La Shoah, c’est has been. (La Rafle)

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 mars, 2010

La Shoah, c’est has been. Sabine Aussenac

« Est-ce qu’on sera grands, un jour ? »

Si l’un de nos élèves demande ça à mon collègue d’histoire, il n’aura pas de mal à lui répondre ; bon, bien sûr, il y le prion et la grippe du porcinet, et le réchauffement climatique, et JIHAD-Jane, mais bon, à priori, nos chères têtes blondes devraient tranquillement passer leur brevet, leur bac, éventuellement même quelque L3 ou Master, et puis boire, fumer, conduire, aimer, trahir, mentir, voler, berner, promettre, permettre, procréer, survivre, pleurer, sourire, servir, voyager, s’engager…Vivre, enfin.

Simon Zygler, l’ami du héros de « La rafle », lorsqu’il demande cela, sait déjà, au fond de lui, que c’est bien mal parti pour lui et pour son petit frère, le bouleversant petit « Nono ».

Sur les 4051 enfants du Vel d’Hiv’, aucun, en effet  ne reviendra. Et seulement 25 adultes rentrèrent des Camps d’extermination, sur les 13000 juifs assassinés par les autorités du régime national-socialiste, mais, auparavant, trahis par la France.

Alors oui, cher collègue, tu as raison, quand tu me dis que non, tu n’emmèneras sans doute pas nos élèves voir le film de Rose Bosch, prétextant d’une part le manque de crédibilité historique, d’autre part un traitement « lacrymal » de l’histoire – tu m’expliques que tu préfères aller voir avec eux « Nuit et Brouillard », même si c’est dur pour des collégiens, car c’est, au moins, « du réel ». Tu as raison, il y a des imperfections, comme cette énormité qui agresse le spectateur dans les dernières minutes du film, lorsque la « Juste », l’infirmière Annette, retrouve le petit « Nono », jute avant que le titrage de fin ne nous informe qu’aucun enfant n’est revenu du royaume des morts. Mais, franchement, à ce moment là, le spectateur lambda est plus occupé à essuyer son mascara ou à toussoter dans sa barbe qu’à comptabiliser le nombre de survivants…

Comme toi, tes collègues du lycée, auxquels je posais la même question, ont fait la moue, m’expliquant que l’on traite cette période dans les tous premiers moments du programme, mais me laissant entendre que, bon, tout cela sentait le réchauffé.

Etrange, car la critique est unanime sur le sujet du traitement de l’Histoire ; jusqu’au véritable Jo Weissmann, qui explique même que, puisque «tout est dit » dans ce film, il pourra arrêter de témoigner. J’ai d’ailleurs lu qu’une version courte du film serait distribuée dans les établissements scolaires. Mince alors, comment ferez-vous, chers collègues, mis au pied du mur ?-des Lamentations…Pardon, elle était facile…

Prétendrez-vous encore que la Shoah, c’est has been ? Hors programme ? Dépassé ? Trop imprégné d’actualité politique dérangeante, comme les exactions sionistes de l’état d’Israël à Gaza ?

On va y jouer encore longtemps, entre deux jeux du Foulard et de Petit Pont Massacreur, entre le voile et les vacances, entre les grèves et les résultats du bac, à cette opposition frontale entre le phosphore blanc de Gaza et le Zyklon B ?

Oh, ce n’est pas nouveau, cette réaction de frilosité mâtinée d’agacement, même des amis osent me le dire, malgré ce qu’ils savent de ma judéophilie de professeur d’allemand  spécialisée dans la poésie de la Shoah ; oui, dans un subtil mélange d’antisémitisme déguisé en apologie de toutes les intifadas, dans un joyeux mélange de lassitude – « Ne crois-tu pas qu’il faudrait aussi parler du Rwanda ? »- et de critique virulente de la politique expan-sionniste d’Israël, on me l’assène régulièrement, et cela me fait aussi mal que quatre heures de projection de Lanzamnn ou qu’une visite d’Auschwitz :

« Y en a marre de la Shoah, et des camps, et du chignon de Simone Weil »-vérité, on me l’a servi ce matin même sur Facebook !

Mais justement, l’Histoire se répète, elle n’est jamais finie, c’est l’Eternel Retour de la victime et du bourreau. Lorsque la jeune fille demande à son père, dans le film, pourquoi il ne les as pas protégés, Gad Elmaleh n’a qu’une réponse : « Nous avons fait confiance à la France. »

Et lorsque la jeune infirmière demande au gendarme en faction devant le Vel d’Hiv’ pourquoi aucun d’entre eux n’a protesté contre la hiérarchie, il n’a qu’une réponse : « Nous avons des ordres. »

Et justement, mes chers collègues, vous qui êtes les véritables spécialistes de la question, contrairement à moi qui ne suis qu’une linguiste dotée d’une sensibilité littéraire, vous qui avez passé des CAPES et des agrégations, ne pensez-vous pas que nous n’avons pas d’ordre à recevoir pour emmener nos élèves voir ce film là, dont les héros sont des enfants, justement ? Devons-nous vraiment attendre que l’Education Nationale nous ordonne de systématiser l’étude un peu pointue de ce moment de l’histoire avant de profiter de la sortie d’un film aussi important en salles ?

Vous râleriez encore, de toutes façons, comme lorsque vous râlez lorsque l’on vous ordonne de lire la lettre de ce cher Guy Môquet… J’en perds mon latin ; vous refusez de parler de la France qui résiste, ok. Mais pourquoi refusez-vous de parler de la France qui collabore ???

Quel est votre problème, avec la Shoah ? Je sais, vous êtes, presque, tous, de gauche, en cette veille d’élections, et bien trop occupés à casser du sucre sur les infidélités élyséennes ou sur les ratages du gouvernement, et ça vous embête, n’est-ce pas, que le petit héritier du trône se soit fait circoncire, et puis « ils » sont partout, n’est-ce-pas ? Vous êtes si transparents, mes chers collègues, à la limite de la naïveté, tellement prompts à vous offusquer lorsque l’on veut légiférer sur la burqa, acceptant sans broncher de manger hallal dans nos cantines, et en tête de toutes les manifs pro-palestiniennes, mais si frileux lorsqu’il s’agit de mettre en exergue les responsabilités françaises dans l’extermination des juifs, car c’est bien des JUIFS qu’il s’agit, mes amis, pas des tsiganes, ni des homos, ni des malades mentaux, parce que je commence à en avoir assez de cet argument là, aussi, resservi dans toutes les soirées !

Oui, au Vel d’Hiv’, il n’y avait que des juifs, des Weissberg, des Rozenberg, des Levy, des petits bonhommes hauts comme trois pommes et morts de soif des jours durant, de belles jeunes filles brunes, terrorisées et en larmes, et puis toutes ces mères, qui furent ensuite, en une indicible barbarie, séparées de la chair de leur chair, en un « Choix de Sophie » démultiplié par mille…

Ce n’est qu’un film, cette « rafle » là. Oui, juste un film. Mais ne croyez-vous pas que la proximité lacrymale, émotionnelle, que ressentiront nos élèves devant ces images bouleversantes, devant la reconstitution légère d’un Paris d’abord serein et détendu, malgré la présence allemande, puis de plus en plus outragé, martyrisé, et devant les personnages attachants et merveilleusement interprétés, sera mille fois plus efficace que la projection de longues heures du film de Lanzammn, ou de « Nuit et Brouillard » ?

Car combien de fois ai-je entendu des ricanements sordides, oui, insupportablement dérangeants, du style « Hé, mate la meuf, elle est à poil », en projetant des images de charniers à des élèves ?

L’Histoire n’est rien, pour eux, qu’une période ancestrale, celle d’avant les ordis, d’avant les portables, une période tellement, tellement lointaine, que souvent elle ne les « touche » plus. Alors forcément, on regarde « Nuit et brouillard » dans quelque collège de banlieue, et puis à la sortie on recommence à traiter son pote de « sale youpin », parce que la connexion aux réalités d’aujourd’hui ne s’est pas faite, parce que nos enfants ne savent, hélas, plus vraiment faire la part du Bien et du Mal.

Un film comme « La rafle », par contre, en construisant un univers de camaraderie, en insistant sur la possibilité qu’ont eu certains « Justes » d’aller au bout de leur désobéissance, et sur le courage de celui qui a su s’échapper, pour témoigner, peut, j’en suis absolument certaine, déclencher chez nos élèves un processus de réflexion bien plus important, bien plus solide.

Vous qui êtes « de gauche », dites-vous que c’est bien cela que nous recherchons, toujours : leur dire qu’on a le choix, qu’on a TOUJOURS le choix, et que nous sommes là AUSSI pour leur apprendre le devoir d’insolence, le questionnement, la remise en question de l’ordre établi.

Alors oui, il y a la grippe H1N1, et les expulsions qui commenceront lundi, et la soirée des Enfoirés, et demain le petit peuple de gauche, en sarouels et en écharpes palestiniennes, Libé sous le bras, ira joyeusement voter contre le petit peuple de droite, poussant ses landaus, un Fig’Mag à la main et la tarte aux pommes dominicale dans l’autre, mais ne fermons pas les yeux sur ce qui a été une période tout aussi noire que celle du colonialisme, ne vous déplaise. Vous avez emmené nos élèves voir « Indigènes », et puis « Germinal ».

Ne les privez pas de « La rafle ».

« Il y a des lieux où souffle l’Esprit, mais il y a un Esprit qui souffle en tous lieux. » Madeleine Delbrêl.

L’Esprit soufflait au Vel d’Hiv’, lorsqu’y vacillèrent les petites flammes des bougies de Shabbat, et dans les actes de courage. L’Esprit souffle dans « La rafle ».

Sabine Aussenac

www.sabineaussenac.com

14Mar

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