: elles s’en vont.
La chroniqueuse,gorgée des fous rires soulignés du volume, ne s’est pas marrée du tout.
 
Carole Zalberg   Feu pour feu   éd. Actes Sud
            Et la prose poétique de C. Zalberg nous prend à la gorge grâce à son style coupant, apparemment sec mais enflammé.
            Quel exploit que d’obtenir un ton incantatoire sans se piquer de sanglots retenus mais en utilisant une écriture directe et volontairement sèche. Le lecteur est en éveil et comme sous le coup salvateur d’une gifle bien assénée.
En effet, C. Zalberg joue le thème et variations d’une errance obligée soit à cause du feu de la guerre, soit à cause de celui de l’isolement pullulant d’une banlieue échouée au ban de la société.
L’inspiration de cet élan magnifique provient du sinistre perpétré par deux adolescentes en déshérence: s’amuser à mettre le feu dans une tour du genre HLM. Cette distraction incendiaire causa plusieurs décès.
 
Dans un texte de quelque 78 pages, C. Zalberg imagine le parcours d’un émigré devenu immigrant. Le père porte sur le dos sa fille Adama, encore bébé.
Le feu de la guerre dans son pays, dans son continent d’origine, a décimé sa famille, dont la mère d’Adama. Et le père s’est mis en route avec sa fille, encore bébé, arrimée au dos. Il lui parle, supposant qu’elle l’écoute. En tout cas, elle l’entend.
            Il marche et marche…jusqu’à ce qu’un autre émigré lui facilite le passage vers la liberté et l’aide à obtenir des papiers lui permettant de travailler.
            Bien aléatoire, le travail!
De petits boulots en petits boulots, le père parvient à obtenir un espace de vie dans un immeuble de bas étage. Malheureusement, il ne voit pas sa fille grandir car il est obligé de recourir régulièrement à des gardiennes d’enfants.
 
            Un moment donné, le récit monologue du père devient dialogue de sourds entre la fille adolescente et lui-même. Chacun soliloque à l’intérieur de sa propre solitude. En effet, père et fille ne parlent plus la même langue.
Elle utilise le jargon entrecoupé et haché des desperados à peine alphabétisés de la banlieue.
Lui, il tente vainement de lui répondre.
Deux mondes harponnés par la misère ne s’entendent plus dans tous les sens du terme.
 
            Un jour, il a fui le feu de la guerre sévissant dans son pays. Puis, il a reçu l’incendie causé par sa fille adolescente qui voulait s’amuser…
Une laissée pour compte cherchant à faire un coup d’éclat afin qu’on la remarque enfin?
 
            Quant au lecteur, il jouit du joyau des langages différents: celui utilisé par le père en non rapport avec celui qu’emploie sa fille. Dialogue de sourds.
            L’émotion à l’état brut, jaillie des mots drus et secs.
 
Claire Bondy
 

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