UNE ENQUETE HISTORIQUE: Germanisme et Judaïsme avant la Shoah.

La question des questions : « Pourquoi la Shoah ? », ne recevra sans doute jamais de réponse simple et exhaustive. Paul Simonnot, dans une série d'essais réunis sous le titre Juifs et Allemands (1), explore, après de nombreux autres historiens et essayistes, le vis-à-vis judéo-allemand à l'époque des Lumières, pour y localiser les germes de haine et de mort qui formeront, avec d'autres ingrédients, la «préhistoire » de la Shoah.

En fait cette époque des Lumières, l'Aufklärung allemande, a coïncidé avec la haskalah des Juifs. Et il est significatif que l'un des premiers et des plus représentatifs de l'illumination allemande ait été Moses Mendelssohn, le chantre de l'Homme, à la fois dans le Germain et dans le Sémite. De sorte que le Platon allemand, au XVIIe siècle, s'avéra être un Juif.

Mais quelle était la profondeur, l'authenticité de cette confluence ?

Réalité ou illusion,

L'osmose judéo-allemande a été, largement, une illusion juive, comme le constate Guerschom Scholem. Le «dialogue judéo- allemand n'était qu'un monologue où les Juifs ‘se parlaient à eux-mêmes'" . En réalité, on exigeait d'eux un «reniement exprimé ou inexprimé » et seuls des individus pouvaient être acceptés dans la communauté allemande. A l'époque où l'abbé Grégoire publiait son célèbre Essais sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (2), le Berlinois Christian Wilhelm Dohm traitait De l'amélioration civile des Juifs (3). La formule de Clermont- Tonnerre : "Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur accorder comme individus" a servi de canevas dans l'émancipation des Juifs de France comme des Juifs allemands.

En 1966, Guerschom Scholem pouvait constater que « maintenant qu'il ne reste guère de Juifs en Allemagne, les universités allemandes veulent toutes créer des chaires d'études juives. Quand il y avait un judaïsme vivant, «aucune université ne voulait en entendre parler ». Donc l'idée que « le national-socialisme serait un accident historique fut inventé par des Juifs (qui) avaient beaucoup oublié. C'est précisément le «désir des Juifs d'être absorbés par les Allemands que la haine a interprété comme une manoeuvre de destruction dirigée contre la vie du peuple allemand ».

La réalité –mais aussi l'illusion – d'une parfaite confluence judéo-allemande est incarnée au début du XXe siècle par le philosophe Hermann Cohen, notamment dans son essai Germanité et judéité. L'Allemagne est le nouvel Israël des Juifs, le judaïsme étant la «source principale » du christianisme, mais aussi la source essentielle de la germanité ? La philosophie allemande veut réaliser l'idéal de la moralité. La religion juive aussi. D'où leur confluence. A l'époque des Lumières, le Messie ressuscite pour les Juifs sous la forme de l'esprit du peuple allemand, de l'empire allemand. Cette pensée, cette conviction sont celles de la majorité des Juifs allemands de l'époque. En 1914-18, ils l'exprimeront pratiquement. Ils «saluèrentt la guerre deux fois, en tant que patriotes allemands et en tant que Juifs désireux de prouver leur amour pour la patrie, leur esprit de sacrifice, et dissiper ainsi tous les doutes sur leur fiabilité. L'Union centrale et l'Association des Juifs allemands appelèrent leurs membres (…) à consacrer toutes leurs forces à leur ‘au-delà de ce qu'impose le devoir' «. Un poète juif allemand, Ernst Lissauer, composa un Chant de haine contre l'Angleterre qui lui valut une décoration personnelle de Guillaume II.

Un jusqu'au-boutisme contre-productif

En dépit de tels efforts d'osmose, d'assimilation, l'une des causes contributives à la dissolution de l'osmose fut la débâcle de 1918.

L' Allemagne, aux yeux de la germanité, mais aussi aux yeux des juifs allemands, aurait dû gagner cette guerre, au nom de la supériorité économique, industrielle, technique, scientifique, culturelle et éthique. L'Allemagne n'avait-elle pas été destinée à «prendre la direction de l'univers » ? La défaite était donc «incompréhensible ou compréhensible seulement par une trahison », un thème qui sera rabâché par le nationalisme puis le nazisme. Et qui pouvait avoir porté le coup de poignard dans le dos, sinon les Juifs ?

L'apogée et la faillite du vis-à-vis judéo-allemand sont enfin comme personnifiées dans la figure et le destin de Walter Rathenau, ce grand capitaine d'industrie juif qui fut l'un des organisateurs de l'économie de guerre allemande en 1914-18 ; l'un des artisans de son relèvement après 1918 et ministre des Affaires étrangères de la Républiique de Weimar.

Il se voulait super-Prussien. Pendant la guerre, il avait proposé la déportation de travailleurs belges en Allemagne – une proposition qui fit alors scandale -. Après la demande d'Armistice de 1918, il appelait encore à la guerre ! Mais son jusqu'au-boutisme ne servira à rien. Car un Juif, quoi qu'il fasse, ne peut être accepté. D'où l'assassinat, en 1922, par des extrémistes pourtant de droite, du Juif le plus prussien des Prussiens, du plus nationaliste des nationalistes. « Assassiné par des antisémites racistes alors qu'il était lui-même antisémite et raciste, par des amoureux d'une germanité que lui-même adorait » parce qu'il était malgré tout, aussi, le Juif que ses tueurs, auxquels Hitler érigera un monument, détestaient » Une préfiguration, une élucidation des motivations de l'antisémitisme exterminatoinniste aveugle à tout, y compris ses propres intérêts.

Puissants sans être forts

Bien entendu, les motivations économiques (le rôle des Juifs dans l'économie et les rôles mythiques et occultes qu'on leur prêtait) sont présents, comme partout, dans l'antisémitisme allemand. Pour le penseur Georg Simmel, étant étrangers, la «position (des Juifs) dans la société (leur) permet de ne pas céder aussi facilement que les ‘nationaux' aux mouvements panurgiques de la masse ». C'est précisément pourquoi ils suscitent l'hostilité des persécuteurs du pays hôte. Leur convoitise aussi. Ils deviennent un «objet d'exploitation recherché ; car aucune autre possession (que l'argent) ne se confisque avec autant de vitesse et d'aisance ». Financiers, petits boutiquiers juifs donnent l'assaut au vieux monde féodal allemand, c'est à dire l'aristocratie, lamée, auxquels se rallieront les masses petites (bourgeoises et prolétaires, et à leurs valeurs communautaires. Comme le dit bien l'économiste Werner Sombart, l'argent leur donne «un moyen d'exercer la puissance sans être forts » et les désigne à la vindicte populaire. A la fin du XIXe siècle, la haine des Juifs cache donc la haine de la modernité économique apportée par eux, et de ce qu'elle avait fait de l'Allemagne «médiévale » dont Bismarck avait fait un empire.

Le même paradoxe se retrouve sur le plan culturel. Tandis que les Juifs produisent de grands créateurs modernes, Max Reinhardt, Max Liebermann, Hugo ven Hoffmanstahl, prétendant que c ‘est allemand, «les autres affirment que c'est Juif ».

Un autre élément judéo-allemand complexe et ambigu, les Juifs et l'Est, jouait dans le même sens : le rejet de l'Autre, qui veut être accepté et que l'on perçoit aliénant.

« Par notre frontière orientale, écrit l'historien Henrich von Treitschke en 1897, se presse, quittant l'inépuisable berceau polonais, une légion de jeunes gens qui vendent des pantalons avec ardeur et dont les enfants et les petits-enfants sont destinés à diriger un jour les bourses et les journaux d'Allemagne ».. Or ces mêmes Juifs regardés comme «demi-Asiates » par les Allemands seront considérés par les Polonais comme un élément germano-occidental, hétérogène aux slaves, imbus de culture allemande, parlant un dialecte germanisé, le yiddish, lorsque l'Allemagne s'appuiera sur eux, pendant la guerre de 1914-18, pour «germaniser » l'espace polonais.

D'où, dans la Pologne ressuscitée par le traité de Versailles, un nouvel élément attisant l'antisémitisme traditionnel polonais, qui se conjuguera avec le nazisme pour faire de la Pologne dès 1941, la terre d'élection de la shoah.

La complicité de tous

On le voit, ressourçant et analysant ces quelques composants allemands de la Shoah, Philippe Simonnot n'a pas écrit sa «préhistoire ». Comme le constate l'auteur lui-même dans l'introduction de son livre, les juifs ont été conduits à l'abattoir «avec la complicité d'autres peuples, parmi les plus ‘civilisés' de la planète ». Et dans l'indifférence, à des degrés divers, de presque tous. La shoah a été un crime collectif, dans lequel a communié une grande partie de la planète, y compris ceux qui, au moment où le génocide s'annonçait, fermaient les portes de leur pays aux Juifs à la recherche d'un havre / d'accueil ; y compris les dirigeants des démocraties en guerre contre le Reich, et qui, sachant exactement ce qui se commettait, refusaient de bombarder Auschwitz.

La shoah est un phénomène surdéterminé, c'est à dire découlant d'une multiplicité de sources, comme un fleuve imposant découlant du moindre de ses affluants. Simonnot a exploré avec une grande acuité quelques affluents allemands. Son livre s'ajoutera aux études de Saül Freidlander, de Hannah Arendt, et aux incontournables Destruction des Juifs d'Europe (4) de Raul Hilberg, Les bourreaux volontaires de Hitler (5) de D. Goldhagen, Pourquoi Hitler ? (6) de Ron Rosenbaum, pour ne citer que quelques-uns des plus récents.

Paul Giniewski

1. Philippe Simonnot, Juifs et Allemands, PUF, 199.
2. Stock, 1988
3. C.W. Dohm, De la réforme politique des Juifs, Stock, 1984.
4. Fayard, 1988
5. Le seuil, 1997
6. Lattès, 1998. Explaining Hitler, Random Haouse, 1998

Retour au sommaire


- Copyright © 2000: Moïse Rahmani -