Les Alliés en guerre refusent de sauver des Juifs.

Ecrit par Marc-André Charguéraud le 3 octobre, 2011

Les Alliés en guerre refusent
de sauver des Juifs.

1942-1944.

Cet article est extrait d’un livre dont le premier tome paraîtra
au premier semestre 2012 sous le titre :

La Shoah revisitée. 50 idées reçues et événements méconnus.

Cet article fait partie d’une série qui a pour titre :

La Shoah en perspective Idées reçues, paradoxes, polémiques, pages oubliées

Cordialement vôtre, Marc-André Charguéraud
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La Shoah revisitée (http://la-shoah-revisitee.org)

Fin 1942, le département d’Etat américain apprend qu’il existe une possibilité de sauver 60 à 70 000 Juifs en Bulgarie. Bucarest est disposé à « négocier » leur départ.[1] Le 27 mars 1943 Eden et Roosevelt traitent du sujet à Washington au cours d’une rencontre. « Si nous faisons cela, dit Eden, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[2]  Les Alliés refusent de participer au sauvetage de quelques dizaines de milliers de Juifs de peur que la voie ne soit ouverte au départ de centaines de milliers, ce qui aurait créé une situation difficile à gérer.

 Au printemps 1943, Borden Reams, un haut fonctionnaire au Département d’Etat, franchit une étape dans l’argumentation. Il faut éviter, dit-il, d’entrer dans une négociation car « il y a toujours le danger que le gouvernement allemand accepte de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne (…) un grand nombre de Juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ce « transfert de responsabilité » et ses conséquences possibles peuvent-ils être avancés pour justifier un refus de négocier ? Le manque de transports maritimes semble une excuse inacceptable lorsqu’il s’agit de quelques dizaines de milliers de personnes. On manque de transports maritimes ? L’Angleterre et les Etats-Unis ne trouvent-ils pas à  la même époque les moyens de transport, les sanctuaires d’accueil et les financements pour 100.000 réfugiés non juifs, polonais, yougoslaves et grecs ?[4]

Le 13 février 1943 le New York Times publie un rapport selon lequel le gouvernement roumain est prêt à autoriser l’émigration de 70.000 Juifs qui ont été déportés fin 1941 dans un territoire occupé de l’Union soviétique connu sous le nom de Transnistrie. Ces Juifs pourraient partir par mer sur des bateaux battant pavillon du Vatican ou de la Croix Rouge à condition qu’une taxe de départ soit payée pour chacun afin de couvrir les frais de transport de Transnistrie à la destination finale.[5] 

La réaction immédiate de Londres suit la même ligne de conduite que celle adoptée pour les Bulgares : « C’est un mode de chantage qui, s’il est couronné de succès, ouvrira les portes toutes grandes à l’Allemagne et à ses satellites d’Europe du Sud Est pour déverser dans les pays d’outremer, à un prix donné, tous les nationaux dont il veulent se débarrasser ».[6] Le 15 décembre 1943, après des mois de discussions entre Alliés, Washington résume la position britannique. « Le Foreign Office estime qu’il est pratiquement impossible de prendre en compte des groupes importants comme les 70.000 réfugiés dont le sauvetage est envisagé (…) C’est pourquoi ils sont peu disposés à donner leur accord».[7]

Scandalisé par ce refus, Henry Morgenthau, le ministre des finances américain, condamne : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoires ennemis du fait des difficultés à recevoir un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[8]

Morgenthau semble oublier que la politique du Département d’Etat est la même que celle de ses homologues britanniques. Dès novembre 1941, lors d’une première alerte, Cavendish Cannon de la section des affaires européennes du State Department avance les raisons d’une non intervention des Etats-Unis qui sont les mêmes que celles avancées par Londres. « Il ne faut  pas soutenir un projet visant à faire sortir 30.000 Juifs de Roumanie (…) l’adoption d’un tel plan amènerait probablement de nouvelles pressions en faveur d’asiles dans l’hémisphère occidental (…)  une migration des Juifs roumains soulèverait la question d’un traitement similaire accordé aux Juifs hongrois et par extension, à tous ceux de tous les pays où se sont déroulées d’intenses persécutions ».[9]

Plus tard, le 7 mai 1943, Cordell Hull, le chef du State Department, confirme cette politique de non intervention dans une lettre  à Roosevelt : « Le coût inconnu de transporter un nombre indéterminé de personnes d’un endroit non révélé vers une destination ignorée, un plan recommandé par certains, est évidemment hors de question ».[10] On prend encore prétexte de l’immensité du problème pour l’ignorer.

Ces déclarations sont-elles sincères ou servent-elles simplement à se justifier envers une opinion publique américaine alertée par le groupe d’orthodoxes réformistes de Bergson ? Il a fait paraître en pleine page du New York Times du 16 février 1943 une annonce percutante : « A vendre à l’humanité 70 000 Juifs, garantis du genre humain à 50 dollars pièce ».[11] Le 20 décembre 1943, malgré l’opposition britannique, le State Department autorise le transfert des capitaux nécessaires à une négociation. Trop tard, avant qu’un seul dollar ne soit envoyé, les pressions allemandes sur Bucarest font avorter le projet.

Le 19 mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie. Deux jours plus tard, Gerhart Riegner, le représentant à Genève du Congrès Juif Mondial, télégraphie à New York et à Londres : « Extrêmement anxieux au sujet du destin des Juifs hongrois. (…) Suggère un appel dans le monde entier de personnalités anglo-saxonnes juives et non-juives, y compris les chefs des Eglises protestante et catholique, au peuple hongrois. Il faut les (les Allemands et les Hongrois) inciter à ne pas admettre l’application de la politique d’extermination des Juifs ».[12] Ce « destin » va conduire à Auschwitz en six semaines plus de 400 000 Juifs hongrois.

Les Alliés ne vont rien entreprendre alors que la victoire se profile. Ils se défaussent de toute responsabilité en demandant aux autres pays d’intervenir. Le 30 mars 1944, Eden appelle « tous les pays alliés ou soumis à l’Allemagne à s’opposer activement à de nouvelles persécutions et à coopérer à la protection et au sauvetage des innocents ».[13] Deux jours auparavant, Roosevelt a demandé aux Hongrois de ne pas coopérer et d’aider les Juifs dans toute la mesure du possible. Aux nations neutres il demande d’ouvrir leurs portes toutes grandes aux réfugiés et leur promet que l’Amérique « trouverait des moyens pour assurer leur entretien et les aider jusqu’à ce que le tyran soit terrassé ».[14] 

Des appels platoniques et peu réalistes. Des promesses hypocrites quand on se rappelle les demandes réitérées d’assistance des pays neutres. Ils s’engagent à accepter un plus grand nombre de réfugiés s’ils peuvent compter sur les Alliés pour les soutenir financièrement et s’engager à leur trouver un lieu d’accueil définitif après les hostilités. Ce sujet est évoqué dans plusieurs réunions au sommet des Alliés sans jamais recevoir de réponse.

Une nouvelle occasion de sauvetage se présente. Le 18 juillet 1944 le Foreign Office reçoit un message de la légation britannique à Berne. Le gouvernement hongrois a informé les diplomates suisses à Budapest que tous les Juifs en possession d’un permis d’entrer dans d’autres pays, y compris la Palestine, pourraient quitter la Hongrie. Le gouvernement allemand donnerait des permis de transit à de tels émigrants. D’après le Comité International de la Croix-Rouge un premier contingent de 40 000 Juifs hongrois peut partir dès la mi août.[15]

Eden est réticent pour les raisons habituelles. Le 4 août il écrit : « On ne sait pas si le chiffre de 40.000 ne sera pas beaucoup plus important. »[16]  Il rappelle la proposition de Brandt que le Comité étudia récemment et qui concernait 800.000 à un million de Juifs. Il estime de la manière la plus impérative qu’il est très urgent de prendre des mesures pour arrêter ce mouvement en attendant une décision sur notre ligne d’action générale ».

Il faudra attendre un mois et demi pour que le 17 août 1944 les deux gouvernements publient un communiqué par lequel ils acceptent la responsabilité de trouver des lieux d’asile pour tous les Juifs autorisés à quitter la Hongrie. Sans autres précisions. Trop tard, le soir du 24 août 1944, Himmler le chef de la Gestapo à Berlin, ordonne la suspension immédiate des préparatifs d’évacuation.[17]

On a argumenté que de toutes façons les chances d’arriver à des sauvetages sont minces, pour certains inexistantes. Peut-être, mais on ne peut rien affirmer tant que des occasions n’ont pas été saisies rapidement et avec la volonté d’aboutir. N’a-t-on pas assisté à des sauvetages par des individus sans grands moyens qui ont pris tous les risques et ont évité la mort de milliers de Juifs ? Au nom d’une morale élémentaire les Alliés ne devaient-ils pas poursuivre activement toutes les voies de sauvetages qui se présentaient ? On ne leur demande pas d’intervenir militairement, ce qu’ils refusent constamment, mais de transporter et d’accueillir des hommes en danger imminent de mort. 

 

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011

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[1] WYMAN David,  L’Abandon des Juifs. Les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 135. Département d’Etat, le ministère américain des Affaires étrangères.

[2] HILBERG Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988,  p. 969.

[3] WYMAN, op. cit. p. 137.

[4] IBID. p. 134 et 432.

[5] WASSERSTEIN Bernard,  Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 244.

[6] IBID. p. 245.Note du Foreign Office à l’ambassade d’Angleterre à Washington du 26 février 1943. 

[7] WASSERSTEIN, op. cit. p. 247. Lettre de Washington à son ambassade à Londres du 15 décembre 1943.

[8] IBID.

[9]  WYMAN. op. cit. p. 137.

[10] FRIEDMANN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945,  Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 203.

[11] BRAHAM Randolph, Ed. Jewish leadership in the Nazi area : Pattern of Behaviour in the Free World . New York, 1985, p. 11

[12] RIEGNER Gerhart , Ne jamais désespérer : soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris,1998, p. 138.

[13] BRAHAM Randoph, ed. The Destruction of Romanian and Ukrainian Jews During the Antonescu area, Columbia University Press, New York, 1997, p. 1103.

[14] FEINGOLD Henry, Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 148.

[15] WASSERSTEIN, op. cit. p. 262 et 264. Le nombre passe de 8 000 à 40 000 car le CICR a inclus les familles.

[16]IBID.  p. 264. Une déclaration dans le droit fil d’un mémorandum envoyé de Londres à Washington le 4 juin 1944, alors que les trains vers la mort de Juifs hongrois se succèdent à un rythme accéléré. « Si un million de personnes quittent les territoires sous contrôle allemand, il faudra suspendre les opérations militaires et les Allemands en profiteront pour retourner toutes leurs forces vers l’Est.  D’autre part, font observer les Anglais, la libération d’un tel nombre de Juifs va déchaîner un tollé dans les pays alliés : l’opinion va exiger des comptes à propos des prisonniers de guerre et des détenus civils ». BAUER Yehuda, Juifs à Vendre : Les Négociations entre Nazis et Juifs. 1933-1945, Liana Levi, Paris, 1996, p. 248. 

[17] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Levi, Paris, 1996, p. 287.

 

3Oct

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