OÙ JE ME RAPPELLE QUE JE NE DEVAIS PAS FAIRE DE VAGUES
Je me souviens de ce jour d’été dans les vestiaires communs d’une piscine. Nous étions un groupe d’amies en vacances à la mer, insouciantes et probablement un peu bruyantes. Ma cousine, qui avait le même âge que moi, m’accompagnait. Nous enfilions nos maillots lorsque une femme et ses deux filles sortirent violemment de la pièce sous prétexte qu’ici, ça sentait le juif. La mère avait lâché l’insulte du bout des lèvres mais d’une façon suffisamment intelligible pour être comprise de nous toutes. Je revois encore l’expression de son visage et la grimace qu’elle fit avec son nez avant de claquer la porte.
Ma cousine et moi sommes restées figées pendant que d’autres amies, plus dégourdies, répondaient à l’insulte en insultant à leur tour. Nous leur emboitâmes le pas, devenant maladroitement aussi échauffées et vindicatives. Face à la menace, le groupe faisait bloc. « Ça sent le juif. » Nous entendions l’insulte pour la première fois — et, à la vérité, il n’y en eut jamais de seconde — mais, au fond, elle ne nous surprenait pas. Quelque chose en nous y avait été secrètement préparé. Je savais que cela finirait par arriver. Nous avions toutes été nourries d’histoires de pogroms, d’antisémitisme, d’étoiles jaunes. Cela ne nous renvoyait qu’à une partie de notre héritage, bien sûr, pas la seule, mais elle nous avait été transmise. J’en avais tiré une perception très effrayée — et réductrice — de mon identité : appartenir à un groupe qui vit avec l’idée que le monde extérieur peut à tout instant lui devenir hostile. Je mis des années à trouver les nuances. De fait, à ce moment-là, je croyais qu’il valait mieux rester à l’intérieur du cercle, sous protection. Ce à quoi mes amies et moi nous appliquions avec zèle. Et parfois jusqu’à l’étouffement. Ce n’est probablement pas un hasard si, pour mon premier livre, je pris comme modèle de vie, moi la juive d’origine polonaise, Karen Blixen, une danoise protestante ayant vécu près de vingt ans en Afrique.
Mais le coup avait frappé et rien n’y faisait : nous nous sentions démunies. Derrière nos rires gênés ou nos pauvres répliques, la honte nous tenaillait l’estomac. La mienne, je le sais, me venait de ma grand-mère, Rayele. Ses parents avaient été arrêtés sous ses yeux avant de mourir à Auschwitz. Elle ne s’en était jamais remise. C’est elle qui m’apprit à ne surtout pas faire de vagues. Or nous avions transgressé la règle et je ne comprenais pas ce qui avait permis, dans nos paroles ou dans nos attitudes, de révéler qui nous étions.
Nous finîmes par rejoindre le bassin de natation, tentant de chasser l’incident de nos esprits. Mais nous eûmes beau soigner nos plongeons et enchaîner nos brasses coulées, comme nos semblables, en tous points pareilles, quelque chose de la fête avait été gâché : nous nous étions faites remarquer.
Nathalie Skowronek