|
(La question que j’aurais aimé qu’on me pose porterait sur le dernier mot de ma mère )
Avec quels mots ma mère m’a-t-elle laissé en 1942, à trois ans ? J’ai dû répéter sa parole jusqu’à ce je ne sache même plus s’il y avait quelque chose à se souvenir, caché dans une autre langue.
Entre deux mondes
Un demi-siècle plus tard, naquit l’espoir de tout retrouver. J’avais assisté à une représentation de la pièce de Salomon Anski, Der Dibbuk, dont le sous-titre était : Entre deux mondes. Mais, la traduction des Editions de l'Arche ne me parlait pas. J’eus le désir de transposer le texte en un français plus moderne. Le récit fascinait, avec l'âme de l’amant mort, qui s’échappe de sa tombe, pour venir s’incarner dans le corps vivant de son aimée, Léa. C’était un étrange regressus ad uterum. Ma mère s’appelait Léa.
Le tout était si proche et sembla si lointain. J’avais écrit auparavant des pièces, où un dieu se fait homme pour séduire une femme (Les Amants de Thèbes) [1] ; et La Passion du diable [2], une parodie des Evangiles, où Jésus, à l'occasion d'un bal à l'asile, est habité lui par le diable. Mais quel rapport le mythe gréco-latin et la parabole chrétienne avaient avec moi ? C’était chercher, dirait-on, la parole perdue où elle n’aurait pu être trouvée.
Je fus donc attiré par le chef-d’œuvre du théâtre yiddish, Le Dibbouk, où est exposé un autre cas de possession, celui d'une jeune fille en laquelle s'incorpore le fiancé, éconduit par le père car trop pauvre, et qui le jour du mariage arrangé avec un autre plus fortuné, vient de l'au-delà crier justice. La fille, sous le dais nuptial, la ‘hupa, se met à parler avec la voix de ce jeune homme qui s'est logé d’une manière mystique tel qu'en lui-même au fond d'elle.
Faute de retrouver le dernier mot de ma mère, il était possible d’être en contact avec la langue dans laquelle elle l’avait probablement prononcé. Mais, je ne connaissais plus rien du yiddish familial. Et sans avoir vécu dans un shtetl, comment envisager une traduction du texte d’Anski ?
Est né alors un premier texte dramatique sur fond de Shoah, et peut-être à travers la voix muette de mes morts. S’imposèrent ainsi des dialogues où un fils, de nos jours, voit l'âme de sa mère, disparue dans un camp d'extermination, se présenter, un demi-siècle plus tard, jeune, pleine d’allant et d’humour, maniant avec brio le witz (le mot d’esprit), alors que lui est âgé et dépressif. Elle s’installe chez lui avec une grande soif de revivre, se mêle de son existence, fait fuir la compagne du moment, une "shiksa", comme elle dit, le harcèle pour qu'il trouve une femme juive, auprès d'une marieuse, une shradente. N’ayant plus de privacy, il s’échappe jusqu’à Cracovie, près d’Auschwitz. « Pourquoi me chercher là-bas quand je suis ici ! » s’exclame-t-elle, à son retour. Leur vie commune s’avère impossible. C'est Survivre ou la mémoire blanche [3], parsemé de termes yiddish, comme précieux vestiges du monde disparu. Le fils, qui a attendu sa mère toute sa vie, finit là avec un démon qui le hante de l'intérieur. Des rabbins arrivent pour l'exorciser, la mère doit sortir de son corps. On assiste à une naissance inversée. C’est presque comme si on chassait la Shoah.
Dans une pièce ultérieure, Mère de guerre [4], le fils voit réapparaître deux mères, l’une jeune qui fut assassinée en déportation, et l’autre, bien plus âgée, qui l'a sauvé pendant la guerre en le cachant. Elles se l'arrachent, chacune revendiquant d'être la vraie mère. Il est l'enfant qui doit jouer lui-même le roi Salomon, mais il n'arrive pas à trancher. Il ne sait plus qui il doit aimer. Sa mère part à la dérobée, sans dire un mot.
Et, je me suis mis à étudier du yiddish à l'Institut d'études du judaïsme et à la Columbia University à New York lors d'un programme d'été Weinreich.
Bruxelles-transit
Un autre événement déclencheur de ma quête fut la sortie du film de Samy Szlingerbaum, Bruxelles-Transit [5]. Dans ce long métrage, on entend la voix de la vraie mère du réalisateur. C'est un luxe que je ne pouvais pas me permettre dans mon théâtre, coupé que je fus de toute ascendance. La mère survivante de Samy, qui parlait en voix off à l’écran, racontant, sur le tard, sa véritable histoire de jadis, y avait le dernier mot. Ce film m'a peut-être encouragé à persévérer dans une voie autobiographique. Le vécu informulé, inconscient, d’une époque dont je n'avais guère de souvenir, serait arrivé un jour à s'exprimer, comme le retour du refoulé, dans le jaillissement de sentiments trop longtemps enfouis, et parmi les plus inavouables, comme le reproche, injuste, de l'abandon, que n'a pu que ressentir celui qui, encore balbutiant, ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. La pièce recrée, dans le fils à l'agonie, son premier état qui le fonde, où il perd sa mère parce qu'elle parle yiddish, la langue de la mort, la langue de l’oubli.
Dans le film, en revanche, madame Szlingerbaum faisait le récit de son voyage de Pologne en Belgique avec les siens, dans la langue de son enfance, le yiddish, pour elle la langue de la survie. Elle s’exprimait dans un idiome qui n'était plus pratiqué que par elle, seule rescapée de son shtetl. Et le cinéaste de la comparer à tel dernier représentant d'une tribu amérindienne, dont la culture et la langue allaient disparaître avec lui.
Le cinéma yiddish, florissant avant la guerre 40-45, - il suffit de citer Der Dibbek (1937) adapté à l'écran par Waszynski, - s'essaya à une renaissance après la Libération, avec Jules Dassin à Hollywood, mais ne put se relever de ses cendres, suite à la destruction du Yiddishland.
Le film yiddish de Szlingerbaum, unique en 1980, m'a poussé à approfondir, sinon ma langue maternelle, dont je me sens en exil, du moins mon rapport à ma mère, à son silence.
In fine, dans la bande son de Bruxelles-Transit, se faisait entendre une chanson, qui évoquait, dans la langue de Shalom Aleichem, un cocher juif et sa carriole qui brinqueballe. C'était la maman de Samy, qui, en l'interprétant de sa voix prenante, berçait, sans qu’on la voie, son fils, de sa nostalgie [6]. Elle fit résonner en moi comme la mélodie de mon enfance. Alors, à travers mes mots, qui sait si ce ne serait pas quand même ma mère qui parlerait, car qui d'autre aurait pu me les souffler ? N'est-ce pas, dans mon écriture, ma morte qui me parlait dans la langue où j'ai dû entendre mes premiers mots, et que sans trop le savoir j'aurais retranscrits ? Si Samy a enregistré sa mère avec un magnétophone, n'aurais-je pas été quelque peu le scribe de la mienne, sinon son traducteur, voire son porte-parole, car au fond de moi, en écrivant, c'est comme si elle ne cessait de chanter sa langue morte, pour que je continue à la vivre.
En tout cas, dans mon roman autofictionnel, Bubelè l’enfant à l’ombre [7], c’est la femme qui a recueilli l’enfant au risque de sa propre existence qui parle souvent en lui. A chacune de mes visites après la guerre, cette marraine de guerre me racontait notre histoire. « J’aurais pu en faire un livre », disait-elle. Et, assurément, l’enfant qui dit je, dans le récit, est traversé par son discours à elle. Elle, qui parlait dans une langue proche du yiddish, le flamand de Bruxelles, rappela, un jour, que ma maman m’appelait « bouboule ». Ce fut à l’Institut Buber, selon l’ancienne dénomination, lors d’un cours, que je compris que cela devait être… « bubelè », petit garçon, le seul mot de ma mère reçu en héritage, …peut-être sa dernière parole.
Adolphe Nysenholc
[1] Une variante d'Amphitryon. Prix du texte au Festival de théâtre à Agadir (Maroc).
[2] Prix littéraire du Parlement de la Communauté française.
[3] Cooperativa Libraria Universitaria Editrice Bologna, (1995) 2007.
[5] Adolphe Nysenholc (éd.), Bruxelles-Transit de Samy Szlingerbaum, Editions Complexe, 1989, 203 p.
[6] Elle en a retranscrit le texte de sa main, en caractères hébraïques cursifs, dans le manuscrit du scénario, ibid., p. 145.
[7] Ed. L’Harmattan, 2007.
Adolphe Nysenholc
Né en 1938 Adolphe Nysenholc est agrégé, Docteur en Philosophie et Lettres, Professeur honoraire de l'Université Libre de Bruxelles. Collaborateur de « La Revue belge du cinéma », « La Revue de l'Université de Bruxelles », comme de « Contre Bande » et d'« Humoresques », membre du comité belge de la SCAM, SACD, organisateur de colloques, il est surtout spécialiste de Charles Chaplin (« L âge d'or du comique », éd. de l'Université Libre de Bruxelles, 1979, rééd. augmentée L'Harmattan, 2002, « Charles Chaplin ou la légende des images », Méridiens Klincksieck, 1987) ainsi que d'André Delvaux dont il a dirigé de nombreux ouvrages collectifs dont « André Delvaux ou les visages de l'imaginaire », « André Delvaux, la magie du réel ».
|