Une poetesse israélienne, par Elie Carasso

Une poétesse israélienne s'exprime en judéo-espagnol: Margalit Matatiahu.

Muy Honorado Sr Elie Carasso,
Vos eskrivo despues de averme enkontrado kon el Sr A. Ruso. El me konto sovre vos i sovre la magnifika ovra por la lengua Judeo-Espaniol ke azes en vuestro sivdad, i tambien sovre el folklor. Seria un grande plazer para mi de saver mas detalios sovre la komunidad judia ke se enteresa en la kultura de nuestros padres ... en grecia. Es una surpresa agradavle de enkontrar semejante voluntad.

Yo so nasida en Israel, a padres ke nasieron en Saloniki, i arivaron a Israel. Desde mi chikes ke me entereso la lengua Judeo-Espaniol (Ladino) i mas tadre, de edad de 17 anios, ya partisipi en el programa en Judeo-Espaniol a la radio ke avlava del folklor i tambien de la aktualia (partisipi en este
programa mientres 25 anyos). Empesi a eskrevir poezias en Ladino i en Hebreo, i la primera poezia ke se publiko fue en Ladino a la idad de 18 anyos. Ansi kontinuo mi ovra asta oy en dia.

Vos mando mis dos ultimos livros eskritos en Hebreo i Judeo-Espaniol.

Seria para un muy grande plazer de estar kon vos en kontakto. Espero vuestra karta.

Kon un kordial saludo.

Margalit Matatiahu


C'est avec un grand plaisir et une vive reconnaissance que je découvrais la teneur du message et les deux recueils de poèmes bilingues de Margalit Matitiahu, dans l'avion qui me menait le 10 aoùt de Marseille à Amsterdam, cette autre capitale, avec Salonique, de la diaspora séphardie près de la magnifique synagogue portugaise. Ainsi les fils du passé se renouaient dans ma mémoire.

Dona Matilde Leon, la mère de Margalit, partit à 19 ans pour Israël, abandonnant toute sa famille à Salonique et même son fiancé. Il vint la rejoindre trois ans plus tard en Terre Sainte. Mais Dona Matilde ne cessa pas pour autant d'aimer sa ville natale. Avec ferveur, elle collectionnait journaux et revues publiées par les Juifs de Salonique, constituant à demeure
un inestimable fonds culturel.

Cette passion de sa mère joua un grand rôle dans la formation culturelle et esthétique de la jeune Margalit. Elle fut naturellement bilingue et, quand elle se tourna, dès 18 ans, vers
la poésie, son premier poème publié, comme elle le rappelle elle-même dans son message, fut en judéo-espagnol. Au-delá?á de saparticipation de vingt-cinq années au programme en judéo-espagnol de Kol Israël, elle a écrit et publié en hébreu de nombreux recueils de poésies. Donnons leurs titres en judéo-espagnol :

- Por el vidro de la ventana (1976);

- El no selensio veraniego (1979);

- Kartas blankas (1983);

- Exposada (1983).

Mais ensuite, elle eut le courage et l'audace, dans une société israélienne ayant quelque peu tendance à dévaloriser tout ce qui venait de l'Exil, d'assumer son bilinguisme, au vu et au su de tous. Dans une déclaration que reproduit en castillan Mario Wainstein dans le journal "Aurora" (22 aoùt 1991), Margalit Matitiahu se livre à une véritable profession de foi :

"Esa say yo. Con esos dos idiomas. No hay ocasiones. No sufro de esquizofrenia y tampoco estoy dipuesta a renunciar a parte de lo que soy para hacerles la vida mas facil. Quienquiere escribir desde lo mas profundo de su ser, hay cosas que puede decir solo en el languaje de su madre".

En ces temps où beaucoup se préoccupent de tenter le sauvetage dela langue judéo-espagnole, cette prise de position de Margalit Matitiahu, du sein même des lettres israéliennes, doit être évaluée à son juste poids!

Dans le premier recueil bilingue -"Kurtijo Kemado" (1988) - le sujet de toutes les poésies (onze textes en deux versions) est l'extermination de la communauté juive de Grèce. Ces textes furent écrits, comme le rappelle Shmuel Raphael dans la préface du livre, "pendant un voyage à travers les communautés juives de Grèce, fait durant l'été 1986 par des enfants rescapés de la Shoah". Ainsi, à titre d'exemple, le poème sur la Place de la Liberté, cette place de Salonique où les Juifs furent rassemblés par les Nazis en juillet 1942 pour être envoyés ensuite en travaux forcés, enfermés dans les ghettos et finalement déportés, à partir du 15 mai 1943, vers les camps d'extermination.

"En la plaza pozava la kayades
Ma muestros ayidos sintian el ruido ke
suvia del tiempo pasodo
Las Ventanas de las kazas mos miravan kon ojos estranyos
I una negregura enkolesida paresia abashar
De las agilas arrevatadoras vestidas de maldad ...".

Ainsi, le poème qui donne son titre au recueil et que je cite en entier :

"Me topava en tiera ajena
En un estranio kurtijo
Arodeada de barakas pretas
I de kolonas en desorden espardidas.

Dientro mi lo savia
Ke en otros lugares
Las kolores brian
I el silensio reina
Kon kalmesa i siguridad.

A mi esprito keria dar
La libertad de fuir,
El kurtijo kemado
Me azia sinias
Sin dizir.

Aoùt 1986

Le bouleversement ressenti par l'enfant de rescapés qui retourne à la source natale détruite, anéantie, imprègne le recueil tout entier, et le métamorphose en prière.

Dans la seconde publication bilingue, datée de 1992 et dont le titre est "Alegrika", Margalit peint cette fois non la mort, mais la vie de la communauté disparue. Citons encore une fois Shmuel Raphael dans la préface de ce recueil, mais laissons-le s'exprimer dans la belle langue qui se déploie dans les poèmes :

"El kurtijo kemado bien konosido del primer livro deviene un kurtijo yeno de vida, yeno de personajes enbueltas en la magia i la senioria, yeno de kolores, sabores i bozes ke vienen para trokar las ventanas seradas kuvyertas de memorias i dolor. Las figuras de este kurtijo konosen el kopiko de 'uzo' i de la 'retzina' i saven gazarsen de la vida".

Le livre comporte vingt-cinq poèmes bilingues, plus une dizaine de poèmes en hébreu seul qui, eux, renvoient à une autre veine, celle de l'érotisme. Un poème sur 'Alegrika', parmi tant
d'autres :

"En las orias del rio eskuro
Traversa la boz
Ke esparze las palavras
Sovre la agua koriente ...

"Alegrika"!
Le dize el esprito de su madre :
"La boraska - i a las raizes arasta,
Solo el aire dulse save ..."

I Alegrika,
Rekoje las palavras
Ke koren en su puerpo
Komo un rio de kompromisos ...".


L'adresse de Margalit est la suivante :

Margalit Matatiahu
Hahavazelet 15
Kiron, 55454 - Israel


Il ne s'agit pas d'une indiscrétion; elle figure dans ses livres. Ecrivez-lui pour commander ses ouvrages et lui faire part du trésor de vos mémoires. <MS><$B1><D>


Elie Carasso est professeur de philosophie en Avignon. Descendant de familles saloniciennes (Carasso-Nahmias), il est directeur de publication de l'ouvrage sur "Les Juifs de Salonique au début du XVIe siècle", comportant l'article de Mikael Molho (à commander chez lui : 41 rue J. Clerc de Molière, 13150 Tarascon). Il est l'auteur de "La couleur du temps", chronique familiale des Nahmias de Salonique (fin XIXe siècle) à Clermont pendant et après la deuxième guerre mondiale, livre qui paraá?átra au début de février 1993 (pour lequel on peut écrire à l'adresse indiquée ci-dessus).

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