NOTES DE LECTURES ...

Claire Bondy.

André Maurois

"A la recherche de Marcel Proust" ed. Mémoire du Livre

Dédicacée à Madame Gérard Mante-Proust et publiée en 1949, cette recherche-là, vécue quasi en direct par André Maurois, pseudonyme d'Emile Herzog, vient d'être rééditée.

Il est logique que Marcel Proust, géant de la création, suscite à chaque génération des passions littéraires enflammées! Le lecteur du 21 e siècle est médusé lorsqu'il constate à quel point demeure vive, et jusqu'aujourd'hui enfouie dans une discrétion retrouvée, une des sources où se sont abreuvés respectivement Jean-Yves Tadié et, en amont, Georges D. Painter. Dans sa préface, Michel Crépu signale que "en 1949, lorsque Maurois publia son livre, Proust ne figurait pas au nombre des carrefours obligés…"

André Maurois a bénéficié des papiers personnels de Madame Mante-Proust pour se plonger au cœur du roman et de l'analyse qu'il allait entreprendre. Lui-même n'a garde d'oublier le monde qui était définitivement devenu le sien depuis qu'il avait épousé en secondes noces Simone de Caillavet, fille de Jeanne Pouquet, souvenir d'une des "Jeunes filles en fleurs". Très tôt, Maurois se laisse infuser par Proust. Sous le couvert de la découpe, du commentaire et du récit relayés par les citations, il murmure sa propre vie, sa sensibilité d'écrivain, son monde littéraire, ses affres et ses doutes masqués car marqués par sa discrétion élégante.

Demi-Juif comme Proust, Maurois connaît de l'intérieur les caractéristiques, tantôt approuvées, tantôt dénoncées "d'une bourgeoisie française de race juive". Il va jusqu'à évoquer Montaigne tout en faisant la part d'un héritage parental où le père, Adrien Proust, avait amené la précision de l'esprit scientifique et la mère, Jeanne Weil, le subtil amour des lettres et des arts allié à un humour aimable. Leur fils, Marcel, s'y entendait dans le tir minutieux et féroce de ses traits d'esprit!

Les différents décors qui ont protégé l'enfance de Proust, éclosent sous nos yeux avec tendresse. Là, se tisse la toile d'où émergera un génie absolu; c'est là qu'on rencontre la quête de l'origine de la joie ayant mû Proust vers l'écriture. Maurois n'oublie pas pour autant la vie normale d'un élève du lycée Condorcet; d'un jeune homme qui transcende son propre snobisme par le désir salvateur de l'écriture, de l'œuvre en gestation. Maurois a fait son entrée dans le monde de Proust comme celui-ci fit la sienne chez les Caillavet. Soif de relations mondaines et intellectuelles; excitations passagères si follement spirituelles…: le faubourg Saint Germain aime sa propre élégance jusqu'au moment de l'affaire Dreyfus où les membres d'une même famille en viennent à se déchirer. Anti-dreyfusarde notoire, Jeanne Pouquet, épouse Caillavet et mère de Simone, sera indirectement responsable de la mise sous le boisseau d'André Maurois au moment de la seconde guerre mondiale. Lui qui quitta une France séduite par Vichy; qui s'exila aux Etats-Unis avec son épouse; qui s'impliqua dans radio Londres, se vit injurier comme collabo: l'affaire Dreyfus, où sa belle-mère prit le parti du mensonge, l'amena dans un sas générateur d'erreurs.

Maurois signale l'efficacité de Proust dans la critique sociale, dans son dialogue intime avec la peinture, dans la création de la sonate de Vinteuil ou du pan de mur jaune de Vermeer: l'infime apparent, réceptacle de l'universalité!

On ressent cette osmose avec l'art; on participe à ces jets tous azimut de Proust dans les revues littéraires, dans les voyages, dans le voile translucide des personnages déguisés et porteurs des réels Montesquiou, Flers, Caillavet, Whistler, A. France, Laura Heyman ou Charles Haas…

Proust était aussi complexe et ample dans sa vie que dans son œuvre: "Il était vrai qu'un soir il avait emprunté cent francs au concierge du Ritz, puis ajouté doucement: -Gardez-les, c'était pour vous...-. C'est chez son oncle Louis Weil qu'il aperçut la -Dame en rose-", miss Sacripant, future Odette de Crécy, la belle madame Swann.

Maurois détaille les étapes littéraires jalonnant la route de la future Recherche: Les Plaisirs et les Jours; Sésame et les Lys; la Bible d'Amiens. Proust, confiné par l'asthme, mettait à profit les moments de rémission pour briller dans le monde ou inviter le monde chez ses parents. Plus tard, il invitera autour de son lit. A ces moments-là, se préparaient les futurs et légendaires Bloch, Saint-Loup, Oriane, Bergotte etc… L'Affaire lui fit rencontrer l'hostilité de l'Eglise. Néanmoins, il défendit celle-ci menacée de désaffection par le projet Briand.

Maurois constate que Proust entre en littérature comme d'autres en religion. On le suit pas à pas dans la création de son monumental chef-d'œuvre où se féconde la vraie vie: celle générée par l'art et "la longue solitude sans laquelle aucune grande œuvre ne peut naître". La vérité, sans réserve une fois les parents décédés, s'allie au génie alimentant un travail acharné, accoucheur d'un monde complet car complexe.

Jalousie, homosexualité, tourments de l'amour, nostalgie, voyages, sensations, émotions, bestialité ou délicatesse, don d'ubiquité, frictions sociales, politiques et artistiques: tout y est, augmenté de la prescience d'un manque permanent qui demeurera notre Recherche.

Cette Symphonie du Temps, née dans le bonheur de la douleur, se tiendra toujours dans les aubes des commencements magiques: les nôtres, en perpétuel renouvellement!

Pierre Belfond:

"Dessins d'écrivains" éd du Chêne

L'auteur, éditeur connu, a décidé qu'il était temps pour lui de se reposer. Aussi a-t-il fondé les éditions Mémoire du Livre; aussi a-t-il jugé bon d'ouvrir une galerie d'art; aussi y fait-il figurer les dessins, lithos, gravures, aquarelles ou peintures d'écrivains qu'il a eu la passion de dénicher au fil de trente années de recherches ou de hasards judicieusement conduits. Et voici qu'il publie chez un confrère, un "petit livre rouge" cartonné, à la fois précieux et abordable, riche des reproductions d'œuvres d'écrivains connus ou qui le furent. Cet écrin enferme les coups de cœur esthétiques de Pierre Belfond, conditionnés davantage par l'écrivain élu que par une cote maquignonnée. Le lecteur spectateur se prend à regretter que tel auteur (George Sand) n'ait pas dessiné davantage: que de pages écrites aurions-nous évitées! Même si les deux dessins de Proust peuvent paraître griffonnés, on n'en est pas moins ému d'y reconnaître la patte proustienne. Le démiurge Victor Hugo nous fournit la preuve qu'il -pouvait- tout. Autre découverte: cet auto-portrait de Musset annonçant déjà Daumier. Quant à Verlaine, on le connaît d'une lucidité parfaite en littérature. On s'émerveille d'y ajouter celle qui a inspiré son auto-portrait. Maupassant fait du Maupassant et on en est heureux. La trouvaille d'un dessin permet de se rappeler que Klingsor fut un poète. On dirait qu'Apollinaire a réussi à faire se rencontrer dans son œuvre Chagall, Kandinsky et même Franz Marc. Cocteau nous surprend agréablement avec ce dessin qui rappelle la férocité ironique de Grosz ou Dix. Les sept dessins de Cocteau appartenant à Pierre Belfond, figurent dans l'exposition consacrée à l'auteur tout-terrain. Il est émouvant de se laisser imprégner par "Le Visage" d'Henri Michaux: on s'engouffre à l'intérieur de soi-même…

Ce cadeau idéal s'enrichit de brèves notes biographiques pour chacun des auteurs: Synthèse, Clarté, Beauté.

Maurice Tubiana:

"Le Bien Vieillir" éd. de Fallois.

-La révolution de l'âge-

Il n'y a pas que les bons vins qui bonifient avec l'âge. Maurice Tubiana s'ausculte lui-même. Cancérologue réputé, il sait que la vie vécue pèse un poids différent pour les uns ou les autres. Cet éminent et émérite président de l'Académie de médecine de France, nous incite à réfléchir sur les changements de vie qu'une législation à la traîne, peine à suivre. Comme nul ne peut philosopher sur la vie sans songer à sa fin, une méditation sur cette -révolution de l'âge- offre le changement comme perspective. Il s'agit donc: 1. de préserver sa santé grâce à une bonne hygiène de vie du point de vue alimentaire et médical. Notamment, connaître les pathologies qui risquent d'arriver (cataracte, surdité etc…et y remédier y compris par les opérations chirurgicales adéquates).

2. stimuler son cerveau par des occupations (le plus difficile?

3. se donner des buts pour lutter contre l'angoisse.

Partant de la bactérie, Tubiana s'émerveille de l'instabilité du monde, seule créatrice de changement. Il n'oublie pas, évoquant l'aspect positif d'une chose, d'en signaler l'aspect négatif possible. La sélection naturelle, qui a permis l'adaptation au milieu, a aussi conduit à certaines disparitions (dinosaures). L'écologie, oui; l'écologisme, non: M. Tubiana stigmatise la fixation aveugle sur la nature qui, "ne se révèle bonne qu'une fois domestiquée".

Entre conseils pratiques, philosophie de vie, traits d'humour vis-à-vis d'un -ego- tenu à distance, le docteur Tubiana se penche sur sa propre histoire entremêlée à l'Histoire chaotique du 20 e siècle. Il scelle son livre en compagnie d'Epicure: "Use des voluptés présentes de façon à ne pas nuire aux voluptés à venir".

André Glucksmann:

"Ouest contre Ouest" éd. Plon

Alors que Saddam se fichait du monde entier depuis 1991, ne respectant pas le cessez-le-feu, Dominique de Villepin se piquait de diplomatie en dentelles, parlant de -droit- concernant quelqu'un qui n'entendait que -force-.

Avec Bernard Kouchner, le philosophe a approuvé l'intervention américaine en Irak. Pour lui, ceux qui n'ont pas participé ont prouvé leur tentation de revenir à une Europe campant de 1648 à 1914 et vissée sur son anti-américanisme culturello-envieux, méprisant et vide de concept. Or, depuis le 11/9/01, il s'agit de combattre le terrorisme; pas le Mac Do ou le coca-cola. Si désormais chacun peut détruire le monde, jouer à la guéguerre de l'ouest contre l'ouest, c'est accepter la destruction de la civilisation. Glucksmann rappelle comment l'Europe avait déjà traîné les pieds pour intervenir en Yougoslavie! En effet, nous en sommes au règne, non des pacifiques, mais des pacifistes lestés de platitudes telles que: guerre détestable/paix adorable. Ils oublient Saddam car, contagiés par les islamistes, ils se polarisent contre le grand Satan au nom d'une nostalgique et révolue mémoire d'anti-colonialisme tiers-mondiste.

Glucksmann montre que l'ONU sonne creux; que les tergiversations maintiennent les tyrans en place; qu'il est dangereux d'attribuer les erreurs à un seul camp…d'autant que les USA reconnaissent leurs erreurs plus vite que les autres! Il s'agit aujourd'hui de savoir que le terrorisme peut toucher chacun d'entre nous et jouit non seulement de détruire mais d'être détruit. Pour l'auteur, les Américains sont les précurseurs d'une stratégie anti-terroriste. Ceci explique-t-il toutes ces hésitations retardataires? Aller en Irak, c'est dire: attention Riyad. Après Khomeiny, Ben Laden…Saddam: ils ont voulu Riyad pour posséder la religion, le pétrole, les finances. Saddam a envahi le Koweit dans ce but. Pour André Glucksmann, renvoyer Saddam et Bush dos-à-dos ressortit de la paresse d'esprit. Ironiser avec mépris sur les cow-boys et l'américanisme, c'est s'aveugler sur ce qu'on consomme jour après jour. Encore une affaire de paresse!

Karin Tuil:

"Tout sur mon frère" éd. Grasset

La guerre en famille n'est pas responsable de celles qui dévastent le monde. Tout au plus, révèle-t-elle des permanences de l'être humain ainsi que le souligne André Glucksmann. Pour son quatrième roman, Karin Tuil sort du milieu juif et s'élance dans une cité HLM où vit une famille sans signe particulier. Des parents, intellectuels méritants, ont deux fils très différents. L'aîné, Arno, écrit; le cadet, Vincent, devenu trader en Bourse pour échapper à la pauvreté, est riche et volage. Or, les livres d'Arno se nourrissant des arcanes de la vie de son frère, les litiges vont fleurir. Il n'est pas agréable de voir sa vie tomber dans le domaine public. Et d'autant moins quand on mène de front son mariage et ses liaisons amoureuses. Il s'avère que le faible est celui qu'on imaginait le plus fort et vice-versa. On n'est pas au bout des secrets de famille: le studieux père est traducteur d'espagnol. Ceci nécessite de fréquents voyages en Espagne… De surprises en coups de théâtre, Karin Tuil parvient à nous piéger jusqu'au bout. Il est vrai qu'elle est aussi avocate et se sert de ce don-là de manière pour le moins originale!

 

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