La Roumanie, un génocide sans les nazis

Ecrit par Marc-André Charguéraud le 9 mai, 2010

La Roumanie, un génocide sans les nazis

Cet article fait partie d’une série qui a pour titre :

La Shoah en perspective
Idées reçues, paradoxes, polémiques, pages oubliées

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 Avant le début de la Shoah, Antonescu avait déjà massacré

des centaines de milliers de Juifs

A juste titre la Roumanie est souvent citée comme exemple d’un pays ayant refusé de livrer ses Juifs au Reich.[1] Pourtant, en juillet-août 1942, la pression allemande devient intense pour que Bucarest les déporte. Le 17 août, le chef de l’Etat, le maréchal Ion Antonescu, et son député premier ministre Mihai Antonescu donnent leur accord. Le type de wagons de marchandises, le nombre de transports journaliers, leur destination, le nombre de gardes sont alors méticuleusement planifiés par les Allemands.

Le 22 septembre Mihai Antonescu est à Berlin pour mettre les déportations en route. Le 10 octobre, le chef de l’Etat donne son feu vert. Quelques jours plus tard, il revient sur sa décision et remet les déportations au printemps 1943. Elles n’auront jamais lieu.[2] Le maréchal a radicalement changé de politique. Il refuse d’envoyer les Juifs roumains vers les chambres à gaz nazies.[3]

Au cours d’un conseil de ministres du 13 octobre 1942, Mihai Antonescu justifie ce revirement : « Depuis quelque temps un mécontentement s’est manifesté et une atmosphère désagréable a pris place au sujet du traitement des Juifs…Je ne suis pas un philosémite…. Mais étant donné la situation internationale…. Nous devons créer une situation qui apparaisse… au niveau de mesures civilisées…Je ne veux pas entreprendre des réformes antisémites pour le compte des Allemands… quelle que soit la menace que la communauté juive et l’idéologie judaïque représentent encore…» [4]

Cette prise de position surprenante de la part du premier ministre vient trop tardivement. En un an, depuis juin 1941, les Roumains ont déjà de leur propre initiative massacré entre 280 000 et 380 000 Juifs.[5] Un véritable génocide dans un pays qui n’est pas occupé par la Wehrmacht. Une tragédie qui précède la Shoah en Europe dont le commencement se situe au début de l’année 1942.[6] Hitler manifeste son admiration pour la politique d’extermination du chef de l’Etat roumain. A la fin août 1941, il dit à Goebbels : « En ce qui concerne la question juive, nous pouvons maintenant constater qu’un homme comme Antonescu poursuit dans ce domaine des politiques plus radicales que les nôtres jusqu’à présent ».[7]

Les appels à l’élimination des Juifs des dirigeants roumains rivalisent en violence et en argumentation avec ceux des nazis. Le 3 juillet 1941 Mihai Antonescu explique à son ministre de l’Intérieur : « Notre campagne de purification ethnique consistera à expulser tous les Juifs et les isoler dans des camps de travaux et dans des endroits où ils ne peuvent plus exercer leur influence destructrice. »[8]

Le 8 juillet 1941, le maréchal Antonescu demande à ses ministres d’être « implacables…. Je suis partisan de la migration forcée de tout élément juif de Bessarabie et de Bucovine… au-delà des frontières…L’empire romain a accompli une série d’actes barbares contre ses contemporains et il n’est pourtant pas de plus grande réalisation politique. Il n’y a jamais eu de moment aussi propice dans notre histoire…J’en assume toute la responsabilité légale et je vous dis, il n’y a pas de loi. »[9]

Le 6 octobre 1941 Ion Antonescu précise au Conseil des ministres : « en ce qui concerne les Juifs j’ai pris les mesures pour les éliminer pour de bon de ces régions… Nous aurions raté une chance historique qui nous est donnée sur le plan national et international de « nettoyer » la nation roumaine…La force d’une nation, ce n’est pas ses frontières, mais l’homogénéité et la pureté de sa race. »[10] L’alignement sur l’idéologie nazie est total.

Dans un premier temps, entre le début de la guerre contre l’URSS le 22 juin et la mi septembre 1941, en deux mois et demi, plus de 150 000 Juifs sont morts dans les camps en Bucovine et en Bessarabie, sur les routes de ces provinces et dans les camps et les ghettos.[11] Le massacre commence par un gigantesque pogrom dans la ville d’Iasi, la capitale de la Moldavie. 8 000 Juifs sont tués en deux jours, les 29 et 30 juin. Simultanément quelque 2 500 Juifs sont entassés dans deux trains de wagons à bestiaux scellés, qui vont rouler sans destination pendant une semaine. Plus de 1 500 Juifs y perdront la vie dans des conditions atroces.[12]

Les tueries continuent. Une des plus terribles se situe dans la région d’Odessa. Le 22 octobre 1941, le quartier général des troupes roumaines à Odessa est détruit par une mine posée par des troupes régulières soviétiques ou des partisans. Aussitôt le maréchal Antonescu donne l’ordre «…pour chaque officier roumain ou allemand tué dans l’explosion, 200 communistes seront exécutés, pour chaque soldat mort, 100 communistes».[13] C’est sur les Juifs que la fureur meurtrière se déchaîne. En deux jours, quelque 19 000 Juifs sont massacrés dans la zone du port d’Odessa. Les Roumains refoulent 25 000 à 30 000 Juifs dans la ville voisine de Dalnic, où ils sont mitraillés, tués à l’explosif ou brûlés vifs.[14]

Satisfait de la « tuerie » abominable d’Odessa, Antonescu déclare sans vergogne au Conseil des ministres du 13 novembre 1941 : « Je suis responsable devant ce pays et devant l’histoire. Que les Juifs d’Amérique viennent et me tiennent responsable…les Juifs ne doivent pas être épargnés…Pour ne laisser aucun Juif prendre sa revanche, je les tuerai les premiers. »[15]

Le 15 septembre 1941, Antonescu ordonne que les 150 000 Juifs  survivants de Bucovine du nord et de Bessarabie soient transférés en Transnistrie, une partie désolée de l’Ukraine occupée par les Roumains.[16] Les tueries reprennent. 48 000 Juifs sont rassemblés dans un camp au sud de la Transnistrie. Entre le 21 et le 29 décembre 1941, sous la direction du commandant roumain du district, 43 000 sont exécutés par balles explosives et 5 000, des vieux et des infirmes, brûlés vifs.[17] Ces centaines de milliers de Juifs ont été les victimes du régime fasciste roumain. Ion Antonescu les a massacrés dans des conditions effroyables « avant que les camps d’extermination ne commencent à fonctionner en Europe, avant que les trains de la mort ne traversent les pays vers les camps de concentration de Pologne et avant que les fours ne commencent à fumer à Auschwitz, Maïdanek, Treblinka et ailleurs».[18] Ce génocide été exécuté par un pays libre de toute occupation allemande, avant toute demande, intervention ou pression des nazis. Il faut en être conscient.

Qu’Antonescu ait sauvé 90% des Juifs de la Regat, les territoires qui constituent l’ancien royaume roumain, en refusant plus tard en octobre 1942 de les livrer aux Allemands, ne constitue en aucune façon une excuse. Ce ne fut pas le moindre geste d’humanité, mais une réaction de colère d’un chef d’Etat qui refuse d’être le valet exécuteur des basses œuvres que le Reich tente de lui imposer. S’ajoute le flair d’un bon politicien qui sent le sort des armes échapper aux Allemands.

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Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2010


[1] Allié actif de l’Allemagne, la Roumanie n’a jamais été occupée.

[2] RADU Ioanid in BRAHAM Randolph, ed. The Tragedy of Romanian Jewry, Columbia University Press, New York, 1994, p. 160 et 161.

[3] En Roumanie et dans les provinces récemment annexées par Bucarest.

[4] BRAHAM Randolph, The Romanian Nationalists and the Holocaust, Columbia University Press, New York, 1998, p. 25 et 26. « Réforme » est ici un euphémisme.

[5] FRIELANDER Saul, Les années d’extermination, l’Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Seuil, Paris, 2008, p. 294.

[6] La Shoah en Europe a été précédée par les tueries des Einsatzgruppen en URSS qui ont ait 500 000 victimes en 1941.

[7] ANCEL Jean in in BRAHAM, 1994, op. cit. p. 68.

[8] BUTNARU  I.C. The Silent Holocaust, Romania and its Jews, Greenwood Press, New York, 1992, p. 103.

[9] FRIEDLANDER, op. cit. p. 295. Deux provinces annexées par la Roumanie.

[10] BRAHAM 1998, op. cit. p. 21.

[11] BUTNARU, op. cit. p. 121. Provinces annexées avant la guerre par la Roumanie.

[12] RADU Ioanid, op. cit. p. 133 et ss.

[13] Ibid. p. 150.

[14] FRIEDLANDER, 2008, p. 296.

[15] BRAHAM 1998, op. cit. p. 22.

[16] Ibid.  p. 20.

[17] RADU Ioanid, op. cit. p. 151.

[18] Ibid. p. 89.

9Mai

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