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Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 10/03/2014

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Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
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En évidence cette quinzaine : 10/03/2014
 

Michèle Halberstadt   Mon amie américaine   éd. Albin Michel

            Le livre se déploie à la première personne du singulier.

 –Je- raconte.

            Soulignons d’emblée l’architecture du roman: elle se structure selon deux changements se faisant face. Le premier concerne ce qui s’est produit  pour l’amie américaine de –je-: un coma profond dont elle finira par sortir mais…; le second, saisissant –je- par hasard, engendrera chez elle une forme de métamorphose.

 

            La productrice de cinéma qu’est –je-( tel est le métier exercé aussi par l’auteur), devrait se réjouir puisque les festivités de Noël sont en bonne voie sur les Champs-Elysées..

            Un choc inopiné va annuler son humeur festive. L’expression qu’arbore le visage de Vincent, compagnon de –je-, semble refléter un choc destiné à la seule –je-.

 

            Oui, il s’agit de son amie, l’Américaine Molly, productrice de cinéma aussi.

Son engloutissement dans un coma profond provoque un monologue apostrophant chez –je- qui, avec maladresse mais endurance, tente de ramener à la vie la copine new-yorkaise en la racontant par le menu à l’aide de son ordinateur.

Ce procédé donne à –je- l’illusion momentanée ou fictive, de la faire revivre.

Elle espère que la narquoise Molly, fumeuse invétérée, l’entendra!

L’essentiel étant que Molly se réveille. La volonté de –je- tente de s’insuffler dans celle qui flotte désormais dans l’abstinence de cigarettes car elle est entre deux territoires, le sommeil et le réveil.

 

            C’est que –je-, en dix ans d’amitié a toujours déploré cette permanente clope au bec de Molly, qui se disait qu’elle arrêterait de fumer quand un homme lui ferait des enfants.

Des souvenirs en masse déferlent dans la tête de –je- qui, vaille que vaille, persiste à les faire se dérouler sur son ordinateur.

 

Il y eut un premier signe inquiétant mais pas encore alarmant, quoique…: ce long week-end sans que –je- ne parvienne à joindre Molly.

Les enfants de –je-, les petits Clara et Benoît, voyant leur mère en pleurs, tentent de la consoler en la câlinant.

-Je- essaie d’imaginer son amie à NY, égarée sur la planète Virgule (Komma est la traduction de –virgule- en allemand) alors qu’elle la voudrait en mission au loin.

 

Le ton incantatoire de-je- est de mise au moment où la Française se met à énumérer les tics de son amie new-yorkaise, véritable rat des villes. Bourrée de vitamines, elle craint les souris, le noir, le vide---l’avion---ponts et---ascenseurs. Sans compter que Molly repousse tous les sports ainsi que le moindre effort physique. Elle fonctionne par surgelés, abusant de cappucinos et de Coca Light.

En bref, -je- estime que celle qui agit en antithèse de la Française, est la moins équipée pour expérimenter ce qui lui est tombé dessus.

            Reconnaissons  que tomber du 18e étage de son bureau n’est pas de tout repos…si ce n’est un repos éternel!

 

-Je- continue de raconter son amie avec ses exagérations en tout genre, comme ses cent paires de chaussures! L’excédent de poids pour l’avion est garanti.

S’obstinant sur son clavier, elle parvient au fil des mots, à dresser un portrait complet de Molly, en ce compris le déménagement imminent  que celle-ci projetait afin d’habiter dans un plus bel immeuble. La pendaison de crémaillère pour le printemps suivant fait partie des plans d’avenir immédiat que –je- sollicite à tout prix.

En attendant, en espérant, -je- se plaît à souligner ce qui unit les deux amies, l’une dans le coma et l’autre s’acharnant sur le clavier de son ordinateur. Elle évoque aussi, sur un ton plein d’allant, ce qui les différencie: ces petits riens, ces tics qui renforcent les sentiments de part et d’autre de l’Océan atlantique.

 

            A présent, celle qui végète dans le coma ne peut se rendre compte que ses amies se concertent. Quatre amies européennes, en ce comprise –je-, arrivée la dernière. Elle-même n’arrête pas de se poser des questions, dont: Est-ce que, dans ton malheur, tu auras de la chance?

-Je- songe à la famille proche de Molly (parents et sœurs) qui, seule, est admise au chevet de la malade.

 

            Une ligne téléphonique avec répondeur a été ouverte dans la chambre de Molly, à l’instigation du chirurgien qui s’occupe d’elle. Ainsi, une multitude de messages se diffusent-ils à l’intention de celle qui gît inerte. Une fausse bonne idée selon –je- qui craint que Molly ne perçoive aussi certains sanglots. D’où, l’idée de faire téléphoner les personnalités célèbres du monde du cinéma qui s’étaient enquises de l’état de Molly.

Suite des souvenirs communs de cinéma. A commencer par la première rencontre avec Molly pour une affaire de photos de Tom Cruise, personnage ingérable.

 

-Je- qui se veut rationnelle, en vient néanmoins à des promesses sur l’avenir en référence à un bracelet à breloques ou aux good luck charms portés par Molly. Elle se sent même prête à faire confectionner une sorte de bijou en forme de trèfle à quatre feuilles.

Le récit à une voix se poursuit avec les souvenirs du métier commun appelant des activités communes. Tel le Festival de Moscou…

Autre souvenir commun le Festival de Toronto de 1987 où les deux amies virent en outre sur écran géant la transmission des funérailles de Lady Di

A Toronto encore,en septembre 2001, ce patronyme prononcé à l’américaine: Binladen et Molly s’efforçant de rentrer au plus vite à NY alors que –je-, après avoir longé des rues subitement vides, a passé la soirée prostrée devant la télévision.

 

Le moment incantatoire pour la survie de Molly, refait place à la vie de celle-ci, vie plombée par des migraines contre lesquelles tous les conseils du monde furent donnés et accueillis. Excepté celui de –je-: passer une IRM. Le rendez-vous fut pris trop tard pour cause d’absorption répétitive de médicaments différents.

Rupture d’anévrisme note –je- qui se décide à s’envoler vers NY tout en se demandant si elle ne déroge pas à ses devoirs de mère. Elle tient à faire la connaissance des parents de Molly ainsi que celle du jeune assistant, Tom, que celle-ci venait d’engager peu avant l’accident.

Il y a aussi les associés de Molly, le trio venant de renouveler le contrat qui les liait. Malgré l’antipathie de –je- à leur égard, elle reconnaît qu’ils ont agi au mieux, ayant obtenu que tous les frais de –l’accident- soient pris en charge par la société puisque l’horrible chose s’est produite sur le lieu de travail de la victime.

Pire que tout pour –je-: ne pas avoir Molly à ses côtés pour discuter de l’histoire choisie en vue de la réalisation d’un film.

 

Cela fait déjà trois mois que Molly vit sous les doigts de son amie.

Or, un jour, Molly s’éveille: doit-on prononcer le mot –miracle-? Une question de taille se pose: sera-t-elle comme avant?

 

L’interrogation demeure momentanément en suspens car il advient quelque chose à –je-: trois mots sur l’écran d’un portable, celui du compagnon de –je-, momentanément assoupi.

Ces mots, aperçus par –je-, lui font désirer une planète Virgule pour elle-même  et dont elle brûle de confier les raisons à Molly

C’est que Vincent est professeur. Il a donc un auditoire fait de jeunes de l’un et l’autre sexe. Désormais, il y a des choses intimes à confier à son amie afin de se sentir à même de prendre les bonnes décisions.

La jalousie génère une analyse approfondie et portant sur la diversité des attitudes possibles alors que –je- continue de voyager ainsi que l’impose sa vie professionnelle.

 

Poursuite du dialogue fictif avec Molly. –Je- se dit enchantée de se rendre auprès de son amie qui a été placée dans un hôpital spécialisé dans les rééducations lourdes.

 

Oui, Molly reconnaît son amie et lui murmure quelques mots en présence de sa mère.

            Autre question douloureuse: demeurera-t-elle hémiplégique ou pas? En tout cas, elle en sortira fragilisée.

Quant à –je-, redoutant ses propres constats, elle comptabilise les changements observés chez Vincent tout en cherchant à se rassurer elle-même après vingt ans de vie commune. Autre élan de la pensée envers ses enfants, souvenirs inclus. Au moins, Molly ne sera-t-elle jamais une mère qui travaille!

Elle ne manifeste toujours aucune énergie sauf quand elle renvoie rabbin et psychologue mandés par sa mère. Elle semble ne plus rien désirer. Aussi, -je- l’exhorte-t-elle à revenir réellement de sa planète Virgule.

Pour l’heure, -je- apprend que Molly a quitté l’hôpital pour l’appartement de ses parents et se demande si elle doit la mettre au courant de ce qui lui arrive à elle.

Au bout de quatre mois, -je- lui rend à nouveau visite. C’est une Molly en fauteuil roulant qui l’accueille. Le regard est vivant; revoici le ton sarcastique habituel…mais venu d’un fauteuil roulant!

Et –je- de répondre aux questions de Molly à propos des enfants et de Vincent. Encore des larmes…

 

            A lire Michèle Halberstadt, on a davantage l’impression d’une histoire qui s’est réellement produite et non d’un roman ainsi que le signale la couverture du livre. Peu importe, du reste: cela parle pour le dit roman où l’auteur analyse à fond le temps passé auprès de l’hémiplégique, le déroulement du rituel de la journée ou le fait de regarder ensemble l’US Open de tennis.

Par ailleurs, la nouvelle Molly confie à –je- que plus rien ne l’intéresse.  

Beau coup d’œil sur l’infirmière à demeure dont le langage stéréotypé est croqué exactement. Elle est chargée des piqûres à infliger à Molly à qui elle dit: Et comment allons-nous aujourd’hui?

Ah! ce ton exaspérant et inconsciemment infantilisant à cause du –on- utilisé en lieu et place du –vous- personnifiant.

Va pour l’enfilade des lieux communs de surcroît!

N’est-il pas terrible de nommer –promenade- un trajet en voiture jusqu’au supermarché et d’y arpenter les travées en vue d’achats capricieux?

            Mais l’Amérique n’est pas l’Europe et Molly y trouve l’occasion de placer ses commentaires acerbes. Elle y ajoute telle remarque ironique à son encontre quand une ancienne copine de danse classique la reconnaît et s’exclame trop vite, ramenant des souvenirs qui ne peuvent provoquer que de l’amertume.

Double honte de –je-: elle est en pleine santé et ose se dire malheureuse de la défection du père de ses enfants à qui elle ne parvient pas à parler.

 

            Et puis, soudain tout est dit. Vincent s’emploie à minimiser les faits.

 

Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, les différents chapitres consacrés à l’une et l’autre histoire, se rapprochent les uns des autres, resserrant la distance entre l’un et l’autre récit.

 

Les proches de Molly, désireux de lui réserver une surprise de taille, concoctent un hommage unanime et triomphal dans une salle pleine à craquer pour l’occasion.

Chacun y va de son discours en lui souhaitant long life, Molly. Celle-ci, à l’instar de ce que réalisa –je-, improvise un discours de réponse, fécondé par l’émotion.

 

Après coup, Suzie, mère de Molly, confie aux amis que celle-ci est devenue difficile. Avis qui finit par être partagé par tous. Petit à petit, ils la laissent tomber à petit feu. –Je- se refuse encore à l’admettre.

 

Plus d’un an après l’accident, Molly accueille –je- dans l’appartement où elle a enfin  emménagé. Une aide à domicile y vit aussi, agissant avec vigueur, pour utiliser un euphémisme. Dinah a le volume requis pour s’occuper d’une malade comme Molly.

            Promenade shopping dans une petite surface. Molly ne cesse de se plaindre du manque d’amabilité de Dinah qui refuse cerrtains achats voulus par Molly et s’offusque de voir –je- s’en accommoder, voire de se charger de Molly pour ce jour-là.

            Un hurlement de Molly révèle la fragilité qui l’étreint mais aussi celle de –je-

Que sont les amies devenues? -Je- note à l’aide de son clavier: Il m’est arrivé d’être à NY et de ne pas te le dire.

 

Claire Bondy

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