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Souvenirs par Stella Levi

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Souvenirs,
par Stella Levi

Quelques réflexions à la mémoire de nos chers Rhodeslis morts dans les camps de concentration.
Après avoir quitté Rhodes en 1936 pour les Etats-Unis, je vois bien que ma génération commence à disparaître rapidement. Je n'ai aucune qualification littéraire, ni scientifique pour exprimer mes réflexions et pensées à Los Muestros dont les articles si intéressants à lire nous tiennent proche de notre identité qui va, malheureusement, un jour disparaître. Dernièrement, l'article de Mr. Vittorio Alhadeff m'a bien émue, et voilà que je prends le courage pour décrire la vie que l'on menait alors à Rhodes (pas Rodos).

Je devrais être poète pour rendre la beauté exquise de la juderia. La vie simple, harmonieuse, religieuse, pleine de vie et de joies. Lorsque le roi Vittorio Emanuele III et plus tard le prince Umberto accompagné de son épouse Marie José de Belgique tinrent à visiter notre communauté dans la juderia, cela suscita l'envie des autres habitants de l'Ile.
Je me rappelle que j'étais étudiante avec mon uniforme et le drapeau tricolore, chantant (noi siamo zingarelle venute da lontano) accompagnée de tambourins. Le Prince regardait en souriant les si jolies jeunes filles.

Rhodes comptait des hommes bien cultivés, érudits : Hizkia. Franco, Monsieur Menascé, le père de Graziella que je connaissais, les Menaschés, Monsieur Vitalis Srumza, les Notrica, le vénérable rabbin Israël, les professeurs qui nous enseignèrent à l'Alliance Universelle, puis au Collegio Rabinico. Comme les belles roses de Rhodes il émanait de cette île un charme intellectuel qui nous faisait fières d'être Rhodeslias. Qui pourra oublier les professeurs Da Fano,.Pacifici, N. Modena et mon cher maître Renato Cohen, qui m'avait ébloui avec son enthousiasme du révisionnisme (les disciples de Jacotinski, (ndlr). Je fus ainsi la première révisionniste, prête à partir au Kibboutz.
Les Rhodeslias que j'ai connues étaient belles, élégantes, dévouées, sépharades jusqu'au bout des ongles. Riches ou pauvres, les Rhodeslias étaient modestes, Nous fûmes bien élevées puisque nous avons conservé notre identité malgré les péripéties de notre vie à l'étranger.
Elles étaient de bonnes ménagères, et les incomparables délices culinaires ont laissé leurs souches auprès des autres générations puisque nos enfants les connaissent et qu'ils nous demandent : "Please, make some bourekas. I like biskotchos, massas de vino, travadicos etc.
Ici, en Amérique, à chaque Pessah, j'appelle ma cousine Rebecca Amato Levy pour qu'elle m'explique les recettes de Rhodes : faire le harosset i la mina. Tout cela finira avec ma génération. Vidal Sephiha a raison ? (cf le titre de son livre sur l' " Agonie du Judéo-Espagnol "). C'est pénible de penser que nos enfants perdent cette identité. C'est triste et déplorable.

J'aimerais rendre hommage à ma chère grand-mère, Sara Notrica, une femme exceptionnelle. La vava Sara, comme on l'appelait, avait épousé son cousin germain Bohor Notrica. Elle a eu deux filles: Rachel Amato, mère de Rebecca Lévy (qui a écrit le livre "I remember Rhodes", qui fut influencée par la vava Sara). L'autre fille était ma mère, Myriam. Elle avait deux sœurs Mazaltov de Yakov Pasha, grand-mère de Simon, Josué et Jacqui Israël (ZL) et leurs sœurs et Myriam Cohen. Les deux frères étaient Haïm et Joseph Notrica, les banquiers de Rhodes.
La vava Sara a eu 35 petits enfants. Guérisseuse par excellence, elle faisait les saladuras et avec succès. Herboriste innée, elle connaissait tous les noms des herbes médicinales. Elle était indépendante, intrépide. Comme elle vivait avec nous à la Turkeria, près des Menashé (les pharmaciens), elle aimait nous raconter les histoires de la Bible à mes sœurs Selma, Félicie et à moi. Elle nous a enseigné à réciter chaque soir le Shéma et les prières du matin, pour le lavement des mains ; embrasser la Mezousa. Elle était sioniste. Elle nous racontait la vie de Maïmonide, de Spinoza, d'Ibn Gabirol, d'Erasme. Les frères Haïm et Joseph Notrica partirent pour la Palestine à leur retraite et invitèrent la vava Sara pour habiter chez eux, in la Tierra Santa. Sept fois elle a visité la Terre Sainte, emmenant avec elle pour les distribuer le Bikur Holim des boîtes bleues que l'on avait tous à Rhodes.
Après un mois, elle retournait. Quand on lui demandait pourquoi elle ne voulait pas y rester c'est Rebecca Levy qui a eu la réponse- la vava Sara lui dit que " la Tierra Santa es binditcha - el pueblo es malditcho " . Elle avait déjà la prédiction (ceci n'engage que l'auteur et nous ne sommes pas du tout d'accord avec cette " prédiction " - ndlr)
Lors d'une de ses visites, les frères Notrica ont donné à la vava un parchemin. C'était la Hatikva en Ladino et c'est de ce moment que nous commençâmes à chanter la Hatikva. Tant d'années après j'ai eu la chance de connaître la fameuse chanteuse Judy Frankel à Berkeley. Nous sommes devenues amies intimes ; elle a connu mes sœurs et mon frère Maurice à Los Angeles. Ce fut ma sœur, mon frère et Stella et Renée qui ont chanté pour elle la Hatikva, et Judy l'a enregistré sur son CD, ainsi que quelques chansons que ma mère et la vava nous chantaient à Rhodes.

Leur mémoire vit toujours en nous, elles nous ont laissé un legs, une forte identité. Bien que fières de notre héritage, pour nous ici, déracinées de notre pays natal, de notre famille, notre vie fut incomplète.
Stella Levi

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