Le refoulement odieux des Juifs par les démocraties occidentales. 1938-1939

Ecrit par webmaster Sefarad.org le 11 novembre, 2012

Le refoulement odieux des Juifs
par les démocraties occidentales.
1938-1939

 

Cet article est extrait d’une nouvelle série de :
« 50 autres idées reçues sur la Shoah »
nouvelle série qui sera publiée en 2013.

 

Cordialement vôtre, Marc-André Charguéraud
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A la suite de l’occupation de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, et de la nuit de cristal, l’immense pogrom dévastateur et meurtrier organisé par le régime nazi, les persécutions contre les Juifs dans le Reich s’intensifient dramatiquement. L’exode des Juifs à la recherche d’un refuge à l’étranger atteint un niveau encore jamais vue. Pleinement conscient de l’urgence d’intervenir dans ce drame juif, Roosevelt organise en juillet 1938 une conférence à Evian destinée à faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche. 32 nations y participent.
La conférence est un fiasco. Un journaliste de Newsweek, présent à la Conférence, rapporte : « Le président Myron Taylor, ambassadeur représentant les Etats-Unis, ouvrit la conférence. Le moment est venu où les gouvernements (…) doivent agir rapidement. La plupart des gouvernements agirent rapidement en claquant la porte aux réfugiés juifs. »[1]  Tous les chefs de gouvernements des démocraties occidentales, passivement ou activement, vont refouler des Juifs d’Europe centrale aux abois qui frappent à leur porte.

Les pays frontaliers du Reich sont en première ligne. Ils ont tous procédé à des refoulements, difficiles à quantifier mais toujours dramatiques. La Belgique et la Suisse adoptent la même politique. Ils refoulent les réfugiés qui arrivent sans visa tout en prononçant à plusieurs reprises une amnistie pour ceux qui ont réussi à pénétrer dans le pays. « Depuis le mois de mars 1938 il est entré en Belgique 12.000 Juifs du Reich (…) pour enrayer ce mouvement la sûreté publique a renforcé la gendarmerie à la frontière et décide le refoulement de ceux qui entreront après le 28 août 1938  (…) »[2]

En Suisse, une circulaire du 7 septembre 1938 précise, univoque, que seront refoulés « tous les porteurs de ces passeports qui sont juifs ou très probablement juifs ».[3] Plus ambigu Rothmund, le chef de la police fédérale, écrit le 7 novembre 1939 : « Personne ne sera reconduit à la frontière s’il y va de sa vie, mais il faut mettre fin définitivement aux entrées illégales.»[4] Malgré cette politique insoutenable, la Belgique et la Suisse sont les deux pays qui proportionnellement à la taille de leur population ont de loin accueilli le plus grand nombre de réfugiés juifs.[5]

Pendant des mois la Hollande utilise une solution expéditive aux dépens de son voisin. Elle expulse vers la Belgique ses réfugiés clandestins.[6] Puis, à partir de la fin 1938, les Pays-Bas établissent des camps dans lesquels les réfugiés illégaux sont internés.[7] La politique de la France est considérée par les Anglais comme la plus libérale bien que tracassière et mal organisée.[8] Comme la Hollande, dès 1938, Paris ouvre des camps d’internement pour ses immigrés clandestins. On le leur reprochera. Et pourtant, un membre d’une association caritative américaine de retour d’Allemagne conclut en décembre 1938 que les Juifs allemands « ne demandent rien de plus qu’un camp de réfugiés et un morceau de pain ».[9]

Dernier pays démocratique ayant une frontière avec l’Allemagne, le Danemark n’admet des réfugiés juifs que s’ils peuvent prouver qu’ils ont des relations familiales proches avec des citoyens danois résidant dans le pays et que leur prise en charge est garantie d’avance. »[10] Tous les autres sont refoulés.

Isolés par des mers et des océans les pays anglo-saxons sont difficiles à atteindre. Seuls quelques centaines de Juifs fuyant les persécutions embarquent à destination de ces pays. Ils seront presque tous refoulés.

Les forces navales britanniques interceptent et renvoient à leur destin funeste dans leur port de départ, en général Constantza en Roumanie, les bateaux chargés de Juifs pour lesquels la Palestine est le dernier espoir. Le 25 mars 1939, le Sandru avec 269 réfugiés, le 6 avril 1939 l’Astir avec 698 réfugiés, le 23 avril 1939 l’Assimi avec 250 réfugiés… Indigné, le député Noel-Baker s’exclame aux Communes : « Est-ce à dire que les réfugiés sont en fait renvoyés dans les camps de concentration ? » La réponse de Malcom MacDonald, ministre des colonies, fuse : « La responsabilité de cette affaire incombe à ceux qui ont organisé ce trafic.»[11] La question est entendue.

Cette politique insensible s’étend à l’Angleterre même pour ceux qui arrivent sans visa. Lorsque des Juifs autrichiens arrivent  en mars 1938 en avion de Prague à Croydon au moment de l’occupation allemande de ce qui restait de la Tchécoslovaquie, l’Angleterre les renvoie à leur perte par l’avion suivant .[12] Même la Finlande lointaine se montre inhumaine. En août 1938, elle renvoie en Allemagne 53 Juifs autrichiens arrivés à Helsinki munis de visas réguliers délivrés par l’ambassade finlandaise de Vienne, mais que le gouvernement finlandais n’avait pas approuvés au préalable.[13] Ces pays sont d’autant plus condamnables que contrairement aux pays voisins de l’Allemagne ils n’ont pas à craindre le moindre déferlement de réfugiés.

Les Etats-Unis ont le même comportement inadmissible. Lorsqu’un navire chargé de réfugiés sans visas s’aventure près de leurs côtes, ils envoient les garde-côtes pour les forcer à faire demi-tour. L’odyssée des 743 Juifs allemands embarqués sur le trop fameux paquebot Saint Louis a été décrite en détail par de nombreux auteurs.[14] Arrivés à La Havane le 30 mai 1939, les passagers se voient refuser de débarquer, leur visa cubain ayant été vendu frauduleusement par le directeur des douanes cubaines. Ils croisent alors au large des côtes américaines. Les appels et télégrammes pressants pour débarquer seront ignorés. A la mi juin, c’est le retour en Europe. L’Angleterre, la France, la Hollande et la Belgique les accueillent. Pour ceux arrivant sur le continent, ce n’est qu’un court répit avant la Shoah.[15]

Le Saint Louis n’est pas un cas isolé. On peut citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs doivent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[16] Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque vont d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas…, tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Le drame prend une autre dimension lorsque l’on parle des visas qui sont refusés à ceux qui veulent fuir le Reich nazi pour sauver leur vie.

En refusant un visa, un pays d’asile précipite sur les routes des Juifs qui cherchent alors à forcer les frontières des pays avoisinants. Les refoulements des Juifs commencent dans les consulats. L’application du règlement par un fonctionnaire consulaire qui refuse un visa est un acte impersonnel dans l’anonymat d’un bureau. On ne peut le comparer au drame du policier qui arrête un clandestin à la frontière et le remet  au douanier nazi. Et pourtant les conséquences sont finalement les mêmes. Dans un cas comme dans l’autre le Juif est livré aux tortionnaires de la Gestapo. Toutes les démocraties occidentales partagent cette responsabilité. Combien de visas ont été refusés ? Chacun correspondait à une vie sauvée.

Un chiffre donne l’ampleur du drame. Des êtres désespérés qui font la queue aux abords des consulats. Au 30 juin 1939, 309.782 demandes de visas ont été déposées dans les consulats américains en Allemagne.[17]  Au rythme du quota annuel d’immigration d’Allemagne, il aurait fallu plus de dix ans pour satisfaire les demandes. Les Juifs seront nombreux à attendre cloîtrés, sans ressources, dans l’angoisse le visa sauveur.  Arrivera-t-il avant qu’au petit matin on ne frappe à leur porte pour les arrêter ?



[1] WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York, 1985, p. 50.

[2] GARFINKEL Betty, Belgique terre d’accueil, 1933-1940, Bruxelles, 1974, p. 131.

[3] LASSERRRE André, Frontières et camps. Le refuge suisse de 1933 à 1945, Editions Payot, Lausanne, 1995, p. 57.

[4] LASSERRE. Op.cit. p. 119.

[5] CHARGUERAUD  Marc André, Tous coupables, Les démocraties occidentales et les communautés religieuses face à la détresse juive, 1933-1940, Ed.du Cerf, Labor et Fides, Paris/Genève, 1998, p. 193.

[6] SIMPSON Hope John, The refugee problem : report of a survey, Oxford University Press, New York, 1939, p. 350

[7] Ibid. p. 322  et 347.

[8] Ibid. p. 296 et 298.

[9] BREITMAN Richard , KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 107. Un membre de l’American Friend Service.

[10] YAHIL Leni, The Rescue  of Danish Jewry. Test of a Democracy, The Jewish Publication Society of America, Philadelphia, 1969, p. 19.

[11] ELISSAR Eliahu Ben, Le facteur Juif dans la politique étrangère du III ème Reich , 1933-1939, Julliard, Paris, 1969, p. 424 et 425.

[12] GILBERT Martin, The Holocaust . The Jewish tragedy, Harper Collins publishers, Londres, 1987, p. 79.

[13] Ibid. p. 65.

[14] MORS Arthur, While Six Millions Died : a Chronicle of American Apathy, Random House, New York, 1968. Pendant que six millions de Juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969,  p. 70.

[15] GROSSMANN Kurt, Emigration Geschichte der Hitler’s Fluchtlinge , 1933-1940, Europäische Verlaganstalt, Frankfurt, 1969, p. 120, Sur les 623 réfugiés qui trouvèrent asile en Hollande, Belgique et France, 583 seront exécutés par les nazis lorsque ces pays seront quelques mois plus tard occupés par la Wehrmacht.

[16] LOOKSTEIN Haskel, Were We our Brothers’ Keepers ?: A public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 232 et 234.

[17] BREITMANN et KRAUT, op. cit. p. 66.  Parmi lesquels un grand nombre de Juifs.

11Nov

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