Communauté de destin, par Henry Méchoulan

1492 est une date que les uns célèbrent dans une atmosphère festive et heureuse, mais que les autres commémorent avec émotion. C'est le cas des Indiens, des Juifs et des Morisques. Mais qui sont donc les Morisques? Le terme apparaá?át en Espagne vers 1500, date où commencent les conversions massives au christianisme d'une population musulmane, les Maures,
définitivement vaincus en terre d'Espagne le 2 janvier 1492. Quand les rois catholiques entrent ce jour-lá?a?á Grenade, c'est la fin d'une longue coexistence qui faisait du Juif, du chrétien et
du musulman, parfois des ennemis, mais souvent des interlocuteurs. Si l'évangélisation de la population maure commence avec une certaine douceur, elle va très vite se transformer en mesures coercitives destinées à effacer toute trace de culture et de religion islamiques : il faut transformer les Maures en Morisques, c'est-á?á-dire en convertis d'origine musulmane. Les pressions de l'Eglise catholique font oublier à Ferdinand et à Isabelle la promesse faite aux vaincus de pouvoir exercer librement leur culte. Le 13 septembre 1525, toutes les mosquées sont transformées en églises. Les mesures contre les Morisques seront si violentes que ceux-ci prendront les armes en 1558 et défieront le pouvoir royal pendant deux ans. La répression, particulièrement dure, s'achèvera par l'esclavage de tous les Morisques faits prisonniers par les soldats, et ceux qui ne connaissent pas ce sort vivront de plus en plus difficilement jusqu'à la date de leur expulsion qui, décidée en 1611, s'achève en 1614. Ainsi Juifs et Morisques furent déracinés, chassés de ce qu'ils considéraient comme leur patrie et jetés sur les routes
de l'errance.

Communauté de destin avec les Juifs? Oui à bien des égards. Les uns comme les autres ont tenté, dans le secret de leur coeur, de conserver la foi ancestrale et c'est pourquoi crypto-juifs et
Morisques ont été les victimes d'une même institution abominable : l'Inquisition. Tout comme elle s'acharna sur les crypto-juifs, elle fit monter sur le bûcher les descendants des Maures. A ce danger inquisitorial, il faut ajouter la honteuse pratique des statuts de pureté de sang qui excluait de toutes les fonctions publiques et de tous les honneurs les nouveaux chrétiens, faisant d'eux des hommes méprisables et définitivement maculés. Cette macule était censée se propager "par la semence et coller aux os" de faá?áon "naturelle et immuable" comme l'affirme un auteur espagnol du début du XVIIe siècle. Les défenseurs des statuts de pureté de sang unissent dans leur délire, dans leur phobie raciale, les Juifs et les descendants des Maures qu'ils lestent du poids de leur origine de faá?áon implacable et nécessaire. Comme le Juif converti, le Morisque sera toujours un Maure et l'eau baptismale ne parviendra jamais à le laver de sa souillure. De même que le Juif est perá?áu comme exhalant une mauvaise odeur, comme "souffrant en permanence d'hémorroïdes et d'un flux de sang anal<D>", de même le Morisque est décrit comme un copulateur permanent, orgiaque, impudique, dont le coït avec les bêtes est fréquent, ce qui fait que les Morisques élèvent leurs enfants comme des animaux. Un évêque dont il faut retenir le nom, Salvatierra, proposera même au XVIIe siècle une solution définitive au problème morisque par la déportation assortie de la castration des hommes et de la stérilisation des femmes.

En matière religieuse, la lutte contre les Morisques est d'autant plus facile que les anti-Coran fleurissent et que les théologiens catholiques sont plus à l'aise dans le combat contre Mahomet que contre les lois de Moïse : le Nouveau Testament ne peut se passer de l'Ancien. A la détestation des Espagnols catholiques à l'égard des convertis d'origine juive et maure, il faut ajouter la peur que les Morisques suscitent, une peur qui redouble lahaine et justifie le rejet. En effet, l'armée de Philippe II, on l'a dit, a mis deux ans pour venir à bout de la révolte morisque
de 1568 et l'on craint que le puissant Islam, géographiquement très proche, ne vienne au secours de cette minorité opprimée. Même si ce ne fut pas le cas, la peur d'une intervention exista toujours dans les mentalités, peur entretenue par des razzias de corsaires barbaresques sur les côtes espagnoles. En dépit de cette haine, les Espagnols reconnaissaient aux Morisques des qualités de sérieux, de travail et de compétence indéniables, particulièrement dans les domaines médical, commerial, artisanal et agricole.

Lorsque l'Espagne décide de les chasser définitivement, elle consomme son déclin, mais espère par ce tribut expiatoire offert à la divinité que la purification de son territoire entraá?ánera un regain d'amour divin. Dieu avait récompensé l'expulsion des Juifs par la découverte de l'Amérique; on souligna la coïncidence entre l'expulsion des Morisques et la découverte des Philippines et des Moluques.

Ce discours fanatique ne fut pas partagé par tous les Espagnols. Ceux qui faisaient usage de leur raison, les meilleurs penseurs politiques du temps et ceux que l'on appelait les "arbitristas" comprenaient que le rejet de l'autre - le Juif comme le Maure - conduisait à des décisions catastrophiques pour leur pays. Nombreuses furent les voix qui s'élevèrent contre cette politique de l'intolérance qui privait l'Espagne d'éléments indispensables à sa puissance et à sa prospérité. Il y eut des hommes courageux à toutes les époques pour dénoncer, plus ou moins ouvertement - car l'Inquisition était vigilante, surveillant les hommes et contrôlant leurs livres - le fanatisme aveugle et cruel. Un des plus beaux textes fut écrit par un Valencien, Fadrique Furio Ceriol, et imprimé à Anvers en 1559. Il doit être relu sans cesse, médité et enseigné : "Il n'existe pas plus de deux pays dans le monde :celui des bons et celui des méchants. Tous les bons, qu'ils soient Juifs, Maures, Gentils, chrétiens, ou d'une autre secte, font partie d'unmême pays, d'une même maison, d'un même sang".

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