André Nahum: "QUATRE BOULES DE CUIR" ou l'étrange destin de Young Perez - champion du monde de boxe. Tunis 1911- Auschwitz 1945 - éd Bibliophane

Claire Bondy

Le destin de Young Perez se termina à Auschwitz car il comprit trop tard. Lorsqu'André Nahum nous conte la vie de Victor Perez, originaire du quartier juif de Tunis, c'est toute la nostalgie d'une Tunisie chère au cœur de l'auteur qui revit ici. La création littéraire se révélant une fois de plus le meilleur remède pour les blessures de l'âme.

 

Outre le héros, il y a la famille, les copains, le quartier, la ville et, au fil des combats gagnés ou perdus, une marche vers la métropole, de Marseille à Paris, et qui s'avérera aussi celle de la mort.

 

Dans le Tunis ensoleillé de 1924, Victor Perez est plus assidu au jeu de billes qu'à l'école. L'idée de devenir boxeur et champion l'habite totalement. Au sein de la communauté juive, ses propos choquent : un Juif, boxeur?! Néanmoins, le petit rétif, souple et agile promeneur de Tunis, aime suivre les cours d'hébreu du compréhensif rabbin Choua. Il écoute aussi les anciens lui parler d'un passé recru de guerre 14-18 où tel Cuckzinski, venu de Pologne, combattit pour la France et que Perez rencontrera…à Auschwitz. La mère de Perez, toute de tradition, de piété et de superstition, ne comprend pas son fils qui s'est choisi un prénom américain pour forcer la chance.et parce que c'est la mode. Pour elle, faire du sport est un loisir de riche. Pas un travail!

 

Et pourtant, sa première victoire rapporte de l'argent à Young Perez à quoi s'ajoute l'amour de son amie Poupette et une promenade tromphale dans Tunis dont l'auteur utilise toute la saveur de terroir pour pimenter heureusement son récit avant de suivre le jeune apprenti champion dans la métropole où il parvient avec l'aide de ses copains, celle de la camaraderie des Tunes parisiens riches de leur réussite et la férule exigente de son entraîneur. Néanmoins, il éprouve régulièrement le besoin de retourner dans ses pénates comme s'il y puisait son énergie.

 

En 1931, devenu champion de France des poids mouche, il est fêté et tombe amoureux de Mireille Balin à la poursuite de son propre vedettariat et que l'auteur semble mépriser à juste titre.

 

La France du futur Vichy s'annonce sans douceur. Dès 34, les combats livrés par Perez deviennent symboliques des batailles contre l'extrême-droite  xénophobe et antisémite sur fond d'affaire Stavisky. La situation se tend d'autant plus que les réfugiés, chassés et fuyant l'Allemagne hitlérienne, affluent. Quant à Mireille Balin, elle avait tourné plus que les yeux vers son partenaire Tino Rossi et un nationallisme frileux augurant de la mentalité collabo.

 

Combats perdus, recyclage malheureux dans les affaires: à court d'argent, Perez accepte un combat à Berlin et y arrive le 9 novembre 1938 pour découvrir une ville maculée de croix gammées et dont le sol est jonché du résultat de la Kristallnacht. En 40, toujours hésitant à quitter Paris, il se retrouve sur les routes de l'exode, puis, fiché…Dénoncé, le voici à Drancy d'où on le met dans le train le 9 octobre 43. A Auschwitz, obligé de livrer un ultime match de boxe, il va s'acheminer petit à petit vers le néant où la longue marche de janvier 45 le précipitera  avec une rafale de fusil.

 

Alain Finkielkraut: "L'imparfait du présent" éd. Gallimard Dans son éphéméride médité de l'année 2001, Alain Finkielkraut fait songer à la lucidité d'un Alceste filtrée par un La Bruyère.

 

Le philosophe passe au crible de la différenciation un monde devenu anonyme puisque sans aucune nuance risquant de rider sa vacuité massifiée sous la dictature "droit de l'hommiste" ainsi que le dit Shmuel Trigano.

 

Les Twin Towers de Manhattan, Durban: comme il est urgent pour l'intransigeance antifasciste combinée à la "fureur antisioniste" de rejeter l'Etat d'Israël, l'Etat juif "dans la chanson de geste de l'humanité en marche vers la lumière"!

 

Alain Finkielkraut possède l'élégance du style alliée à la force d'impact. Combien a-t-il raison d'inclure l'école dans la série de ratages qui placent ces vingt dernières années dans l'uniformisation galopante où tout se vaut: vie privée rendue publique par la grâce de la télévision lofteuse ou du GSM niant le voisin, devenu transparent tout en le subissant; par la communication unilatérale des "reporters sans frontières"; par l'assentiment à un -on- généralisé où le brouillard sert de personnalité; par l'abandon de l'idée de méritocratie au nom d'une démocratisation anti-démocrate. Tous égaux, tous des artistes, tous des créateurs: quel autre moyen pour se lobotomiser au mieux?

 

Le regard d'Alain Finkielkraut cerne dans le même groupe les "conformistes rugissants" et les "favorisés d'aujourd'hui" se prenant pour des hérauts révoltés: à l'heure des permissivités tous azimuts, on enfourche des audaces de carton-pâte. En ces temps de banalisation inflatoire des tribunaux, selon Finkielkraut, chacun se croyant Zola, se révèle Robespierre d'autant qu'il se vérifie que la transgression soit devenue un droit de l'homme.

 

Les mots et la pensée déployés dans "L'imparfait du présent" affirment (et quel bonheur ressenti!) l'appel de l'amour de la langue et donc de son respect. La traiter en…-respectueuse- relève de l'imposture érigée en loi!  La preuve est fournie par cet extrait de l'exemple utilisé par l'auteur. Acte V Andromaque de Racine.

 

Hermione:

"Où suis-je? Qu'ai-je fait, Que dois-je faire encore?"

Copie adaptation:

 "Où j'en suis, moi? Qu'est-ce qui m'arrive? Pourquoi je déprime comme ça?"

Bien des idées de Finkielkraut rejoignent celles de Shmuel Trigano, chacun les exprimant avec sa propre griffe: l'accord n'implique pas l'uniformisation obtenue en oubliant l'Autre et en mettant "la pendule biblique à l'heure de l'humanité-Dieu"

 

 

 

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