L’Europe de l’Est achève la politique de Hitler d’élimination des Juifs

Ecrit par Marc-André Charguéraud le 12 juin, 2010

L’Europe de l’Est achève la politique de Hitler
d’élimination des Juifs

Un aspect peu connu de la persécution systématique des survivants de la Shoah
alors que les Alliés ont gagné la guerre.

Cet article fait partie d’une série qui a pour titre :

La Shoah en perspective
Idées reçues, paradoxes, polémiques, pages oubliées

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L’Europe de l’Est achève la politique de Hitler
d’élimination des Juifs

L’antisémitisme frénétique de Staline a achevé de
rendre ces pays « Judenfrei »

 Hitler avait décidé de débarrasser l’Europe de tous ses Juifs (la rendre Judenfrei). Il n’a pas réussi en Europe de l’Est malgré des expulsions et des exterminations massives. Depuis la fin de la guerre, aussi incroyable et monstrueux que ce soit, les gouvernements et les populations de l’Europe de l’Est ont achevé son œuvre criminelle.

Six pays regroupent alors la plupart des Juifs de l’Est de l’Europe: la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. 5 070 000 Juifs vivaient dans ces pays en septembre 1939, au début de la guerre. 1000 000 ont survécu soit  20%.[1] En 1985, le nombre de résidents n’était plus que de 125 000 soit 2,5% de la population d’origine, huit fois moins que le nombre de survivants à la Libération.[2] Ces pays se sont débarrassés de presque 900 000 Juifs. Ce chiffre considérable et angoissant ne doit rien à l’improvisation ou aux aléas de la vie, mais bien à une politique d’élimination ethnique. Les populations et les gouvernements ont parachevé l’ignoble objectif de Hitler et rendu leurs pays « sans juif » en réglant de façon définitive la «question juive».

Ces pays ont appliqué la politique suivie par les nazis avant la guerre :  refuser aux Juifs le « droit de vivre » en les privant progressivement de toutes les libertés sociales, économiques et politiques. Ces Juifs sont devenus, comme leurs coreligionnaires allemands avant la guerre, « des morts sociaux ».[3] On ne leur a laissé qu’un choix, fuir le plus vite possible, dépouillés de tout.

Tous les moyens ont été utilisés. La quasi-totalité du million de survivants sont des gens qui reviennent chez eux, souvent malades et toujours dans un état de dénuement catastrophique. Ils émergent de leurs cachettes ou ont été libérés des camps où ils ont été enfermés. Leurs espoirs les plus fous sont à la hauteur des horreurs qu’ils ont vécues. Chaque année qui passe, c’est un siècle pour ceux qui n’ont plus rien et attendent tout. Les populations et les régimes en place ne leur épargneront rien.

Ils sont les oubliés des secours les plus élémentaires. Partout des lois prévoient la restitution des biens, mais elles ne sont pratiquement jamais appliquées par des autorités qui craignent de s’aliéner politiquement les « spoliateurs ». Les pogromes se multiplient. En Pologne, entre 1945 et 1947, 1 500 à 2 000 Juifs sont assassinés. L’antisémitisme atteint un degré rarement atteint par le passé dans ce pays.[4]

Réflexion d’un Juif polonais de retour au pays, sauvé par sa déportation par Moscou dans un goulag en Sibérie : « J’ai le coeur  brisé lorsque je réalise que je suis revenu dans ma patrie pour l’abandonner. Pourquoi dois-je quitter ce pays où je suis né, où j’ai grandi, qui est celui de ma langue maternelle, où j’ai passé les meilleures années de ma vie ? De penser à cette patrie m’a donné la force pendant les années si difficiles de la guerre. Pourquoi dois-je tout abandonner pour une vie errante et pleine de peur dans l’inconnu ? Et où dois-je aller ? Je n’ai pas le choix. Il faut partir. »[5] On reste confondu par ce déni opposé aux Juifs de vivre enfin chez eux, après toutes les abominations qu’ils ont vécues.

Les années passent, quelques Juifs qui sont restés reconstruisent leur vie. Les uns en montant une petite affaire, les autres en participant au gouvernement communiste. Rapidement, sur les ordres de Staline, l’antisémitisme d’Etat prend le dessus. En Hongrie, le ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères, Laszlo Rajk, est arrêté avec 27 membres juifs du gouvernement. Le procès de Rajk commence en septembre 1949. Il est accusé de complicité avec « le mouvement sioniste qui, c’est bien connu, est un valet du capitalisme et oeuvre contre les peuples démocratiques du monde. » Condamné à mort, il est pendu avec deux de ses codéfendants juifs.[6]

En Tchécoslovaquie, Rudolf Slansky, secrétaire général du parti communiste, est arrêté le 28 novembre 1951 avec 11 autres dirigeants juifs. Ils sont accusés de conspiration juive mondiale. Il avoue « ses crimes ». Les douze sont pendus le 3 décembre 1952.[7] En Allemagne de l’Est (DDR) le parti au pouvoir décide la purge des éléments indésirables que le journal du parti décrit de façon claire, ce sont : « les apatrides, les cosmopolites sans racines, les barbus, les ennemis de l’indépendance nationale au nez crochu, les infiltrés internationaux…»[8] Les « politiques » n’ont plus qu’une option, fuir pendant qu’il est encore temps.

Tout ce qui a été reconstruit est systématiquement détruit, précipitant les Juifs dans la pauvreté la plus abjecte. A la libération de la Hongrie, les propriétés juives communautaires, des centaines de synagogues, cimetières, écoles, hôpitaux et autres bâtiments ont été rendus au Conseil central des Juifs hongrois. La communauté juive retrouve ainsi une base pour une nouvelle vie sociale, culturelle et religieuse. Ces biens sont expropriés lorsque les communistes prennent le pouvoir.[9] En Pologne, dès le début 1949, les écoles juives sont absorbées par l’école publique. En octobre de la même année, toute autonomie des services de santé et des organisations juives est supprimée.[10] En Roumanie, le gouvernement nationalise en 1948 les écoles juives et en 1949 l’ensemble des organisations juives d’aide sociale.[11] Même les homes d’enfants et les hôpitaux juifs sont repris par l’Etat.[12]

Sur le plan économique la situation devient intenable.  Le 21 mai 1948, les coopératives qui soutiennent l’activité économique juive en Pologne passent sous l’autorité de l’Union centrale des coopératives qui dépend de l’Etat.[13] En Roumanie, par des taxations et de multiples limitations administratives, toute activité privée devient impossible. [14] En 1949 presque toute l’industrie légère en Hongrie est nationalisée, et le commerce de détail placé sous contrôle de l’Etat. Sur 1721 magasins nationalisés en Hongrie en 1949, 1504 appartiennent à des Juifs.

Un article paru le 8 septembre 1949 dans Uj Elet, un journal juif d’obédience communiste, décrit bien le climat délétère qui règne en Hongrie comme dans les autres démocraties populaires : « Les classes moyennes en tant que telles ont désormais accompli leur mission. Que cela leur plaise ou non, elles doivent se retirer de la scène de l’histoire pour laisser la place aux classes sociales montantes : les ouvriers et les paysans…en fait ceux qui s’accrochent au vieil ordre économique et au style de vie petit-bourgeois favorisent une situation qui ne peut conduire qu’à un nouvel Auschwitz, à de nouveaux massacres. »[15] Les nouvelles autorités communistes menacent les Juifs d’un nouveau génocide s’ils ne s’alignent pas sur le nouveau régime.

Hitler est mort, les Alliés ont gagné la guerre et pourtant les persécutions antijuives les plus violentes continuent sans relâche au-delà du rideau de fer. Les régimes communistes utilisent les mêmes méthodes que les nazis avant la guerre. Réduire les Juifs au statut de « non-personnes » pour les forcer à fuir leur terre natale. Les résultats obtenus sont à la hauteur des sévices endurés. En 2 000, il ne reste que 2800 Juifs en Tchéquie, 3300 en Slovaquie, 2300 en Bulgarie, 3500 en Pologne. Un peu plus nombreux en Roumanie, ils sont 10 800, et 51 300 en Hongrie, soit en tout 75 000.[16] Ce que l’on appelle aujourd’hui « nettoyage ethnique » a prévalu sous les yeux d’un monde silencieux qui pourtant s’est battu contre le racisme et pour la liberté.

C’est un abandon cruel des démocraties occidentales dites « chrétiennes » dont on parle trop peu. Hitler a expulsé puis tué quatre millions de Juifs en Europe de l’Est. Les pays du « rideau de fer », où un million de Juifs vivaient encore à la fin de la guerre, ont achevé le crime de Hitler en rendant leurs pays pratiquement « Judenfrei  ».

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Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2010


[1] GUTMAN Ysrael éd., Encyclopedia of the Holocaust, Macmillan Publishing, NewYork-Londres, 1990, p. 1799. A l’exclusion de l’URSS et des Pays Baltes incorporés à l’URSS.

[2] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 995.

[3] Selon l’expression de Daniel Goldhagen.

[4] STEINLAUF Michael. Pologne, in WYMAN David ed. The World React to the Holocaust.. The John Hopkins University Press, Baltimore, 1996, p. 112.

[5] KÖNIGSEDER Angelika  Flucht nach Berlin : Jüdische Displaced Persons 1945-1948, Metropol Verlag, Berlin, 1998, p. 40.

[6] GAY Ruth, Safe among the Germans. Liberated Jews after World War II,  Yale University Press,  New Haven,  2002,  p. 207.

[7] Ibid.  p. 211. CHESNOFF Richard, Pack of Thieves : How Hitler and Europe Plundered the Jews and Committed the Greatest Theft in History, London, Phoenix, 2000, p. 57.

[8] WYMAN, op. cit. p. 223.

[9] CHESNOFF, op. cit. p. 203.

[10] BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989,  p. 167.

[11] BRAHAM Randolph, Tragedy of Romanian Jewry,  City University Press , New York 1994, p. 294.

[12] BAUER, op. Cit. . 156.

[13] Ibid. p. 165.

[14] Ibid. p. 155.

[15] WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000,  p. 67.

[16] DELLA PERGOLA Sergio, World Jewish population 2002, in American Jewish Yearbook, New York 2002.

12Juin

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