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Mémoires tunisiennes

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Mémoires tunisiennes

Herbert Israël

J'ai longtemps désiré retransmettre quelques épisodes de l'histoire des juifs tunisiens, pays de ma grand-mère née Hanan.
Les récits et anecdotes évoqués pendant les réunions familiales, réunissaient, telles des gerbes après la moisson, les souvenirs d'un passé lumineux et imprécis.
Les descriptions de cette Tunisie mythique étaient en réalité et avant tout, des fragments de mémoire d'une famille juive espagnole, qui confrontée à l'Inquisition catholique, trouva refuge en terre d'Islam.
Mes oncles avaient gardé un attachement nostalgique pour Tunis, cette ville commerçante et paisible, qu'ils ne connaissaient que par les descriptions de leurs aînés.
La transition entre les deux pays avait été sereine et douce pour leur famille, car à la fois le langage et le climat étaient proches.
Et la greffe réussit. Les Tunisiens d'hier devinrent rapidement d'authentiques égyptiens nationalistes et patriotes. L'arabe populaire succéda au parler judéo-arabe tunisien.
Pendant plusieurs générations les Hanan rédigèrent leurs courriers en arabe orthographié en caractères hébraïques. La langue nationale, l'espagnol, avait été rejetée parce que porteuse d'images de violence, telles les flammes qui avaient consumé, synagogues et "Aljamas" en cette triste année de 1391.

La conquête arabe.

C'est en 642 après E.C. que débuta la chevauchée fantastique des guerriers venus du désert d'Arabie et partis à la conquête de l'Univers.
Les cavaliers arabes taillèrent alors en pièces les armées des empereurs byzantins, initiateurs du premier antisémitisme d'état.

VII au Xe siècle

Les habitants de la Berbérie, jadis persécutés par les romains et les byzantins, avaient subi l'influence des hébreux, présents dans le pays depuis le règne du roi Salomon et qui avaient navigué de concert avec les phéniciens.
Beaucoup de berbères avaient adopté les lois alimentaires juives, ainsi que le respect du Shabat.
Dans un temps qui se situa entre la défait byzantine et l'islamisation complète du pays, c'est-à-dire, entre le VTIe et le Xe siècles, les berbères du Sud et des massifs montagneux judaïsèrent.
Il y eut un prosélytisme juif actif, ainsi que de nombreux mariages avec des conjoints berbères.

Xe et Xle siècles. Les grandes dynasties Omayades et Fatitnides

Les grandes dynasties Omayades et Fatitnides

Ce que l'on connaît de cette époque est en grande partie dû à l'étude des manuscrits retrouvés dans la « génizè » de la synagogue du vieux Caire.
Les communautés comprises dans les frontières de l'actuelle Tunisie étaient alors, une douzaine, sans compter les juifs nomades. Les plus importantes étaient celles de :
Mahdiya : peuplée par de riches marchands faisant commerce du lin, des épices, des tissus, de la laine, des colorants et de l'huile.
Sousse : dans cette ville côtière les juifs étaient propriétaires d'ateliers de tissage. Ils avaient le monopole du commerce avec l'Égypte.
Sfax : les juifs de cette ville et des villages proches exportaient l'huile d'olive, le lin et la pourpre. Leurs clients principaux étaient la Sicile et l'Égypte.

Kairouan

La première capitale arabe de Tunisie fut fondée en 670 après E.C. Elle comprenait une riche et importante communauté constituée par des orfèvres, des forgerons et des commerçants de la soie, du lin et d'épices. Le voyageur El Dad le Danite s'y était arrêté en 880 après E.C. Il relate dans ses récits autobiographiques l'existence d'écoles talmudiques brillantes entretenant des liens étroits avec les académies du Babylone, qui les tenaient en grande estime.

Hammamet

On sait peu de choses sur cette communauté dont les habitants furent convertis de force au Xlle siècle. Longtemps leurs descendants qui avaient tout oublié de ce lointain passé conservèrent des coutumes alimentaires différentes de leurs voisins, ainsi que la tradition de l'allumage des bougies le vendredi soir.

Gabès

Des commerçants juifs habitaient cette ville qui était le lieu de passage obligé des caravanes partant de Kairouan pour le Caire. Il y avait aussi les juifs de Gasfa et de El Hamma, ainsi que ceux de Tunis où ils n'obtinrent le droit de séjour qu'au Xle siècle.
Pendant l'âge d'or de l'Islam qui fut celui de ces deux dynasties, les juifs accédèrent aux plus hautes fonctions de l'État. Ils comptèrent des médecins célèbres des philosophes, des astronomes et des écrivains.
Les différentes communautés étaient administrées par des notables qui relevaient eux-mêmes de l'autorité suprême d'un chef religieux appelé « naguid ».

Xle siècle - Les Hillaliens

Les Hillaliens, tribus guerrières vivant de rapine et de pillage et jusque là cantonnées en Egypte, envahirent la Berbérie Orientale et s'emparèrent de Kairouan et de ses richesses. L'importante communauté de cette ville se réfugia à Sousse, Mahdiya et surtout à Tunis qui devint la nouvelle capitale du pays.
A la suite de ces turbulences et de la désorganisation qui s'ensuivit, les principales grandes villes tunisiennes s'auto-proclamèrent principautés indépendantes.

Xlle siècle -La venue des Normands

Le roi Normand de Sicile Roger I" conquit les villes côtières mal défendues, notamment Tunis, Djerba, Gabès, Sfax, Mahdiya et Sousse. Seule exception à cette défaite, Tunis fut reconquise aux normands avec l'aide de sa population juive qui retrouva ses biens et ses synagogues.

Xle et XIIIe siècles -L'intégrisme Almohade

Les principautés défaites appelèrent les Almohades à l'aide, qui réoccupèrent les villes conquises par les normands et imposèrent leur lois sur le pays.
Tout au long du règne de cette dynastie intolérante, les juifs d'Afrique connurent des heures tragiques. Ils durent choisir entre la conversion à l'Islam ou la mort.
Tout un peuple de convertis fut amené à pratiquer un judaïsme souterrain et clandestin. Il n'y eut plus pour un temps de juifs déclarés en Berbérie ni de synagogues ouvertes. L'Empire Almohade, au faîte de sa puissance s'étendait du golfe des Syrtes à l'Atlantique.

XlIIe au XVIe siècle -La dynastie des Hafsides

La Berbérie orientale dont faisait partie la Tunisie devint un état indépendant gouverné par les Hafsides. Ceux-ci rétablirent le statut de la dhimmitude et les convertis d'hier jetèrent le masque et reformèrent, partout où cela était encore possible, des communautés.
Les métiers exercés par les juifs continuèrent à être ceux d'hier, c'est-à-dire ceux d'orfèvres, de forgerons, de dinandiers et de commerçants. Certains voyageurs aventureux, partaient en caravanes traverser le désert et troquer en Afrique noire des marchandises contre de l'or. Ils devinrent une légende vivante, reprise et contée par les griots du Niger et du Soudan. La condition de Dhimmis des juifs les astreignaient à se différencier dans leur habillement, d'habiter des maisons moins hautes que celles des croyants et de bâtir des synagogues modestes et non ostentatoires. Maimonide mentionne dans ses lettres le faible niveau culturel et le manque de connaissances du Talmud et de la bible des juifs de Berbérie orientale.
Louis IX de France, parti délivrer Jérusalem lors de la deuxième croisade mourut de dysenterie à Tunis en 1270.

L'Eglise Espagnole adopte la stratégie de la conversion

Après la mort de Jean 1er, roi de Castille et de Barroso archevêque de Séville, l'Espagne de 1391 est en vacance de pouvoir. C'est alors que l'archidiacre Fernand Martinez d'Ecija, confesseur de la reine, harangua les foules et leur demanda d'attaquer les « Aljama ». Il fut canonisé plus tard par le Vatican. Les masses fanatisées obéirent, puis de façon méthodique et concertée brûlèrent, volèrent, pillèrent et tuèrent.
Le 6 juin 1391, les juifs de Castille furent massacrés où acceptèrent le baptême. Il y eut 4000 morts dans cette seule ville.
Juillet 1391, les judeira d'Aragon furent attaquées à leur tour.
Août 1391, les judeira de Catalogne et des Baléares étaient détruites.
Toutes ces attaques faisaient partie d'un plan machiavéliques de l'Eglise qui était de convertir en un minimum de temps et de façon définitive, le maximum possible de juifs.

Mourir plutôt que d'abjurer

A Tolède, Juda Ben Ascher suivi de tous ses élèves mouraient plutôt que d'abjurer.
A Barcelone et à Gérone, des juifs se suicidèrent en masse. A Palma de Majorque, 300 juifs périrent, 800 purent fuir en bateaux pour l'Afrique du Nord. Tous les autres acceptèrent la conversion. C'est ainsi que débuta à Majorque le chapitre peu connu et glorieux des Marranes de l'île, persécutés par l'Église en tant que nouveaux chrétiens, méprisés sous le nom de « chuetas ». Ils conservèrent 6 siècles durant la nostalgie de leur identité perdue.
C'est le seul lieu d'Espagne où subsiste un crypto-judaïsme vivace et une société fermée, hermétique, vivant en circuit clos, avec une liturgie propre, alliant judaïsme et catholicisme.
A partir de ce moment et malgré une pause d'un siècle, la frénésie missionnaire de l'Église ne s'arrêtera plus.
C'en était fini de la coexistence des trois religions sur une même terre. Les grandes synagogues avaient été saccagées où transformées en églises comme celles de Santa Maria La Blanca et d'El Transite. Il ne subsista après 1391 qu'à peine la moitié de cette communauté naguère puissante, nombreuse et brillante.
Les juifs déclarés cohabitèrent par la suite avec leurs parents, les conversos, qu'ils encouragèrent à judaïser malgré le risque du bûcher que cela comportait.
L'après 1391 en Espagne, qui comprenait désormais 250.000 nouveaux chrétiens, amena l'église à changer sa tactique. Elle choisit désormais la stratégie de l'éradication des juifs par le moyen de leur expulsion.
L'Inquisition, sa terreur et son arbitraire étaient désormais irrémédiablement en marche. La chasse aux judaïsants se poursuivra pendant 4 siècles.

1391 - Les Sépharadim se réfugient en Afrique du Nord

La venue des rescapés des massacres de Castille et d'Aragon en Afrique du Nord amena un renouveau de culture hébraïque dans les communautés d'accueil.
Numériquement peu nombreux, les Sépharadim de 1391 s'intégrèrent rapidement aux juifs indigènes dont ils adoptèrent les coutumes. Les Hanan qui avaient choisi la Tunisie pour s'y réfugier, vécurent 4 siècles et demi dans la Hara.
Ils firent le commerce des céréales avec des fortunes diverses, mais sans faits marquants.

1492 - L'expulsion des Juifs d'Espagne où l'échec de la stratégie de l'Église.

Les nouveaux chrétiens de 1391 avaient pour un grand nombre, considéré leur conversion comme étant de pure forme et limitée dans le temps.
Ils avaient voulu préserver leur vie. C'était la solution humaine. Ils résistèrent donc avec une énergie formidable et devinrent un monde différent, cloisonné, hermétique et solidaire. Ils étaient juifs à l'intérieur et chrétiens au dehors. Plus tard, pour justifier l'expulsion de1492, l'Eglise invoquera la mauvaise influence des juifs sur les nouveaux chrétiens.
L'expulsion a été le résultat d'un échec, celui de la perte d'influence du clergé auprès des conversos. Plus de 150.000 juifs prirent le chemin de l'exil. La Tunisie accueillit sa part du flot des réfugiés. Une fois encore les Sépharadim de 1492 comme avant eux ceux de 1391 se fondirent dans la masse des juifs Tunisiens.
Cinquante ans après leur arrivée, plus rien ne les distinguaient des Tounsa.
C'est en 1507 qu'Abraham Levy Bacrat écrivit à Tunis son commentaire sur l'œuvre de Rachi.

XVe siècle - Les rabbins algériens viennent à l'aide de la communauté tunisienne.

C'est au XVe siècle que les rabbins algériens vinrent à l'aide de la communauté tunisienne. Ils eurent la tâche difficile et importante de diffuser et de généraliser l'étude de la religion et de l'hébreu chez une population acculturée. En effet, la longue hibernation pendant le règne des Almohades avait provoqué une raréfaction des enseignants et des chefs spirituels.
D'autre part, les réfugiés de 1391 et de 1492 s'étaient établis plus nombreux en Algérie et au Maroc qu'en Tunisie. La cause en était peut-être la proximité des deux premiers pays des ports espagnols.

XVIe siècle - Affrontement des grandes puissances sur le sol Tunisien

Le royaume Hafside était faible et l'affrontement entre l'Espagne catholique et la Turquie Sunnite aboutit à la prise de Tunis, tour à tour par les Turcs en 1534, par les Espagnols sous Charles Quint en 1535, par Juan d'Autriche en 1573, puis par les Ottomans de façon définitive en 1574.

1574/1835 -Le temps des Deys et des Beys

La Berbérie, devenue province Ottomane, fut gouvernée au nom de l'Empire par un pacha, puis par des Deys, élus par les janissaires (l'armée du Pacha) jusqu'à la moitié du XVIe siècle, enfin par des Beys, à l'origine collecteurs d'impôts jusqu'en 1705. Au XVIIIe siècle une nouvelle dynastie fondée par un officier durera jusqu'en 1835.

Histoire des Grana ou la rivalité de deux communautés

Les itinéraires des expulsés d'Isabelle la Catholique avaient été périlleux et précaires. L'histoire des Grana de Tunis résulte du carambolage de quelques unes de ces destinées.
L'Italie vit affluer, en 1492, les cohortes de réfugiés venus pour certains sur les bateaux Génois. La plupart ne firent que passer et rejoignirent les communautés de Turquie et d'Afrique. D'autres s'établirent à Gênes, Naples, Ancone et Ferrare. Puis ces villes, sous la pression de l'église, se fermèrent à leur tour en 1516, 1541, 1570 et 1581. Ces exclusions successives donnèrent à penser à Ferdinand II, Grand-duc de Toscane. Il pressentit le rôle que les juifs, ces manipulateurs d'argent, pourraient jouer dans le développement du port de Livourne.
Il promulgua alors une charte remarquablement libérale et généreuse pour l'époque appelée « La Livournina ».
Celle-ci garantissait aux juifs, qui choisiraient de s'établir dans son Duché à la fois le bénéfice de nombreuses franchises et l'assurance qu'ils seraient protégés contre les poursuites de l'Eglise et des tribunaux de l'Inquisition.
La « Livournina » fut par la suite, un modèle et une référence pour d'autres principautés italiennes. Les juifs des villes interdites affluèrent à Livourne qui prospéra et s'enrichit. Plus tard des Marranes, qui à partir de 1629 réussissaient à fuir l'Espagne et le Portugal, les rejoignirent. Cette communauté, remarquablement homogène, développa le commerce international, et spécifiquement celui avec l'Algérie et la Tunisie.
Dans leur lancée, les juifs livournais créèrent des filiales dans ces deux pays et en confièrent la direction aux seuls en qui ils avaient pleine confiance, leurs compatriotes.
C'est ainsi que les livournais furent nombreux à s'établir de l'autre côté de la mer en Afrique du Nord.
A Tunis, ils se regroupèrent et s'organisèrent en associations corporatives.
Très vite, celles-ci prirent une position prépondérante dans l'économie du pays.
Le 30 août 1685, une association de marchands livournais de Tunis donna mandat à leur coreligionnaire, Samuel Médina pour les représenter dans toutes les transactions effectuées avec leurs correspondants à Livourne. Le texte était rédigé en espagnol.
Toujours en 1685, les juifs livournais de Tunis avancèrent un trésor de guerre au Pacha. La reconnaissance de dette avait été établie à l'ordre des hébreux de la nation livournaise.
En 1686, la nation juive livournaise emprunte au Consul de France à Tunis mille pièces de 8 réaux à intérêt de 16 %. L'acte, cette fois-ci rédigé en Italien, fut paraphé par 28 signataires solidairement et conjointement responsables. Nouveaux arrivés, les livournais habitèrent le quartier juif, (la hara) et se rendirent aux offices des synagogues.
Dès le début, ils avaient été groupés séparément pendant les offices, peut-être par déférence pour l'étranger à la ville. C'était la place des grands. Mais après la déférence, il y eut l'incompréhension, puis enfin la méfiance et l'hostilité. En effet, tout séparait ces juifs orientaux des juifs sépharades. Coutumes, rites, traditions, liturgie, étaient différents. De plus, les Tounsa étaient polygames et les livournais monogames.
1710 fut l'année de la mésentente. Les livournais, du fait de leur nombre et de leur réussite, décidèrent de former une Communauté indépendante rapidement traitée de schismatique par les Tounsa.
Les rapports entre les frères ennemis se détériorèrent au point que les Tounsa irascibles demandèrent et obtinrent du Bey l'expulsion des livournais de la Hara.
Ceux-ci s'établirent dans le village voisin de Melassine, et fondèrent dans le vieux Tunis le quartier commerçant de Souk El Grana.
Renforcés par l'arrivée d'autres juifs de Livourne, d'où leur nom de Grana, ils édifièrent 3 synagogues dont une très grande appelée Shulhan Hagadol, ainsi que 2 oratoires.
En 1741 (7 av 5501) les rabbins des 2communautés définirent l'étendue de leurs juridictions respectives. C'était le modus vivendi et en quelque sorte l'armistice.
Les Grana continuèrent à renforcer leur importance dans l'économie tunisienne.
Les frères Lumbroso créèrent un centre d'exportation et d'importation de marchandises en direction de l'Italie de l'Espagne et des Baléares.
Ces réussites successives attisèrent encore plus la rancune des Tounsa.
Tunis fut l'unique exception en Afrique du Nord où Sépharades et orientaux cohabitèrent sans se mélanger. En 1773, on dénombrait 300 rabbins pour la seule ville de Tunis, Grana et Tounsa réunis.
Le rapprochement aura quand même lieu en 1897, après la mort du grand-rabbin Tapia le décisionnaire Grana. La réconciliation s'achèvera en 1918, mais le mur qui divisait en deux le cimetière subsiste jusqu'en 1920. Les deux communautés fusionnèrent enfin.
Il y a toujours chez les Tounsa et les Grana d'Israël et de France un reste de rivalité moqueuse mais bon enfant. Cet ami peintre Tounsa, marié à une Grana, me confiait, pince-sans-rire, chez mes beaux-parents on boit l'eau avec une fourchette et un couteau.

Les nouveaux Grana et le modernisme des Toscans

Les livournais venus travailler à Tunis étaient détenteurs de passeports toscans. Le Bey de Tunis voulut les considérer comme sujets tunisiens, chose qui ne plaisait guère à ces émigrés fiers de leur nationalité.
Le traité tuniso-toscan de 1822, amendé en 1846, définit que lesGranas enregistrés au consulat de Toscane à Tunis conserveraient leur nationalité sans limitation de temps. Les dispositions rassurèrent et encouragèrent d'autres livournais à s'établir à Tunis. Cette fois, les nouveaux arrivants étaient des juifs de vieille souche italienne. Ces derniers habitèrent les quartiers européens de Tunis, et point comme les premiers arrivants, la Hara surpeuplée.
Ils édifièrent dans cette ville moderne une synagogue appelée Al Grana. De culture et de langue italienne, ils réintroduisirent l'italien comme langue parlée dans leur communauté. Le souk El Grana, artère commerçante, était spécialisée dans les denrées coloniales et la distribution des marchandises fabriquées en France.
C'est un Grana, Pompeo Salema, qui ouvrit à Tunis la première école moderne. Les livournais de la deuxième émigration envoyèrent leurs enfants dans les deux nouveaux collèges italiens, nouvellement crées, ce qui leur permettait de poursuivre des études supérieures. Lorsqu'après de longues tractations avec le Bey, l'Alliance Israélite Universelle ouvrit sa première école à Tunis en 1878, 123 élèves du Talmud Torah Grana s'y inscrivirent Le commerce moderne tunisien bien en avance sur l'époque fut l'oeuvre du génie des Granas.

Regards sur la Tunisie de 1860

Le quartier juif de Tunis comptait en 1860 environ 15.000 habitants sur les 25.000 à 30.000 de la Tunisie entière. La population de la Hara avait été décimée à plusieurs reprises par des épidémies de choléra. Nombre d'enfants, de femmes et d'hommes avaient péri de déshydratation et de fièvre.
Elles avaient frappé en 1849 et en 1856. Bientôt viendrait celle de 1867, la plus meurtrière de toutes. J'imagine, pour avoir vécu de pareils événements en Egypte en 1958, que les charrettes à cheval venaient tous les jours à l'aube ramasser les morts de la nuit.
Les lourdes portes de la Hara se refermaient de 22h. jusqu'au matin à 5h , l'isolant du monde extérieur. Celle-ci devenait alors un univers clos.
Ce n'est qu'en 1859 et après de multiples demandes que les juifs obtinrent du Bey l'autorisation de s'établir dans la périphérie et gagner ainsi de l'espace et du bien-être. Pendant cette décade, tous les orfèvres de Tunis étaient juifs, ainsi qu'une grande partie du personnel des établissements de commerce. Les autres professions à dominante juive étaient le textile, la confection et la maroquinerie.
L'ancêtre avait quitté la Tunisie peu avant la mise en place du protectorat français. Il ne connut donc pas l'occidentalisation rapide du pays et la généralisation du français comme langue parlée.
L'ancêtre s'habillait vraisemblable¬ment comme ses compatriotes musulmans, avec un pantalon bouffant, un gilet fermé et une veste à manches. Il était chaussé de babouches brodées et se couvrait la tête d'un bonnet rouge surmonté d'un turban noir.
Quelques juifs de Djerba s'habillent encore de la sorte par fidélité aux traditions anciennes et à leur identité.

Répartition géographique des juifs tunisiens en 1850

Les principales communautés de la Tunisie se situaient :
Dans le Nord : à Bizerte, Mateur, Beja Testeur, le Kef, Nabeul
Dans le Centre : à Sousse, Mahdia, Monastir, Sfax
Dans le Sud : à Gasfa, Gabès, El Hamma, Nefta, et Djerba
Le judaïsme tunisien comptait alors de 25.000 à 30.000 personnes.

1860 - Départ de l'ancêtre Hanan pour l'Eldorado du Caire.

Depuis de longues années les Hanan avaient noué des contacts commer¬ciaux avec leurs correspondants du Caire, les juifs du Nil, qui avaient amorcé une incroyable réussite professionnelle. Leur frénésie créative pendant le règne de Mohamed Aly avait fait de l'Egypte moderne un Eldorado où tout était à planifier et à construire.
Les Hanan avaient quitté Tunis en 1860 pensant que leur voyage serait de courte durée, et sans se douter que leurs descendants écriraient une page brillante du judaïsme égyptien et que fils après pères, frères après frères, cousins après cousins, ils deviendraient de riches industriels, des banquiers, des manufacturiers et bâtiraient une magnifique synagogue au plafond à caissons de bois de cèdre, qui porte encore leur nom.

1830 - 1881 - De la conquête de l'Algérie au protectorat de la France sur la Tunisie

Après la conquête de l'Algérie en 1830 par les français, ceux-ci se trouvèrent aux frontières de la Tunisie. Leur exemple et la nouveauté de leurs réformes contraignirent les Beys à entamer une modernisation maladroite du pays. Pour y parvenir, ils instaurèrent le cycle infernal des impôts toujours plus lourds, des révoltes réprimées par la troupe, et de l'argent emprunté aux puissances étrangères à des taux prohibitifs.
La rivalité entre les 3 grands de l'époque, la France, l'Angleterre et l'Italie, s'acheva par l'instauration en 1881 du protectorat français en Tunisie.
Il en résultera un bouleversement dans cette communauté si longtemps repliée sur elle-même.
L'histoire des juifs tunisiens au temps du protectorat français fera l'objet d'un chapitre séparé.
Elle a été riche en péripéties et a vu le chiffre de la population juive passer de 30.000 à 130.000 au moment de l'indépendance. La scolarisation des jeunes a modifié l'aspect socio-économique de la communauté qui prendre une part de plus en plus importante dans les affaires du pays.
Cette métamorphose se fera néanmoins à vitesses variables et toujours en fonction de la dimension des villes concernées et des différentes catégories sociales.
Le raccourci de cette métamorphose m'a été décrit par ce gastro-entérologue parisien qui disait : « Mon grand-père était artisan dinandier au quartier juif, mon père tenait une épicerie et avait toujours désiré me voir faire des études de médecine. Je suis donc parti à Paris avec pour viatique une valise pleine de provisions. Plus tard, réussite faite et marié, j'ai élevé mes deux fils dans le même esprit. Ils sont l'un centralien et l'autre diplômé de l'université de Harvard. Ceci en l'espace de 100 ans. Qui dit mieux ?

Des repères dans une histoire embrouillée :

1823 : le Bey de Tunis oblige les juifs à porter un bonnet noir 1840 : découverte à Tunis d'un poème inédit de Juda Halévy 1882 : inauguration de la première imprimerie hébraïque à Tunis.

Mémoires d'une aïeule -Qu'elle était belle Tunis la blanche !

Mon aïeule Sultana née à Tunis en 1850 et morte centenaire au Caire, me racontait ses souvenirs du quartier juif. Elle le décrivait avec ses odeurs fortes, ses ruelles étroites et ombragées et ses maisons resserrées.
Les bruits familiers de son enfance étaient ceux des artisans qui travaillaient dans leurs boutiques et le boniment des marchands ambulants. Les hommes aimaient se retrouver dans les estaminets où l'on sirotait le café sucré, le thé à la menthe et la boukha. Quelques uns fumaient le maguileh avec du tabac au miel. Chaque inspiration, filtrée par un réservoir rempli d'eau de rosé, formait des bulles odoriférantes. Il y avait aussi les parties de cartes et les jeux de jacquet et de dominos. Parfois, des chanteurs venaient se produire en échange d'une petite pièce.
Elle me parlait de sa mère habillée d'un pantalon large, d'une chemise à manches, d'un boléro et d'une tunique. Elle ne sortait de chez elle que coiffée d'un fichu de soie. Coquette, elle se fardait les paupières avec du kohl qui donnait à son regard une infinie douceur. Ses cheveux rincés avec du henné avaient des reflets acajou.
Elle avait toujours autour des poignets de lourds bracelets d'argent qui s'entrechoquaient, et portait autour du cou un collier serti de turquoises et de corail.
La maison familiale, comme celle des familles aisées, était vaste et les chambres aux murs carrelés de faïence donnaient sur un patio où fleurissaient des plants de jasmin. Au sol, il y avait profusion de tapis. L'ameublement, par contre, était réduit et se limitait à des coffres peints et de larges plateaux de cuivre entourés de coussins sur lesquels on mangeait le couscous. Le mardi était, invariablement, le jour du couscous au poisson.
Les lits bas étaient dissimulés dans des alcôves. Plusieurs générations cohabitaient dans la même demeure, le plus souvent en bonne harmonie. Pourtant, la très grande majorité des habitants de la Hara vivaient dans des locaux exigus et insalubres.
Le Shabat, tout s'arrêtait dans la Hara, mais aussi par répercussion chez les commerçants musulmans, qui étaient en affaires avec eux. Les cérémonies des mariages donnaient l'occasion de faire la fête. Les familles des mariés tenaient table ouverte et amis et voisins étaient conviés à manger et à boire toute la semaine. La dot de la mariée était souvent versée en pièces d'or.

L'aïeule Sultana se rappelait la turbulence de ses frères qui allaient en rechignant au Talmud Torah. Les meilleurs élèves poursuivaient l'étude du Talmud, de la Michnah et de la Gemarah dans une Yechiva.
Son père lui paraissait immense, redoutable et bon, capable de travailler 14 heures par jour et de soulever les lourds sacs de riz, d'orge et de blé des entrepôts.
La langue parlée était l'arabe dialectal judaïque qui empruntait une partie de son vocabulaire à l'hébreu. Les tunisiens, juifs et musulmans, étaient superstitieux. J'ai moi-même été gratifié à ma naissance de perles bleues qui protègent du mauvais oeil et des anulettes en formes de mains de Fatma et de poissons. Elles m'ont sûrement été bénéfiques, puisque j'ai eu une enfance heureuse et insouciante.
Au Caire, l'aïeule, objet du respect de tous, avait eu à son service des esclaves noires, libérées après la 7'"" année, mais qui restaient généralement en tant que servantes. Ces esclaves, aux lèvres lippues, avaient élevé avec amour mon père enfant. Il me racontait souvent avec émotion ses souvenirs d'un temps qui semble n'avoir jamais existé. Il y a aussi l'épisode de la fillette de 10 ans, juive yéménite, rachetée par les Hanan aux trafiquants d'esclaves arabes de la Mer Rouge. Elle a été élevée, mariée et dotée par eux. Je l'ai connue très âgée, vision fugitive et silhouette menue. A sa mort, les oncles Hanan s'étaient mis en abel (deuil).

Herbert Israël

Bibliographie
Histoire des juifs en Afrique du Nord - André Chouraqui
- La statue de sel - Albert Memmi
- Histoire des juifs de Tunisie - Paul Sebag
- - Histoire de l'Inquisition Espagnole - Henry Kamen

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