J'ai marché dans ma mémoire de Babylone à Tolède, par Herbert Israël

J'ai retrouvé les souvenirs d'un long voyage qui, dans un mouvement de balancier, est parti de Babylone (Bagdad), le Caire et Tolède, pour revenir en 1970 à son point de départ. J'ai longuement suivi dans un atlas et dans mes pensées le périple de la famille de ma grand-mère paternelle, les Hanan. Quatre capitales, le Caire, Tolède, Tunis, Jérusalem en ont été les
principaux points d'ancrage. Pour situer l'époque, il faut revenir dix siècles en arrière. Le
Caire vient d'être fondé en 969 par le calife fatimite Al Mouez, conquérant de l'Egypte, et mon lointain ancêtre Chemoriah ben el Hanan, disciple du Gaon babylonien Cherira et ami de son fils
Haim Gaon, quitte Bagdad peu après, en caravane. Il a été chargé par l'Académie Babylonienne de réunir l'argent nécessaire pour doter des jeunes filles pauvres.

Il partit d'abord pour Jaffa, ville où la baleine recracha Jonas. De lá?á, il s'embarqua avec trois autres rabbins célèbres sur un grand voilier faisant route vers l'Espagne.

La petite histoire se fait Histoire lorsqu'au large de la Sicile, près de Bari, leur bateau fut capturé par des pirates musulmans à la solde du calife de Cordoue. Pour en tirer le meilleur prix,
les pirates décidèrent de vendre séparément les quatre rabbins à trois communautés juives différentes. Mon ancêtre fut racheté par celle d'Egypte, solidaire comme toujours de la détresse de ses coreligionnaires.

Moïse ben Hanokh et son fils Hanokh iront en Andalousie, au sud de l'Espagne, tandis que Rabbi Huchiel s'installera à Kairouan, cité-oasis,, porte du sud tunisien. Ces quatre rabbins, célèbres par leur prestige et leur savoir, déplaceront les trois grands foyers de la pensée rabbinique de l'époque depuis Bagdad vers le Caire, Kairouan et Cordoue.

Chemoriah ben el Hanan, mon ancêtre, fut le fondateur de la Yechiva de Fostat et chef de son tribunal rabbinique. Il a été un prédicateur brillant et écrivit entre autres oeuvres un
commentaire sur le Cantique des Cantiques. Sous son impulsion, la communauté égyptienne devint la plus prospère du Moyen-Orient et pourvut souvent aux besoins financiers des académies de Babylone et de Terre Sainte. A sa mort en 1011, son fils El Hanan ben Chemoriah lui succéda à la direction de la Yechiva de Fostat. Il s'illustra par ses poèmes contre le caraïsme et par des ouvrages de philosophie.

Dans un quartier du Caire, habité alors par la tribu marocaine des Zawila, le calife el Hakem, en 1011, décide de confiner tous les Juifs de la ville. Ce sera le Haret el Yahoud, la rue aux Juifs, nom qu'il conservera jusqu'en 1960. La communauté juive de Fostat, dont la fondation date du premier siècle, rejoignit en 1165 celle du Caire, lorsque le calife régnant décida de détruire cette ville pour empêcher la progression des soldats du royaume latin de Jérusalem. Les Hanan quittèrent cette année Fostat pour le Caire.

C'est à Haret et Yahoud qu'habita Maïmonide, qu'Isaac Luria étudia la kabbale et que Shabetaï ben Zvi, le faux messie, épousa Sarah, une jeune juive polonaise. L'arabe est alors la langue parlée d'une communauté de 15.000 âmes, avec de riches négociants dans les grandes villes mais aussi des artisans et des agriculteurs habitant la province. La polygamie est alors fréquente. Le statut de la "Dhimma" sous les Fatimides est alors infiniment plus enviable que celui des Juifs vivant en terre chrétienne.

Je perds le fil généalogique des Hanan pendant la dynastie des Ayoubides (1171-1250), dont le fondateur fut Saladin. Ils côtoyèrent des savants venus des terres chrétiennes, comme
Anatole ben Joseph, originaire de Lunel (France) et illustrehalakhiste et surtout Maïmonide, né à Cordoue en 1135, médecin decour et qui écrivit au Caire son "Guide des Perplexes" (aussiappelé "Le guide des égarés") et son Michné Torah. Je me plais á?ápenser que dans le foisonnement d'études de la fameuse Yechiva du Caire, ils connurent Abraham ben Moïse ben Maimoun qui succéda à son père Maïmonide comme médecin et Neguid (chef spirituel) de la communauté.

Plus tard, entre 1250 et 1290, sous la dynastie des Mamalouks Bahrides, il y aura des mesures discriminatoires contre les Juifs. Ils seront interdits de charges publiques et obligés de se différencier en portant, visible sur leurs vêtements, une pièce de tissu jaune, analogue à la rouelle chrétienne, ou l'étoile jaune sous les nazis.

Sultana Hanan, mon arrière grand-mère et mémoire vivante de la famille, racontait que les Hanan quittèrent alors l'Egypte, les uns pour la Tunisie et les autres pour Tolède en Espagne. Dans son parler arabe mêlé de mots hébreux, elle conta à ses huit petits-enfants l'arrivée en Espagne devenue très vite le pays de l'intolérance, de l'inquisition et des bûchers.

Déjá?á le quatrième Concile de Latran prescrit un signe distinctif aux Juifs. Plus tard, l'Eglise de Castille leur impose une taxe spécifique, celle des trente deniers. Les prêtres dominicains et
franciscains demandent et obtiennent du pape Innocent IV l'autorisation de prêcher dans les synagogues.

A partir de 1310, la condition de vie des Juifs en Espagne se dégrade. En 1378, l'archidiacre Fernando Martinez d'Eoija, confesseur de la reine, ameute le peuple contre eux. En 1391, fanatisés par les harangues de ce même archidiacre, ce seront les massacres des Juifs de Séville, Valence, Barcelone, Saragosse, Cuenca, Tortose, Burgos, les Baléares. Le Pape espagnol Benoá?át XIII (cardinal Pedro Deluna) s'illustre dans l'histoire des persécutions antijuives et se félicite publiquement d'avoir défait les Juifs. Des milliers furent assassinés ou se suicidèrent pour ne pas abjurer leur judéité. Pris de panique, beaucoup de ceux qui n'avaient pas pu fuir ni se cacher, se convertirent pour avoir la vie sauve. C'est à partir de cette époque que se formèrent les premières communautés de "conversos", les marranes. Les Hanan quittent l'Espagne en 1390 pour la Tunisie. Ils y avaient des parents avec qui le contact n'a jamais été rompu.

Dans la mémoire relayée de génération en génération, il subsistait chez mon arrière grand-mère la crainte de l'intolérante et sanguinaire église. Je parlerai dans mon prochain article de la Tunisie des années 1390 à 1830. Ce fut un havre de paix relatif. Il se reforma de nouvelles racines et de nouvelles alliances. Puis en 1830, un Hanan aventureux partira faire du commerce en Egypte.

Cette période m'est proche et chère. J'ai eu le privilège de côtoyer et de connaá?átre les témoins des témoins. Mon enfance a été bercée par la magnificence des conteurs. Je m'efforcerai d'être le reflet fidèle de leurs récits et de leurs souvenirs.

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