JOURNAL de Mihail Sebastian traduit du roumain par Alain Paruit préface d'Edgar Reichmann - Stock, Paris octobre 1998, 568 p.

Mihail Sebastian est né en 1907 à Braila, port danubien de Roumanie. Après avoir erminé le lycée local, il fit des études de Droit, mais fut vite attiré par la vie littéraire intense d'une Roumanie dont les frontières avaient été poussées très loin, avec le doublement de sa population juive, et où les pensées généreuses de la Révolution de 1848 subissaient les influences de Gobineau, Spengler,T.S. Eliot et Ezra Pound, exprimées par le philosophe Nae Ionescu, qui influença beaucoup des amis de Sebastian, dont Emil Cioran et Mircea Eliade. Sebastian gravita à ses débuts dans ce cercle, dont il prit rapidement des distances, tout en conservant des liens d'amitié qui lui furent reprochés. Mais en Roumanie d'avant-guerre, seuls les nervis fascistes sortaient leurs couteaux dans la rue; les intellectuels laissaient les leurs au vestiaire Il débuta dans le journal de Nae Ionescu, CUVINTUL, puis écrivit, en 1933, un roman-journal intitulé DEPUIS 2000 ANS, avec une préface très antisémite de son maître, dont les positions de droite avaient encore évolué pendant la rédaction du livre (v. LES JUIFS DE ROUMANIE, Los Muestros, p.16, n°23, Juin 1996). Dépité, Sebastian écrivit une suite: COMMENT JE SUIS DEVENU HOULIGAN, puis se tourna vers des oeuvres plus littéraires, comme LA VILLE AUX ACACIAS, et des pièces à succès comme JOUONS AUX VACANCES. Son activité d'avocat fut arrêtée par l'expulsion des Juifs du Barreau, en 1940, après l'avènement du fascisme en Roumanie. Il vivota durant la guerre avec des situations aléatoires, mais il écrivit deux autres pièces, DERNIERE HEURE et L'ETOILE SANS NOM, et un roman, L'ACCIDENT. La plupart de ses amis roumains conservèrent leurs relations avec lui, l'aidant même matériellement, comme Rosetti qui lui versait un salaire, Sica Alexandrescu, qui monta l'ETOILE, ou Birlic qui lui paya des traductions, mais après la Libération par l'Armée rouge, certains furent mis sur la défensive par la montée des Juifs roumains dans les postes de direction de l'appareil politique communiste. Et Sebastian se trouva écartelé entre des amis qui l'évitaient (mais pas aussi "rhinocérisés" qu'on l'a affirmé par la suite) et ses coreligionnaires qui lui reprochaient ses amitiés, à défaut de pouvoir le récupérer. Il refusa des promotions et se préparait à reprendre une carrière d'enseignant (je l'ai eu comme professeur de français au lycée juif de Bucarest et je me souviens d'un magnifique exposé devant une classe peu attentive, sur le romantisme français en général et sur le roman épistolaire OBERMAN, d'Etienne Pivert de Senancour) lorsque la mort le cueillit, le 29 mai 1945. C'est un camion soviétique qui mit fin à une vie difficile et à une carrière d'écrivain très prometteuse.

ULTIMA ORA fut présentée au Théâtre National de Bucarest en 1945, mais on n'entendit plus parler de Sebastian après sa mort, jusqu'en 1954, où la pièce revînt via Moscou! En 1956, la même troupe présenta la pièce à Paris, mobilisant la colonie roumaine, mais guère plus. Le nom de Sebastian ne devait ressortir qu'après la chute du communisme roumain, qui vit éclore une profusion de livres, dont la réédition de DEPUIS DEUX MILLE ANS, avec un énorme succès, dû en grande partie à la présence de la néfaste préface de Nae Ionescu. Devait cependant percer le bruit d'un énorme JOURNAL, qu'il aurait tenu entre 1935 et 1944, et dont le manuscrit avait quitté la Roumanie en 1961 pour Israel, puis Paris, où son frère le tenait enfermé.

En 1996, avec l'autorisation de ce dernier, les éditions HUMANITAS de Bucarest publièrent ce gros volume de 600 pages, sous la supervision du chercheur israélien Léon Volovici, auteur d'un très intéressant essai sur les écrivains fascistes roumains des années 30. Le JOURNAL eut un succès public colossal: beaucoup de Roumains découvraient quelle avait été leur vie - ou celle de leurs parents - durant la guerre, et apprenaient que la spoliation des Juifs n'était pas l'histoire de "quelques guenilles, quelques internés et huit heures de travail avec nuits au chaud, à la maison", comme devait le dire le Xavier Vallat roumain, Radu Lecca, à un compagnon de prison.

Mais les réactions furent très diverses, allant des tentatives de récupération multiples (le directeur de HUMANITAS, Gabriel Liiceanu, parla de "Sebastian mon frère", tentant de comparer la souffrance des Juifs à celle des écrivains roumains poursuivis pour déviation par Ceausescu). Au centre communautaire de Bucarest, religieux, laïcs, sionistes et communistes convertis revendiquèrent Sebastian, dont ils traçaient le destin possible dans toutes les directions: Israël, Etats-Unis, France (Nicolas Weill, du MONDE, ajoute la Suisse...).

En Israël, l'accueil fut mitigé: on reprocha à Sebastian la première partie de son JOURNAL, trop enfermée dans des évènements intellectuels ou mondains, reconnaissant la lucidité de la suite, ainsi que sa fidélité à de vieux amis qui allaient le trahir (Mircea Eliade en est l'exemple le plus flagrant, mais loin devant d'autres, qui restèrent décents).

En France, les Editions STOCK prirent le risque de traduire DEPUIS DEUX MILLE ANS, sans la préface de Nae Ionescu (comme Sebastian en fit le voeu plus tard), ainsi que le JOURNAL, qui vient de sortir le mois dernier, dans une belle traduction d'Alain Paruit. Jusqu'à présent, LE MONDE a publié plusieurs exégèses du livre, dont certaines ont précédé un numéro spécial des TEMPS MODERNES, et des articles dans L'ARCHE et LIBERATION; gageons que la liste va s'allonger...

Le numéro des Temps Modernes - et surtout les articles très approfondis de Norman Manea publiés dans NEW REPUBLIC, dont la revue de Claude Lanzmann en reprend un) ont soulevé en Roumanie des commentaires très virulents, qui laissent percevoir un nouvel antisémitisme, bien plus subtil mais non moins nocif que les aboiements de C.V. Tudor dans ROMINIA MARE, revue auprès de laquelle GRINGOIRE ferait figure de NRF. Ces commentaires agacent des intellectuels roumains, qui voient des valeurs à résonnance inquiétante, comme "l'homme et le lopin de terre", mais qualifiées de "valeurs éternelles roumaines", bradées aux bureaucrates libéraux occidentaux. Lire L'ARCHE de novembre 1998, p. 56-57, sur la question; j'ajoute qu'un autre journal antisémite de Bucarest regrette que la Roumanie manque de barbelés ou de gaz Zyklon B pour s'occuper de ces visiteurs israéliens, tout droit venus du Casino de Tel Aviv, et qui encombrent le centre de Bucarest...

Le JOURNAL de Mihail Sebastian, qui se lit sur plusieurs niveaux (littéraire, intime, essai de réflexion sur la création artistique, chronique de la guerre de 39-45) sera lu d'une seule traite par les initiés. Il captivera probablement d'autres lecteurs, intéressés par la vie des Juifs en Roumanie entre 35-44, sous la plume affinée d'un esthète grand consommateur de culture occidentale, concerné par une guerre qu'il vivait d'assez loin et sans grande prise sur des évènements auxquels il a peu participé. Assez cependant pour qu'une grande amertume imprègne les pages qui suivirent la Libération de la Roumanie (dont les lendemains, comme on le sait, ne chantaient pas, mais hurlaient des slogans).

Sa triple revendication ("Juif, Roumain et Danubien"), mal acceptée de tous les côtés, lui valut cependant de nombreuses amitiés et non des moindres (Cioran, Eliade, Eugen Ionescu, Rebreanu, entre cent autres). Quelques uns 'abandonneront pendant la guerre, mais de nombreux le soutiendront, notamment pour l'ETOILE SANS NOM, jouée sous un faux nom en 1944 sous les bombes de l'aviation alliée, portée à l'écran en 1965 par Henri Colpi, avec Marina Vlady - excellent film français qu'il faudrait sortir à cette occasion..

La présence de nombreux amis juifs communistes autour de Sebastian (malgré son désaccord avec eux) explique la gêne de certains amis roumains impliqués avec le dictateur Antonescu ou pro-occidentaux. Ses relations avec les communistes lucides comme Patrascanu, Brauner et Zilber, en disgrâce dès 1945, arrêtés en 1948 et jugés en 1952, trouble histoire qu'il convient de développer ailleurs, expliquent peut-être une mort prématurée et sans doute pas accidentelle.

Ce JOURNAL, livré presque "brut de forge", n'était certainement pas destiné à être publié tel quel, ce qui explique la cruauté de certaines pages sur la vie privée de l'auteur, et que certains lui reprochent à tort. On y décèle deux grands vides, entre juin et décembre 1940, puis après décembre 1944. Certains - dont je suis - pensent que le premier hiatus est dû à la double stupeur provoquée à peu d'intervalle par la débâcle alliée et l'arrivée du fascisme roumain au pouvoir. Quant au second, tout laisse croire que Sebastian y a écrit des choses qui le destinaient encore plus à une fin fort peu littéraire ("il y a de quoi fusiller Patrascanu deux fois", a confié l'un de ses frères, son exécuteur testamentaire). S'il y avait échappé, il aurait certainement cherché refuge en Occident, Israël n'offrant pas le débouché qui aurait convenu à son immense talent littéraire.

N'en déplaise à Monsieur Nicolas Weill, ce JOURNAL n'est pas celui d'un vaincu, comme il le qualifie dans le titre de son compte-rendu. Et si vous cherchez une définition pour Mihail Sebastian, vous la trouverez dans le PETIT ROBERT DES NOMS PROPRES, à la notule sur Etienne Pivert de Senancour: "(...) dans son roman autobiographique OBERMAN (1804) apparaît un malaise existentiel (- Je voudrais savoir! - ) qui se traduit par l'incurable tristesse du héros goûtant la volupté de la mélancolie".

Harry CARASSO

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