Les livres, la politique et l'histoire

Claire Bondy

SOLEILS D'HIVER

Jean Daniel. Carnets 1998-2000. éd. Grasset

Fécondé par le succès des précédents Carnets "Avec le temps", Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, nous livre sur un laps de temps plus resserré, le cheminement intime qu'il s'est choisi et a construit pour nous. "Avec le temps" embrassait une période de 28 ans. Soleils d'hiver s'offre le plaisir d'analyser 2 ans d'une vie dont les événements politico-journalistiques pèsent encore sur notre quotidien et dont les joies artistiques intimes ne scindent pas vie publique et vie privée. L'an 2000 qui se profilait à l'horizon immédiat accouchait d'une profusion de bilans, inventaires et contre-expertises. Jean Daniel se penche sur le siècle écoulé qui a produit bolchévisme et nazisme et il ne lui plaît pas qu'on reste collé à une vision binaire du mal. Originaire d'Algérie, il tient à ajouter un troisième larron, le colonialisme. Lui-même l'écrit: ayant vu de près faits et méfaits du colonialisme, il s'est senti plus immédiatement concerné par ce qu'il a pu vivre en direct. Plus loin, il reconnaît que sa conversion à l'Europe fut tardive mais, adhérant désormais à celle-ci comme à la seule issue de notre devenir, il se demande si l'Europe représente une utopie ou une révolution. Etant donné que toutes les révolutions ont pu se fonder sur des utopies, poser la question n'appelle pas de réponse. Au passage, il rend hommage à Victor Hugo, visionnaire européen de prestige. Les éclats de Soleils d'hiver reflètent la présence de Camus toujours revivifiée. Cette fois, elle rythme le travail de Jean Daniel pour l'émission de Bernard Rapp - un siècle d'écrivains consacrée à Albert Camus. On croyait avoir tout appris des liens unissant Camus et Jean Daniel. Il semblerait que le prix Méditerranée obtenu par l'auteur de "Avec le temps" l'ait libéré de sa sujétion à Camus et lui ait permis de nuancer le jugement qu'il laissera à la postérité. Ces Carnets profitent de la relecture de construction que leur a fait subir Jean Daniel. Par exemple, telle visite au Maroc lui rappelle l'analyse de Bruno Etienne faite au moment de la mort de Hassan II et dont il trouve qu'elle accuse un retard de 15 ans. Du Maroc à la Tunisie, le pas est franchi pour rêver de remplacer Ben Ali par Seguin, natif du lieu plutôt que de l'avoir vu courir derrière la mairie de Paris. Au fur et à mesure que l'auteur avance dans son calendrier et dans son âge, Soleils d'hiver devient plus qu'un journal, une longue méditation où l'enfance rappelée a reconquis sa place.

L'INSOUMIS ABRAHAM SERFATY.

Mikhaël Elbaz éd. Desclée De Brouwer

Le sous-titre du livre: - Juifs-Marocains et rebelles- résume la quintessence des dialogues menés par l'ingénieur des mines, Abraham Serfaty et l'anthropologue Mikhaël Elbaz.

Abraham Serfaty, prisonnier au Maroc pendant 17 ans puis exilé 9 ans, a été rétabli dans ses droits par le nouveau roi Mohammed VI et travaille comme conseiller auprès de l'office national marocain de recherches et d'exploitation pétrolières. Nostalgique d'une splendeur sépharade, il demeure attaché à un internationalisme qui, après l'avoir engagé au parti communiste marocain, lui fait désormais aspirer à une paix dont Jérusalem serait le porte-drapeau sans frontière pour les trois religions monothéistes.

Juif, issu d'une forme de bourgeoisie engagée à gauche, Abraham Serfaty s'engage très tôt dans la lutte pour un mieux-être des gens du mellah, qu'ils soient Juifs ou Arabes. Son internationalisme marxiste ne l'empêche pas de remarquer que le PCM est constamment en danger de particratie.

Son judaïsme interrogé par Kafka, éclairé par la Kabbale, revivifié par la poésie de Celan ou la passion d'Edmond Jabès, véhicule la modernité d'Hanna Arendt et refuse de s'embarrasser d'un séparatisme israélo-palestinien en même temps qu'il appelle de ses voeux une République Saharaoui et requiert l'existence d'une ancienneté judéo-berbère toujours refoulée au nom d'un pan-arabisme injustifié. Abraham Serfaty a choisi son combat en faveur des Judéo-marocains qui, à ses yeux, ont servi, sans s'en rendre compte, les desseins des Juifs nantis du Makhzen alliés aux sionistes. C'est ainsi qu'on dirigea les plus démunis vers les régions et les tâches les plus rudes d'Israël. Selon Sarfaty, ce genre d'opération ne peut aboutir qu'à un renforcement du fondamentalisme religieux, prodigue de ses largesses et de ses exigences jusqu'auboutistes.

Celui qui a tenu bon face à ses tortionnaires, se souvient avec nostalgie de la civilisation sépharade rayonnant sous les Omeyades. Celui qui a vu sa famille pâtir de ses engagements et le soutenir envers et contre tout, rêve d'une Palestine où Juifs et Arabes auraient trouvé leur place.

Homme libre, Serfaty a rompu avec le PC marocain à cause du dogmatisme de celui-ci ; il a rompu avec certains Juifs du Makhzen, plus nantis que juifs. Il s'affirme insoumis et rebelle car ses visées d'espoir se sont trop souvent brûlé les ailes. Né en 1926, Abraham Serfaty peut enfin s'abreuver à la lumière du Maroc et rêver de ce côté-là de la Méditerranée. Hassan II n'est plus, son ministre Driss Basri a dû s'en aller. Maïmonide et Yeyoshua Lebowitz s'unissent pour baliser le chemin de Serfaty qui, parti de l'éthique a espéré en la politique qui l'a ramené droit à l'éthique.

HALTE A LA MORT DES LANGUES

Claude Hagège éd. Odile Jacob.

La calotte glacière fond dangereusement. 25 langues mourant chaque année, les civilisations sont mises en danger. En trois grands chapitres

  1. Les langues et la vie
  2. Les langues et la mort
  3. Les langues et la résurrection,
Claude Hagège, par le miracle de la trilogie-thèse, antithèse, synthèse- nous incite à nous préoccuper de ces instruments de communication pourvoyeurs de vie que sont les langues. En épieur des langues, le linguiste Claude Hagège s'inquiète d'un impérialisme de langage anglo-américain qui, dans sa prégnation globalisante, serait fatalement responsable de la mise sous tutelle congelée des autres langues et des strates de civilisation dont elles témoignent et qu'elle véhiculent. Nous sommes dûment avertis qu'il y a langue morte et langue morte: l'une peut être ancêtre car génitrice de celles qui suivent ; l'autre a définitivement disparu. L'une , le latin classique par exemple, a voyagé jusqu'au latin vulgaire qui a permis la naissance, à des moments différents, de l'italien, l'espagnol, le français, le portugais etc...

L'autre, un jour abolie, a abandonné quelques traces ça et là: c'est le cas du sumérien ou de l'étrusque, langues mortes sans être passées par la phase -classique. Cette chronique d'une mort annoncée s'amarre à différentes causes: transformation de la vie ; substitution d'une langue autre car économiquement plus transportable ; extinction par la mort des derniers locuteurs. Claude Hagège craint les voies de garage suivies de la perte d'une langue au sein d'un bilinguisme d'immigration favorisant à son insu une inégalité lourde de conséquences.

La mort des derniers locuteurs se produit en masse lors d'invasions, de guerres. Gengis Khan a anéanti un peuple tibéto- birman ; Hitler a détruit le peuple yiddisch. Ces causes criminelles s'accompagnent toujours de déportations et d'épidémies. La prospérité économique d'un pays permettra à ses locuteurs d'asseoir le pouvoir de leur langue au détriment de ceux qui ont eu moins de chance sociale: ceci explique la chute des parlers celtiques. Les langues des chasseurs-cueilleurs furent toujours évincées par celles des éleveurs-agriculteurs. La France a abandonné ses patois ruraux en même temps que ses activités traditionnelles, aidée en cela par ce que Claude Hagège ne craint pas d'appeler des instruments d'exécution des langues, l'armée, l'école et les médias.

Cependant, des réactions historiques salutaires ont pu maintenir des langues en danger d'affaiblissement, voire de mort. Le turc existe en dépit d'une arabisation galopante ; malgré une influence permanente de la langue chinoise, le japonais est demeuré. Si Claude Hagège accepte l'apport des emprunts naturels aux langues extérieures, il se récrie devant tout emploi affecté et insiste sur l'importance de la vie de toute langue car c'est par elle que se meut la culture et elle aussi qui nous parle de notre adaptation au monde qui change.

Le linguiste s'efforce, en partant récolter les vestiges de langues en voie d'extinction, de faire oeuvre de ranimation et de prise de conscience pour que naisse un résultat: la volonté personnelle des locuteurs. Le miracle advenu est illustré par un chapitre long, admiratif, précis et lyrique consacré à la résurrection de l'hébreu parlé moderne issu de l'hébreu biblique. Ce chemin à rebours, issu de l'endurance offre un territoire où l'enthousiasme de Claude Hagège s'enflamme pour un hébreu parlé né d'un ensemble de langues écrites et enrichi de toutes les techniques de création par hébraïcisation d'emprunts etc.. Même si le nombre de langues qui naissent ne compense pas celui des disparitions, Claude Hagège estime que l'existence active de l'hébreu peut inciter à un pari sur la vie des langues.

Claire Bondy

Retour au sommaire


- Copyright © 2000: Moïse Rahmani -