Tétouan : Une communauté hispanique parmi les Judéo-Espagnols du Moyen-Orient

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Tétouan
Une communauté hispanique parmi les Judéo-Espagnols du Moyen-Orient


Isaac Guershon

Des dizaines de milliers d’expulsés d’Espagne et du Portugal trouvèrent refuge en « Berberie », ainsi que l’on appelait, dans nos sources, le Maroc d’aujourd’hui. La plupart s’installèrent dans les villes portuaires ou dans les grandes cités de l’intérieur ; certains d’entre eux sont arrivés dans des régions rurales éloignées, comme par exemple la région de Dadès (1).
Le Sultan Wattaside Muhammad al-Sheikh, dont l’autorité s’étendait alors uniquement sur la région centrale (Fez) et le nord, accorda une certaine assistance aux expulsés mais, les conditions économiques objectives étant très dures, nombre d’entre eux continuèrent leur route jusqu’en Italie, Turquie, Egypte et Eretz Israël ; certains même retournèrent en Espagne où ils se convertirent.
Cependant, malgré les difficultés, les expulsés finirent par s’acclimater au Maroc, et après une génération ou deux, ils réussirent à imposer leurs coutumes aux grandes communautés.
Dans le nord-ouest du Maroc, ils fondèrent une communauté dans une ville nouvellement créée, ou plutôt reconstruite, Tétouan.
La cité était abandonnée depuis 1437. Avec l’approbation du Sultan Muhammad al-Sheikh, elle fut relevée de ses ruines vers 1486 par des réfugiés du Royaume de Grenade, avec à leur tête le Sheikh Abou el Hassan Ali al Mandari, appelé plus communément Sidi Mandari (2).
Un certain nombre de Juifs de Grenade étaient, semble-t-il, venus avec eux, mais l’installation massive de Juifs ne commence qu’après l’expulsion d’Espagne. C’est alors qu’arrivent dans la ville des centaines de Juifs de Castille. Il est d’usage de considérer l’an 1530 comme celui de la création officielle de la communauté.
C’est à cette date que les Juifs de Tétouan ont demandé au Rabbin Hayim Bibas, descendant d’une famille d’expulsés installée à Fez, de devenir leur rabbin et juge.
Rabbi Hayim organisa la communauté, ses institutions officielles et volontaires, et devint dans la mémoire collective des Juifs de Tétouan le « père fondateur ».
Rabbi Hayim n’eut pas à livrer combat à Tétouan pour y imposer les coutumes de Castille – comme ce fut le cas à Fez – car la communauté était caractérisée jusqu’au 20ème siècle, par l’origine espagnole de ses membres, et la proportion des « toshavim » (= « résidents », nom par lequel nos sources désignaient les Juifs autochtones du Maroc, pour les différencier des expulsés d’Espagne, les « megorashim ») y était infime.
C’était là l’orgueil des membres de la communauté qui, jusqu’à nos jours, appelaient tous les autres Juifs marocains, « toshavim », et descendants des expulsés qui, avec le temps, étaient devenus arabophones : « forasteros » (=étrangers), fait témoignant de leur fierté quant à leur « séfardité ».

Les Juifs de Tétouan étaient fiers de leurs coutumes en matière religieuse/ Mais ces coutumes – rassemblées dans les célèbres « Statuts de Castille » rédigés à Fez – se sont conservées également dans les grandes communautés du centre du pays, comme en témoigne Rabbi Yehouda Ben Attar dans une’ réponse aux Rabbins de Jérusalem :
« …Fez, et Tétouan et El Ksar et toute cette province, et Meknès et Sefrou suivent tous la coutume des expulsés… »(3).
Ils étaient fiers également de traits qui les distinguaient des autres Juifs du Maroc : leur prononciation de l’hébreu, qualifiée par eux de « sépharade pure », non influencée – non abîmée », diraient-ils – par l’arabo phonie ambiante (4) ; des traditions folkloriques et culinaires particulières. Ils insistaient aussi sur le caractère unique de leur cimetière appelé « Cementerio de Castilla », aux pierres tombales anthropomorphes. Certes, des tombes anthropomorphes semblables peuplent d’autres cimetières du nord du Maroc, à Chaouen et Arzila, mais elles sont loin d’avoir la sophistication et la beauté des motifs décoratifs qui ornent les tombes de Tétouan. Ces pierres ne portent pas de noms, sauf quelques exemplaires célèbres (5).
Avec le temps, la communauté de Tétouan se développa considérablement jusqu’à devenir la plus importante de tout le nord du Maroc.
Les autres communautés, les plus anciennes comme Arzila, El Ksar el Kebir et Chaouen ou les plus récentes comme Tanger, s’en inspiraient pour tout ce qui concerne le mode de vie religieux, l’organisation communautaire ;
le tribunal de Tétouan jouissait d’une autorité incontestée dans toute la région. Cette situation a, naturellement, augmenté le prestige de l’élite rabbinique de Tétouan et la fierté des membres de la communauté qui commencèrent à qualifier de « Yerushalayim de Marruecos » (= la Jérusalem du Maroc).
Ce n’est qu’au début du 19ème siècle que Tanger – et elle seule – réussit à se libérer de cette tutelle.

Nous avons énuméré, jusqu’ici, quelques fondements de la profonde conscience sépharade de la communauté de Tétouan. D’autres aspects de cette conscience sépharade sont plus spécialement hispaniques.
La composante principale de cette conscience « hispanique » est la langue parlée par tous les Juifs à Tétouan et dans les autres villes du nord, la « Haketia » (6). Ce parler judéo-espagnol, propre au nord du Maroc, contient des éléments hébraïques. Les fondements arabes de cet idiome étant peu nombreux et les éléments hébraïques limités surtout au domaine religieux (« ponsere los tofelines », « dezir baraha », etc…), il n’était pas difficile, pour un Espagnol de la péninsule, de le comprendre, malgré la prononciation particulière, archaïque de certaines lettres (le s prononcé z ; le j prononcé comme le j français ou même ch).
David Corcos prétend que la Haketia se maintint à Tétouan du fait que, jusqu’au 18ème siècle, les musulmans eux-mêmes y parlaient espagnol (7), mais cela n’explique pas pourquoi ce parler s’est conservé également dans d’autres communautés du nord alors que l’environnement musulman ne parlait aucun idiome castillan. Il ne fait pas de doute qu’il existait, au sein de certaines couches de la population musulmane de Tétouan, une conscience de leur souche ibérique, accompagnée d’un sentiment de supériorité envers les musulmans autochtones du Maroc.
Mais c’était loin d’être une conscience « hispanique », elle était plutôt « anti-hispanique ». De plus, avec le développement de la ville, ces couches sont rapidement devenues minoritaires. Par contre, toute la population juive de Tétouan et des villes voisines étaient fortement imprégnées d’une conscience clairement « hispanique », qui débordait du domaine culturel judaïque propre.
Cette conscience hispanique, que je souligne lorsque je parle de la Haketia, apparaît clairement lorsque nous examinons le patrimoine culturel « laïque » des Juifs de Tétouan, le patrimoine culturel populaire. Les Juifs de Tétouan ont conservé des « romances » oubliées en Espagne même. Certaines maintiennent des traditions linguistiques disparues. Mais lorsque la langue a évolué avec les générations ; les aventures que content ces romances contiennent peu d’éléments juifs. La plupart glorifie le combat du christianisme contre l’islam, alors que les Juifs qui les chantent ont été expulsés de l’Etat chrétien et ont vécu, des siècles durant, parmi les musulmans (8).
Les Juifs de Tétouan ont également conservé, en même temps que ces « romances », des chants » et des « complas » qui ont un contenu plus juif et naturellement un caractère plus « Haketia », tribal, accentué. Mais les Juifs s’empressaient aussi d’intégrer des chansons nouvelles venant d’Espagne et nous avons des indications sur le fait qu’au premier quart du 19ème siècle les Juifs de Tétouan chantaient des chansons écrites et composées au même moment en Espagne (9).

En étudiant le trésor des proverbes juifs de Tétouan, leur Refrenaro, nous y trouvons des proverbes purement espagnols, en castillan pur. Il s’agit sans aucun doute de vestiges de proverbes apportés par les expulsés d’Espagne ou adoptés plus tard, au 19ème siècle, par la « Juderia » à la suite du renouveau des liens avec les Espagnols, via Gibraltar, ou bien à la suite de la guerre entre l’Espagne et le Maroc en 1860 (10). C’est que, vers la fin du 18ème siècle, commence un phénomène de ré-hispanisation de la Haketia, aussi bien sur le plan du lexique, par l’adjonction de mots et l’usage renouvelé de termes oubliés avec le temps, que sur le plan de la prononciation avec le s et le j prononcés selon le castillan moderne.
Ce processus est encouragé par les liens commerciaux qui se développent entre marchands juifs du nord du Maroc et les villes espagnoles, et cela malgré l’interdiction renouvelée de ce genre de relations par les autorités espagnoles.
Mais le grand catalyseur de ce phénomène est la ville de Gibraltar, facteur important de l’activité commerciale de la région, où de nombreux Juifs de Tétouan et d’autres villes du nord viennent travailler pour des périodes de quelques mois ou de quelques années. La Dayan Rabbi Yehouda Leon Khalfon en donne témoignage : « …Comme il était d’usage en ces temps-là où de nombreux habitants de Tétouan allaient gagner leur vie dans ladite ville (Gibraltar) et leurs familles restaient ici en ville » (11).
A Gibraltar, ces Juifs étaient en contact avec des Espagnols, de retour à Tétouan, ils y rapportaient de nouvelles formes linguistiques et un accent nouveau. Des textes hébraïques de la première moitié du 19ème siècle témoignent du changement de la prononciation de mots espagnols par la façon dont ils les transcrivent en caractère hébraïques (12).
Ce processus de ré-hispanisation de la Haketia a été renforcé par la guerre entre l’Espagne et le Maroc de 1860, lorsque les troupes espagnoles occupèrent Tétouan pendant près de deux ans. Ce contact direct entre la population juive de Tétouan et l’armée espagnole a eu une grande influence sur les Juifs et, inutile de la préciser, sur leur langue. Après cette guerre, les liens entre les Juifs du nord du Maroc et l’Espagne se sont considérablement renforcés. Les Juifs se rendirent plus fréquemment en Espagne pour leurs affaires et de nombreux jeunes y passèrent de longues périodes pour leurs études supérieures.
Au début de ce siècle, les Juifs épaulèrent la campagne de rapprochement judéo-espagnol du Sénateur espagnol Angelo Pulido. La correspondance avec les Juifs du Maroc, publiée par ce dernier, confirme que l’élite moderniste du nord du Maroc était capable de parler et d’écrire un castillan pur ; Pulido n’a, en effet pas hésité à publier d’autres lettres qui lui ont été envoyées, écrites en judéo-espagnol (13).

L’instauration du Protectorat espagnol sur le nord du Maroc en 1912 porte un coup mortel à la Halkia. Il n’est plus question de ré-hispanisation de ce parler judéo-espagnol, mais de sa lente disparition et de son remplacement, chez les Juifs, par le castillan.
Les articles érudits de José Benoliel sur la Halkia, à la fin des années 20, sont déjà des témoignages sur une langue en voie de disparition. Il était lui-même l’un des fondateurs de l’Association hispano-hébraïque de Tétouan qui prônait, entre autres, la diffusion de la langue castillane pure parmi les Juifs. La Haketia devenait la langue dont on se servait pour souligner, dans la conversation quotidienne, les aspects juifs et tribaux (14).
Le castillan prit sa place chez les jeunes générations. Ce ne fut pas difficile : il ne s’était pas développé à Tétouan de littérature juive moderne en judéo-espagnol comme dans les Balkans, et il n’y avait pas de journaux en judéo-espagnol. La presse destinée aux Juifs qui s’est développée au 20ème siècle, tel Renacimiento de Israel, était écrite en castillan. Les Juifs ne valorisaient pas la Haketia per se. C’était pour eux leur espagnol et dès qu’ils purent le purifier ou l’abandonner et revenir au castillan, ils l’ont fait sans la moindre difficulté, sans avoir le sentiment de perdre quelque chose, sans guerre culturelle, sans nostalgie particulière.
L’usage de la Haketia faisait partie d’une conscience hispanique et le passage à une langue hispanique plus pure était donc naturel. Vers la même époque, une autre influence linguistique s’enracine dans les « juderias » du nord : l’influence du français, par le truchement des écoles de l’A.I.U., dont la première est fondée à Tétouan dès 1862. Mais à part la « francisation » de la Haketia, l’œuvre de l’A.I.U. est féconde en ce qui concerne la diffusion de nouvelles formes de pensée, de nouvelles idées, d’une culture nouvelle. Les Juifs de Tétouan et des villes des alentours succombent aux charmes de la culture française.

Les classiques français deviennent leurs ouvrages de référence, ceux dont on se souvient lorsque l’on veut donner un exemple littéraire ou déclamer des vers. Mais en fait, le parler quotidien est resté hispanique : Haketia, et plus tard, castillan. Le français n’a jamais supplanté ces langues. Il ne les a pas chassées de la rue ou de la maison. La langue maternelle est restée, jusqu’à nos jours, le castillan, héritier légitime de la Haketia. Tout au plus des mots et des expressions en français se sont infiltrés dans le castillan parlé des Juifs, tout comme des siècles auparavant des mots, et des expressions venant de l’arabe s’étaient infiltrés dans le castillan ancien, devenu la Haketia.
A Tétouan et dans les autres petites villes du nord, malgré l’œuvre de l’A.I.U., la conscience hispanique est restée la plus forte. Elle a facilité, dans les années 50 et 60 de notre siècle, avec le départ massif des Juifs du Maroc, le choix de ceux du nord quant à leur destination. Un grand nombre (la majorité, en fait) a émigré au Venezuela et en Espagne même. Cette décision résultait évidemment aussi de facteurs économiques entre autres, mais il ne fait pas doute que le facteur linguistique et la conscience hispanique ont au leur importance et ont facilité leur intégration dans ce pays.

1. H.Z. Hirshberg, Histoire des jUifs d’Afrique du Nord, vol. 1, Jérusalem 1965, pp.301-302 (en hébreu).
2. G. Gozaltes Busto, Al-Mandari, el granadino, fundador de Tetouan, Granada 1988, pp . 23-39.
3. Cité par D. Corcos « Les prénoms des Juifs du Maroc », Folklore Research Center Studies 3, Jérusalem 1972, p.153.
4. A Maman, « la position de l’hébreu des Juifs de Tétouan parmi les traditions dites séfarades », Massorot 2, Jérusalem 1986, pp. 93-102.
5. J.B. Vilar, « El cementerio israelita de Tetouan », Boletin de la Association espanola de Orientalistas 6 (1970), pp. 218-227.
6. J. Benoliel, Dialecto Judeo-Hispanico-Maroqui o Hakitia, Madrid 1977.
7. D. Corcos, “Les Juifs du Maroc et leurs Mellahs”, Zakor le Abraham, Melanges Abraham Elmaleh, Jérusalem 1972, p.XXIX.
8. P. Benichou, Romancero judeo-espanol de Marruecos, Madrid 1938.
9. S.G. Armistead I.M. Hassan et J.H. Silverman, « Four Moroccan Judeo-Spanish Folksong incipits (1824-1825)” Hispanic Revieuw, vol. 42 N.1 (1974), pp83-87.
10. R. Benazeraf, Refranero, Paris 1978.
11. Dans son introduction au recueil de Responsa Mishpatim Zadikim, vol 2, Jérusalem 1935 (en hébreu-.
12. I. Guershon, « El reencuentro linguistico de espanoles y judio marroquies, con occasion de la Guerra de Africa?” Actas del congreso : La proyeccion historica de Espana en sus tres culturas, Medina del Campo, abril 1991 (sous presse).
13. A. Pulido Fernandez, Espanoles sin patria y la raza sefardi, Madrid 1905.
14. I.M. Hassan, « De los restos dejados por el judeo-espanol en el espanol de los judios del Norte de Africa », Actas del XI Congreso Internacional de Linguistica y Filologia Romanicas, Madrid 1968.

Isaac Guershon est né à Tétouan. Il est membre du Kibboutz Mishmar Haneguev
et directeur de l’Institut de Recherches sur le Sionisme dans les communautés sépharades et orientales au Centre Yad Tabenkin en Israël.
Il prépare un doctorat sur l’histoire des communautés juives du nord du Maroc.

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