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Moïse Rahmani

Rhodes vue d’Egypte

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Rhodes vue d’Egypte


d’Herbert Israël

L’onde de choc de la guerre, puis de la Shoah, n’a pas fini de déferler. Ses vagues concentriques, au lieu de se dématérialiser au fil des années, ont dans leur infinie lenteur érodé nos mémoires, pour finir par se figer en une succession d’images de désolation.
La prise de conscience a été lente, comme si la réalité était si monstrueusement hors norme, qu’elle défiait l’entendement.
La guerre s’achevait en 1945 en Egypte avec son cortège d’attentes, d’espoirs et d’enthousiasmes. Les nuits étoilées, longtemps hachurées par les tirs de la D.C.A, avaient repris leur poésie de ciels bleu tendre d’Afrique.
Les nouvelles commençaient à filtrer, contradictoires, avec des vérités fragmentaires. Même plus tard, avec les photos macabres des camps et les premiers témoignages des survivants, il nous a été impossible, nous Juifs égyptiens qui avions vécu la guerre dans un univers protégé, de réaliser la catastrophe et l’étendue du désastre.
Nous étions sans nouvelles de Rhodes, car les liens familiaux s’étaient distendus pendant cette séparation des générations, et parce que notre dernier parent direct, le grand rabbin Reuben Israël, était mort sans laisser d’enfant.
Dans Alexandrie lovée autour de sa baie et qui semblait être une enclave d’Europe, en terre africaine, la jeunesse juive s’était impliquée et répartie en de multiples associations : les Scouts Ha Waccabi, les Clubs sportifs, le Pen’s Club où il était de bon ton d’afficher des sentiments de gauche, le He Haloutz Atzaïr, le Ha Chomer Atzaï, les deux mouvements sionistes rivaux.
Dans le local du He Haloutz Atzaï s’étaient succédés des shlehim venus encadrer les jeunes qui avaient décidé de monter en Eretz Israël.
Il y avait aussi une ferme expérimentale à Mandaarah, toute proche d’Alexandrie, propriété des Toriel, une riche famille corfiote, où des haverim et haveroth apprenaient à travailler la terre, sous le regard étonné des paysans égyptiens peu habitués à voir des « Européens » labourer et planter.
Le dernier en date des chlelim s’appelait Moché, et était originaire d’Algérie. Je l’ai aperçu pour la dernière fois en juin 1948, et j’avais fait semblant de ne pas le connaître. Il était alors recherché par la police politique égyptienne et se cachait. J’ai su plus tard qu’il avait fui avec le passeport maquillé d’un ressortissant catholique italien.
Trente ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une soirée de l’Agence Juive à Paris. Il avait alors les cheveux gris-sel mais avait conservé son enthousiasme et son pouvoir de persuasion auprès des Olim, le plus souvent clandestins, du Maroc et de la Tunisie.
En 1946, les soldats de la Brigade Juive avaient ramené avec eux, au local du Haloutz Atzaïr, un garçon frêle, aux cheveux châtains, aux yeux bleus, mélancolique, et qui ne parlait que lorsqu’on l’interpellait. Il avait un numéro tatoué sur l’avant-bras. Il s’appelait Reuben, et était originaire de Rhodes. Puis un jour, après quelques mois de présence taciturne, il repartit avec ces mêmes soldats en uniforme anglais, dans un convoi militaire. Nous n’avions pas su alors comprendre sa détresse, et je regrette de ne pas lui avoir accordé davantage d’amitié. Reuben, le survivant des camps, nous l’avions entrevu sans bien le connaître, et sans réaliser alors le drame de sa vie.
L’autre cas qui avait fait grand bruit, parce qu’il était une notabilité de la communauté, était celui du fils d’Isaac Alhadeff, exportateur cotonnier, originaire de Rhodes. Son nom m’échappe, mais j’ai retenu celui de son frère Boaz, dont la consonance biblique m’émerveillait.
Il était médecin ou étudiant en médecine. Il avait survécu au camp, et il est à ma connaissance le seul déporté juif à être revenu en Egypte.
On parlait beaucoup du dévouement de sa famille qui l’avait entouré avec amour jusqu’à son rétablissement, et on disait qu’il avait su, pour survivre, s’alimenter d’épluchures d’herbes et d’insectes. J’ignore s’il avait été raflé à Rhodes même, ou plus tardivement en Italie.
Dernière vision, celle de la grande synagogue d’Alexandrie aux colonnes de granit rose, et aux lampes à huile en argent, débordant en demi-cercle l’ekhal. Elle avait été construite en 1850, complétée en 1856, puis en 1935.
Elle me semblait, dans ma jeunesse, immense et majestueuse, avec sa rangée de candélabres de bronze en forme de menerot et ses faisceaux de lumière réfractés par le prisme des verrières.
La vie sociale et communautaire alexandrine, immuable dans son déroulement des grandes fêtes des offices, de la pompe des mariages et des barmitzvot, ponctuait invariablement les années, comme autant de repères.
Contiguë à la grande synagogue Eliaou Hanabi, il y avait différentes salles où se tenaient d’autres offices ashkenazes et espagnols. Les Rhodeslis, peu nombreux, avaient la leur où ils se retrouvaient pour les grandes fêtes. Le reste de l’année, ils priaient dans la grande synagogue, véritable mortier de ce judaïsme hétéroclite devenu bien vite homogène, vivace et brillant.
Près d’eux, avec le seule séparation des couloirs, priaient les Corfiotes, les Smyrniotes, les Istanbuliotes et les Tétouanais. Les prières, dont certaines en ladino, résonnaient loin et fort, relayées par les voix mélodieuses des hazanim appelés aussi « belbel » (rossignols). Elles ricochaient à l’extérieur, d’arbres en arbre, jusqu’à nous, gamins émerveillés mais déconcertés par cette hazanout différente de celle enseignée par nos rabbins et maîtres.
Dans Alexandrie, il y avait aussi deux petits oratoires fréquentés en majorité par les Rhodeslis, l’un à Ibrahimich, l’autre à Souk El tatahin (le marché des cuisiniers). A mon passage à Alexandrie en 1981, le temps d’un pèlerinage aux sources, j’ai trouvé un silence pesant, recouvrant la grande synagogue comme d’un voile de poussière. Un minute, j’ai superposé mes souvenirs à ce monde figé, et j’ai cru que la synagogue revivait de toute sa ferveur, que les sefarim allaient défiler dans l’assemblée portés par des fidèles, et que le chofar retentirait, redoutable, soufflé par les rabbins Nefoussi et Maïmoun.
J’ai regardé les grandes orgues et l’emplacement vide du chœur en me rappelant le Maestro Alberto Hemsi qui dirigeait les concerts lors des mariages, les corbeilles de fleurs autour de la teba, et le ruissellement éblouissant des guirlandes lumineuses. Après les offices, nous allions avec mon père déguster, chez un pâtissier de la rue Nebi Daniel, les borekitas au fromage, les boyos à la viande et aux épinards et les pasteles.
Les Rhodeslis d’Egypte sont partis comme tous les autres, en 1948 et 1956. Ils se sont dispersés, rejoignant ou animant d’autres communautés. Ils ont été souvent le ferment d’autres enthousiasmes, dignes continuateurs des anciens de l’Ile aux Roses.
Herbert Israël

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