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Claire Bondy

En évidence cette quinzaine : 19/12/2012

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Bienvenue chez Claire Bondy: Au remède des mots
Paul Valéry: Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.
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En évidence cette quinzaine : 19/12/2012
 
Walter Benjamin   N’oublie pas le meilleur et autres histoires et récits éd. de L’Herne
                                Traduit, présenté et annoté par Marc de Launay
 
Marc de Launay donne au lecteur des philosophes allemands traduits par lui, l’agréable impression qu’il les lit dans leur langue à eux.
En effet, ce traducteur hors pair est philosophe lui-même. Il semble éprouver une prédilection pour les penseurs de la République de Weimar, période faste qui débuta en 1918 et s’acheva brutalement en janvier 1933. N’en oublions cependant pas ses traductions de Nietzsche, mort en 1900.

Marc de Launay a traduit Martin Buber, Franz Rosenzweig ainsi que Gershom Scholem, ami de Walter Benjamin. Adorno qui, après avoir échappé au nazisme, revint en Allemagne, devenue fédérale, développa avec Horkheimer, la célèbre Ecole de Francfort, dont les premiers balbutiements dataient d’avant 1933.
Walter Benjamin émigre vers Paris en 1933. Les événements de 1940 le font fuir vers l’Espagne. Arrivé à la frontière, il est persuadé que les autorités franquistes vont le remettre à celles de Vichy: il se suicide à Port Bou.
Dans sa préface, Marc de Launay rappelle les deux monuments littéraires de Benjamin: Sens unique (1928) et Enfance berlinoise, ouvrage rédigé entre 1932 et 1938 et qu’il importe d’avoir lu.
Les textes rassemblés ici, comme les œuvres déjà mentionnées, portent la marque du tournant impulsé par 14-18, à savoir que les valeurs de l’individu sont devenues vaines sous la brutalité du déchainement technique. D’où la réaction de Rosenzweig plaidant pour une permanence de la valeur de l’individu, en dépit des deux catégories dominantes: technicité et rationalisation croissante du progrès. La modernité en marche, véhiculée par la culture européenne d’avant 14-18, s’est effondrée sur son illusion de parachever le progrès. Et W. Benjamin de s’orienter vers le passé, non pour échapper au présent mais afin de tenter de l’évaluer en fonction de la modernité ambiante. Comment comprendre autrement ses nombreux travaux sur Baudelaire?
Il se situe dans la position du flâneur, préférant sauver ce qui peut l’être malgré les victoires apparentes des valeurs dominantes. Il n’est pas question d’avoir l’esprit de rédemption du passé mais d’utiliser l’ironie comme outil du langage pour dénoncer une quelconque forme de nostalgie.
Le promeneur du réel n’envisage pas la totalité de celui-ci dès lors qu’il a dénoncé l’inanité des systèmes globaux. Il observe le monde par ses fragments, qu’il nous fait voir avec ironie. Celle-ci ne provient pas d’une décision d’ordre systémique mais surgit comme un court-circuit à la Charlie Chaplin, mis en évidence immédiate par l’écriture.
Et si, pris dans les replis de la mémoire, nous voici comme des enfants écoutant un conte ou un récit, nous n’en sommes pas moins des adultes, certes en proie au souvenir mais sans en être dupes. Le souvenir se vit dans un présent qui recrée un passé qui s’est recomposé.
Témoin concret: le tableau intitulé -Angelus Novus-, peint par Paul Klee en 1910, acheté par Benjamin et qu’il emporta avec lui lors de sa fuite des nazis, arrivés en France. –L’Ange du Progrès-, aux ailes déployées à l’envers de son élan, a la tête tournée vers le passé qu’il regarde avec une horreur terrifiée.
La lecture des gemmes sorties de la plume volontairement nonchalante de Benjamin, comble le lecteur amoureux d’une ironie apaisante enrobant les récits de voyages proches ou lointains.
Ces derniers sont lointains par rapport à qui ou à quoi?
Exemples glanés au hasard des pépites:
          -A la minute près-: à la radio, tout est sous contrôle; pas question de retard etc. Alors, n’oubliez pas: parlez de manière décontractée et finissez à la minute près.
          -Question repas, la composition de la soupe dénommée –borchtch- dont on connaîtra le secret: de te rassasier doucement, de te pénétrer peu à peu, tandis qu’un brutal –ça suffit- ébranle sans aménité tout ton corps.
          -Extrait de Suite ibizienne (1932): …la résultante entre les composantes antagonistes de moralité et de lutte pour l’existence, c’est la politesse.

On part à la rencontre de textes issus d’écrits parus dans les œuvres ou d’articles fournis aux journaux et traitant des occupations quotidiennes de Benjamin: écrire, voyager, se reposer, prendre part à, réfléchir, heurter un caillou du chemin.
Marc de Launay nous livre en outre un maximum d’informations concernant la publication des écrits de Walter Benjamin.
 
 
 
Shmuel Trigano   La nouvelle idéologie dominante   éd. Herrmann
                               Le post-modernisme

Que les années 2000 marquent un tournant du paysage idéologique est un fait patent.
Néanmoins le post-modernisme, incriminé par l’auteur, commence à s’installer dès après la chute du Mur de Berlin. Ce post-modernisme, dont les méfaits politiques nous engluent, l’auteur l’a aussi aperçu dans les architectures baveuses des dites années.
On pourrait y ajouter les dérives dans la peinture dont les artistes post-modernistes se sont targués. Heureusement pour l’art, cette voie empruntée par certains ne fut qu’une impasse.
Né balbutiant en France, le post-modernisme se développa aux USA puis déferla vers la France.
Se revendiquer du post-modernisme n’a rien à voir avec la modernité, non plus qu’avec une post-modernité qui dirait (par exemple): l’Etat-Nation pourrait disparaître du fait de la mondialisation.
Le post-modernisme proclamerait: l’Etat-Nation doit disparaître. Comme toute idéologie, celle-ci se base sur le social où l’élan massifié se substitue aux pouvoirs, le législatif et l’exécutif.

Dans ce petit livre de 141 pages, Shmuel Trigano, sociologue, philosophe et Professeur à l’Université de Paris Nanterre, nous présente la société des années 2000 en train de céder à ceux qui se sont emparé du débat public, jetant des foules revendicatives dans la rue: privilège des démocraties dont on se sert mais qu’on ne sert pas.
La mondialisation a provoqué des réactions de panique qui ont impulsé des confusions dangereuses.

L’auteur commence par évoquer les Cadres Mentaux (métaphysique, physique, théologie, épistémologie) caractérisant le post-modernisme.
Celui-ci pose un ordre nouveau, s’attaquant au pouvoir élu démocratiquement; il dit ne s’intéresser qu’à l’individu, au sujet, déclaré tout puissant.
L’humanité en devient un assemblage hasardeux de narratifs culturels ou civilisationnels sans direction, sans possibilité de représentativité. Résultat: des sables mouvants.
Dans le cadre de la métaphysique, Sh. Trigano concentre ce que certains philosophes ont pu soutenir à propos du –transhumanisme-, idéologie du post-humain où toute vie s’apparente à de l’humain, particulièrement dans le règne animal non-humain, sans oublier une extension aux plantes et au minéral.
Par conséquent, l’être appartient à l’indéterminé; pareil pour le sexe. Le parangon de l’hétérosexualité se trouve aboli. Voici une métaphysique de la déconstruction pour le moins contradictoire: un sujet qui peut tout mais qui n’est rien.
Le lecteur prend du plaisir à découvrir les propos de certains philosophes…très déconstruits!
Sous la rigueur et la précision des idées de Sh. Trigano, l’ironie demeure discrètement présente et efficace.

A propos de la physique, l’idéologie post-moderniste, syndrome d’Internet, supprime les territoires au profit d’une planétisation où la finance s’est infiltrée: choc qui a généré des réflexes angoissés à la recherche de refuges régionalistes.
L’auteur, déplorant la perte d’identité ainsi que celle de la notion d’Etat national, y ajoute la judiciarisation de la vie politique et civile et ce, au détriment du pouvoir législatif, le Parlement, issu des urnes.
Par moments, on s’interroge sur ce réflexe de l’auteur à propos de l’Etat-Nation. Que celui-ci soit démocratique, cela implique-t-il qu’un ensemble européen ne le soit pas? Des critères adéquats sont requis de la part des pays qui briguent leur entrée dans l’Union.

Sh. Trigano fait observer que la déconstruction de l’identité ouvre la voie à un pseudo égalitarisme où d’anciens colonisateurs, repartis vers leur pays d’origine ont été suivis par leurs anciens colonisés, devenus leurs accusateurs à l’intérieur du pays où ils ont décidé d’immigrer après l’indépendance de leurs pays.
Considérer l’Autre est un devoir. Certains Autres se ressentent automatiquement victimes –minoritaires- Ainsi se constituent des réseaux en voie de multitudinisation.
L’auteur met en doute ce qu’on a coutume d’appeler –la communauté internationale-. Certes, le cadre institutionnel international existe mais les bureaucrates salariés qui y travaillent ne forment pas une communauté.
A l’ONU, les votes se font par blocs massifiés, telle l’Organisation de la conférence islamique (+/- 60 états) visant à installer un ordre islamique mondial.
Le Conseil des Droits de l’Homme à Genève est aux mains d’Etats totalitaires dans tous ses rouages.
Quant aux ONG, bras moral des Etats, nul ne contrôle leurs actes.
On se demande parfois, au fil de la lecture, si Sh. Trigano ne va pas trop loin dans son souci de veiller à ce que les démocraties cessent de se vider de leurs pouvoirs acquis…démocratiquement.
En tout cas, il constate que les démocraties représentatives se sont muées en démocraties participatives, consistant à faire –participer- des minorités ou autres groupes culturélo-cultuels qui s’arrogent des monopoles décisionnels orchestrant la délibération publique. Ils en oublient aisément qu’ils sont subventionnés par ces mêmes états démocratiques.
L’auteur s’insurge contre une –gouvernance mondiale- non élue mais établie par des regroupements culturels mondiaux. Le recours à la –masse- s’appuie paradoxalement sur un individualisme forcené, étiqueté –Droits de l’Homme- mais sans les garde-fous garantis par des lois votées.
Nous voici dans l’ère du triomphe activiste des –sans-: papiers, logements, voire dans les temps de leur sanctification, quand ils requièrent de l’Etat Providence des aides démultipliées. La nouvelle morale? Obtenir des droits; pas question qu’y correspondent des devoirs dès lors qu’-avoir été victime- est devenu un fait héréditaire, donc une permanence éternelle.
Les arrière petits-enfants de victimes de la Shoah ne réclament pas le statut de victime!

Le post-modernisme s’est forgé un Grand Récit ainsi que le proclame Jean-François Lyotard, Récit qui se noue avec la déconstruction du Sujet, l’écologie profonde et l’apologie de l’Autre, càd l’Islam. dont les adeptes se voient en victime absolue d’un Occident criminel.
Autrement dit: les démocraties européennes menées et minées par les groupes gourous déjà mentionnés, acquiescent à la survenue de réseaux, à l’indifférenciation des identités ainsi qu’à l’évanescence de la réalité.
Et le post-modernisme s’octroie les outils scientifiques qui lui sont nécessaires afin d’obtenir la validité de son Saint Néant par le biais de l’Université et par celui d’écrits produits.
Le côté partisan reproché par l’auteur aux post-modernistes englobe des courants de pensée avec lesquels on peut se sentir en désaccord mais qui ont pu apporter certains éléments valables, tels les freudisme, marxisme, structuralisme etc.
En revanche, il était temps de renverser un colosse aux pieds d’argile, nommé Bourdieu.

En somme, l’Occident contrit célèbrerait seulement le non occidental: d’où l’analyse sociale de la base sociale qui soutient une semblable déconstruction. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce livre qui en dévoile pas mal! La base sociale, levier aussi puissant qu’anonyme, est celle des dits –golden boys-, bras technicien des réseaux nomades d’information, communication, diffusion. A réseaux nomades, domination financière globale inféodant le pouvoir politique (voir les agences de notation). Les médias, devenus système médiatique informent en relayant ce que la masse est tenue de connaître.
On nous offre de l’info spectacle où les individus deviennent acteurs et metteurs en scène de leur propre vie.
Du spectacle, de l’événement pour chacun: le réel, mis en images, convient au post-modernisme puisque, n’existant pas, on le fabrique. (voir tels élus politiques se comportant en -figurants- face au –dompteur-journaliste).
L’Etat devenu cible, on vit la judiciarisation de la vie démocratique. Le pouvoir judiciaire en est venu à dominer le législatif et l’exécutif. Sh. Trigano vise ici les tribunaux internationaux.
Si l’être humain est indifférencié, tout appartient à tous: art, politique, culture.

Sh. Trigano, en démocrate anti post-moderniste plaide pour la civilisation et refuse son déni déguisé en indifférenciation.
Il parle d’un retour du refoulé, dû au colonialisme, au vichysme, au communisme. C’est tout cela qui génère des crises et des tensions chez les gens dont certains croient pouvoir se sauver grâce à un nouvel élan politique du genre multiculturalisme, post-démocratie, démocratie participative…
Sh. Trigano refuse tout cela au nom d’un droit à l’identité de l’homme qui appartient à l’esprit d’une nation à l’intérieur d’un Etat, estimant que son antithèse est fournie par la notion d’Empire, géant de l’indifférencié, du bureaucratique non démocratique.
D’où sa diatribe à l’encontre de l’Europe et de ses eurocrates.
Non, pas d’excès propre aux Le Pen ou à Bart De Wever. L’Europe, comme la démocratie, ne se réalisera pas en un jour.
Essayer d’y arriver, moyennant des critères d’exigence démocratique, prend du temps.
Il existe aussi des avantages à l’absence de guerre. Il faut du temps!
 
Le prix du livre européen
Voilà qui complète le paradoxe!
 
C’est la sixième édition d’un Prix dont l’initiative fut prise par Jacques Delors en 2007.
Il s’agit de promouvoir l’esprit européen parcourant tel roman ou tel Essai.
Le jury, présidé cette année par le cinéaste Costa-Gavras, comprenait une série de journalistes faisant partie de l’Union européenne.
Un roman, Le jour où la Vierge a marché sur la Lune de l’Allemand Rolf Bauerdick , édité par Nil éditions dans sa version française.
Un Essai, Le passage à l’Europe du Néerlandais Luuk van Middelaar, édité par Gallimard.
Comme pour les cinq précédents prix, ces œuvres seront lues ou prétendument lues en internes européens.
Dommage car le lieu où le Prix fut attribué, le Parlement européen, offre de confortables fauteuils pour se reposer en écoutant des discours convenus et mâtinés de l’indispensable touche d’humour!
 
Claire Bondy

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