Accueil - sefarad.org
 
Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 19/11/2012

    MENU    

SEFARAD.org
Bienvenue chez Claire Bondy
AIDEZ-nous
Page PRECEDENTE

Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
...........................................
En évidence cette quinzaine : 19/11/2012
 
Pierre Assouline     Une question d’orgueil     éd. Gallimard
         Le Goncourt des lycéens 2012 nous offre un roman en deux parties. Pour une biographie en deux strates? En effet, voici un maître dans l’art de celle-ci et un romancier fondamental: heureuse fusion d’une personnalité multiple, dispensant un festival de traits d’esprit et de références aussi bien littéraires que cinématographiques et bercées par le leit-motiv d’une chanson. P. Assouline, maître ès arts de la finesse ajustée à fleuret non moucheté ainsi que de la rigueur dans l’art de l’enquête biographico- historique toujours recommencée, permet à son lecteur de vivre quelque chose comme une fête de l’esprit.
Voici Georges Pâques, condisciple de Georges Pompidou à l’ENS de la rue d’Ulm, qui s’engagea dans la trahison de la France par mysticisme pacifique. Difficile de percer l’opacité d’un homme banal devenu taupe du Kremlin, car infiltré dans les rouages de l’Otan. L’occasion créant le larron, ce catholique soucieux de l’élévation de son âme vers Dieu, mais homme de cabinet ministériel placé sous les ordres de plus médiocres que lui, n’hésite guère. Interviewé en 1985 par le romanquêteur, il se déclare non politique et serviteur exclusif de la France. Une orgueilleuse naïveté le caractérise. Il exige de son interlocuteur un silence de Tombeau, occasion rêvée pour P. Assouline de s’y retrouver dans une obscure clarté cornélienne. Né en 1914, G. Pâques ne connaîtra son père qu’après 14-18. Aussi taiseux et évasif que ce dernier, il endossera ses stigmates: le pacifisme. Bon élève, bon catholique, bon étudiant, et bon camarade à la rue d’Ulm, ce spécialiste de la langue italienne et de l’Italie, se marie en 1939 avec une Italienne, devient professeur au lycée de Rabat, puis se retrouve au sein de l’armée du général Giraud, rival de Charles de Gaulle et désavoué par celui-ci, en tant que directeur de radio Alger. Sa naissance en absence de politique date de 1944 quand il est chef de cabinet du ministre de la Marine stationné à Alger où il ressent la présence victorieuse des Américains comme une occupation! C’est là qu’il est contacté par un certain docteur Imek Bernstein, ancien des Brigades Internationales qui partira pour l’URSS en 1946 et dont on n’entendra plus parler. Bernstein le présente à un conseiller de l’ambassade d’URSS, un dénommé Gosovsky ou quelque chose d’approchant. Tout au long du roman, P. Assouline se fera une joie d’égrener ce patronyme en thème et variations. Il procèdera de la même manière quand il aura affaire à l’épouse ou à la petite-fille du dit conseiller. G. Pâques franchit le pas sans être communiste mais parce qu’il estime la souveraineté française piétinée par les Américains.
La traque de celui qui devint taupe, initiée en 1985, ira s’accélérant à partir de la fin de l’URSS en décembre 1991. Avec le gouvernement Eltsine et la gabegie qui s’étale, personne ne va mettre des bâtons dans la curiosité d’un Français sur les traces d’un espion français. Regard tchékovien sur Peredelkino où résident les Goussovsvsky: lui, le KGBiste à la retraite; elle, la traductrice en russe de grands écrivains français. Peredelkino, endroit où vivaient la plupart des écrivains russes, y compris le malheureux Boris Pasternak. Mais ce sera à Paris, lors d’un colloque en Sorbonne, que P. Assouline fera la connaissance de Nathalia, la petite-fille des Goussovsky. Elle travaille sur les noms dans la Recherche et pique l’intérêt enamouré du conteur.
Georges Pâques, ayant constaté l’amitié franco-russe d’après deuxième guerre mondiale et ayant souffert de l’arrogance des Américains a commencé de livrer des renseignements qu’on lui paie certes, mais très modestement. Il sert son pays en participant aux gouvernements Mayer, Laniel, Mendès-France, Bourgès-Maunoury. Il va même jusqu’à s’inscrire en deuxième place sur une liste électorale de l’Union des indépendants, paysans et républicains nationaux en 1951: un genre de parti poujadiste avant l’heure? Mais, déçu de son échec législatif personnel, il se réfugie dans l’italien et les langues orientales, revêtu de ses convictions catholiques, anti-marxistes et se signalant partisan de l’Algérie française. Au fil des années d’un espionnage tranquille, nous est remis en mémoire le déroulement historique de la Guerre froide avec ses accès de fièvre, ourlés qu’ils sont par certains livres d’auteurs tels que Koestler, John Le Carré et surtout Graham Greene. Le bonheur du lecteur lors des passages concernant les souvenirs de rencontres et d’échanges de boutades de l’auteur avec le roi anglais du roman d’espionnage! Quant à l’espion, rien de marquant ne semble le frapper: ni la mort de Staline, ni le rapport Krouchtchev ou Budapest. Pas davantage le Mur de Berlin. Il continue depuis Paris ce qu’il avait commencé à Alger. Il manifeste cependant un léger mécontentement quand, en 1954 (Dien Bien Phu), il est taxé d’agent de renseignement par les Soviétiques alors qu’il se voit leur collaborateur. Ambiguïté du terme…Et l’auteur, en un remarquable vol plané, nous fait percevoir la personnalité de chacun des agents soviétiques. Il nous raconte, comme si nous assistions à un film d’espionnage, les itinéraires détournés empruntés par les deux parties, les maladresses techniques de Pâques dans l’utilisation des machines à photocopier mises entre ses mains malhabiles. Plus simplement, Pâques préfère sortir des documents confidentiels toute une nuit pour photocopier tranquillement chez lui: un honnête ouvrier du renseignement, amoureux de l’Italie et de Carpaccio, le génial peintre de la réalité de Venise au début du 16e siècle. Gageons que P. Assouline prête son goût très sûr à son non héros. Celui-ci signe scrupuleusement un reçu à chaque modeste paiement. Quant à chiffrer ce qu’on lui a donné en espèces sonnantes, cela trébuche un peu au niveau de la clarté des comptes. P. Assouline se raconte et s’invente comme jamais lors d’une enquête. On fait le pied de grue avec le fin limier sous les fenêtres de G. Pâques. Son recours à une citation célèbre du Ruy Blas de Victor Hugo, ne sauverait pas la situation de celui qui espionne l’espion. Accord total entre les Goussovsky de Peredelkino (grignoté peu à peu par les nouveaux riches du régime) et l’auteur: l’orgueil est la clé de l’affaire Pâques. Chose dont nul ne se serait douté car nous vivons auprès de gens que nous croyons connaître….Il nous manque l’événement qui nous les fera apparaître autres que nous les savons. Et l’orgueil de Pierre Assouline qui cite cette citation de Proust, citée dans son livre –Double Vie- paru en 2001?!
La deuxième partie peut débuter puisque les réponses seront fournies par Golitsine, livreur de renseignements concernant les taupes à l’œuvre pour le KGB. Kennedy et de Gaulle président leur pays respectif. G. Pâques fut finalement soupçonné et inculpé. En fonctionnaire exemplaire, il rédigea un récit complet de ses activités de taupe puis désira se confesser. Il proposa son bannissement tout en suppliant qu’on laissât sa femme et sa fille dans l’ignorance. Procès, défilé de témoins amis, tous personnalités connues. Aussitôt les journaux, et donc le public, prennent fait et cause pour le condamné à perpétuité en 1964. Il lui restait à prier Dieu et à étudier les Pères de l’Eglise. Il écrivit même un livre.
Février 1968: le général de Gaulle réduit sa peine: vingt ans de réclusion.
Le président Pompidou, ancien condisciple, accorde une mesure de liberté conditionnelle.
Libération en 1970, après sept années de détention et en même temps, publication de son livre –Comme un voleur-. S’ajoute la traduction d’un roman de l’Italien Mario Spinella, -La grande conspiration-.
Puis l’oubli, sauf pour Pierre Assouline qui est reçu chez lui en 1985. Décès en 1993.
Le roman que lui consacre l’auteur, est œuvre de délicatesse et de force; de recherche méticuleuse et de fantaisie; de poursuite d’une route patiemment balisée mais traversée de bifurcations insolites où la drôlerie de la gymnastique stylistique le dispute à l’érudition du créateur artiste. Que désirer de plus?
 
Bruno Wajskop     1995 On n’est pas sérieux quand il y a 17 ans éd.     Cécile Defaut
         Rimbaud, appelé à la rescousse déformante du sous-titre, fut génial. Déjà à 17 ans. L’éditeur Wajskop est intelligent, lettré et plus cultivé que la moyenne de ses semblables. Et alors?
Un tas d’artistes ont été installés parmi les pages de –1995-. Ecrivains, techniciens de l’ordinateur, graphistes ou autres libraires illustrent ce roman mais dont les images n’illustrent pas le texte. Heureusement car qui se contente d’illustrer ne peut prétendre qu’au statut d’artisan feignant de se croire artiste.
Dans cet amas de mots s’entêtant à flirter avec un surréalisme mort depuis 1936, la logorrhée tient lieu de style.
Un certain Max Silvermann s’endort chez lui en 2012 mais s’éveille en 1995. L’événement traumatique qui l’a projeté dans une vie antérieure, peuplée cependant de tout ce qui s’est produit entre 1995 et 2012? La mort de sa fille Pauline à l’âge de 18 ans. Max Silvermann, riche de l’avenir qu’il a connu, revoit son passé aux côtés de ceux qui ignorent encore le futur.
Rencontre de celle qui allait donner le jour à Pauline, Gloria. Il s’agit pour le moment de réapprendre à se servir de francs belges, à arpenter Uccle, Ixelles, ou emprunter le défunt tram 23, revoir les différents domiciles loués ou achetés et retapés, rencontrer des quidams ou amis qui ne le connaissent pas encore.
Il faut bien que s’y ajoute un policier de bonne volonté et peu éclairé! Sans compter la sœur de l’endormi éveillé et le mari d’icelle: bizarre de se sentir l’aîné de sa sœur plus âgée. Un tas de trouvailles surréalistes où apparaît l’évitable Philippe Sollers; où figurent des jeux de mots témoignant des talents acrobatiques de l’auteur de son quatrième livre, tels: devine qui devient devin ou l’amour est plus fort que l’haleine.
Heureusement que le piteux héros rencontre en Martinique un certain Molière (il s’agit d’un autre) qui vécut la même expérience mais un peu plus tard.
Beaucoup de rappels de tubes de 1995: si on s’y intéresse, on fredonne en chœur. Où l’auteur-éditeur trouve-t-il qu’il serait le seul à connaître la rue Tasson Snel? Au nom de quelle connivence, célébrer une librairie Filigranes tout en enfonçant les autres de la place en les citant!? Un passage à vide dans un livre. Métaphore de la totalité de celui-ci?
 
Claire Bondy

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2016

CONTACT

Retour au site sefarad.org -