Portugasiade (1), par A.Bueno de Mesquita

Présentation

A l'occasion de son 80e anniversaire, "Nol" Bueno de Mesquita, architecte d'intérieur renommé, né à Amsterdam en 1908, a consigné par écrit pour ses amis quelques souvenirs de son
enfance et de sa vie dans le milieu si typique des Juifs portugais de la métropole hollandaise. Ces esquisses savoureuses illustrent à merveille les caractéristiques - qualités et travers- de ceux que leurs coreligionnaires 'Tedescos' (Ashkenazes) surnommaient avec une pointe d'agacement (ou d'envie?) les "Mechoggene Portugiesen" (faut-il traduire?: ces Portugais timbrés). Chacune de ces vignettes laisse transparaá?átre l'âme de cette communauté attachante, caractérisée par sa "gravidade" (sens de la grandeur, gravité), son "dor-dor gravidade" au maintien de la lignée portugaise de génération en génération, ses "simnkhot" (joies), et ses "mitsvot" (services rendus au prochain, accomplissement d'un devoir moral qui grandit celui qui s'en acquitte). L'auteur nous a aimablement autorisés à présenter quelques
extraits en traduction française aux lecteurs de Los Muestros. Nous l'en remercions chaleureusement en lui souhaitant une vieillesse heureuse "ad meah ve - esrim".


Nathan Weinstock

Gravidade

Le vieux monsieur Rimini était un homme aux talents artistiques multiples, de petite taille, très vif, aux cheveux gris bouclés et aux yeux bleus. Excellent tailleur de diamant par ailleurs.

Peut-être ai-je puisé mon inspiration pour devenir architecte d'intérieur chez lui, à l'étage supérieur de son immeuble de la deuxième Jan Steenstraat.

Tous les murs de son living agréable étaient tapissés de timbres-postes, de haut en bas, de sorte qu'ils servaient d'arrière-plan coloré et capricieux aux innombrables toiles et statuettes de bois dont il était l'auteur.

Mais sa grande fierté, c'était surtout sa merveilleuse voix de baryton. Il assistait chaque année aux représentations du théâtre Carré et fréquentait assidûment l'opéra italien. Il pouvait chanter sans une fausse note tous les airs du bel canto.

Mon grand-père Piementel était président de la maison de retraite pour Juifs portugais.

Chaque année, en décembre, à l'occasion de la fête de 'Hannoukah', on tenait une grande fête pour les petits vieux dans la grande salle. Les "<MI>Menorot<D>" (chandeliers) brillaient aux fenêtres, leur lumière scintillait dans la salle.

On grignotait, on bavardait et on riait beaucoup. Mais le clou de la soirée, c'était le spectacle des artistes.

Le premier à se présenter était Léon Boedels, le grand humoriste de la revue Flora de l'Amstelstraat. En jaquette, le ventre proéminent barré d'une chaá?áne d'argent, et inévitablement affublé d'un haut de forme placé de biais sur sa tête par esprit de coquetterie, il égrenait son répertoire et racontait les plaisanteries dont il émaillait toujours son tour de chant.

Puis, le vieux monsieur Rimini grimpait sur scène pour chanter ses airs italiens avec beaucoup de panache.

Mais venait se produire alors pour les petits vieux l'artiste dont ils se délectaient le plus : le célèbre prestidigitateur Santilhano. Ce qui les fascinait au plus haut point, c'est qu'à chaque numéro le noeud papillon qui ornait son col blanc changeait subitement. En gravissant l'estrade, il arborait un noeud rouge vif à pois blancs et puis subitement c'était un noeud bleu et blanc, puis jaune et violet, et puis encore noir et orange.

Il sortait des colombes de son chapeau qui se mettaient á voltiger, des couronnes entières de fleurs, diverses boissons et, par un tour de passe-passe, tout cela disparaissait comme par enchantement.

Comment était-ce donc possible? Voilá?á les merveilles que les petits vieux attendaient avec impatience durant toute la soirée. Les hommes portant des casquettes noires, des costumes bleus
délavés, les petites vieilles en robes brunes ternies et bonnets pincés, attachés de manière à couvrir leurs bandeaux gris sale.

Tous s'empiffraient et riaient.

Mais un soir, on entendit des protestations. Léon Boedels avait pris congé, saluant l'auditoire avec élégance, et le vieux monsieur Rimini s'avaná?áa sur scène. Debout, le geste ample et majestueux, il fit retentir un air italien après l'autre : la Traviata, la Bohême, etc., etc....

Il était entré en transe et ne songeait même pas à s'arrêter.

Son récital était programmé pour une demi-heure, mais il était déjà occupé depuis plus d'une heure entière. Au début, l'auditoire l'écoutait, captivé. Mais peu à peu, les petits
vieux se mirent à s'agiter. Ils attendaient impatiemment leur prestidigitateur. On entendit d'abord tousser discrètement. Mais bientôt, on se mit à tousser plus vigoureusement et, pour finir, la salle entière n'était qu'une seule masse en proie à une effroyable quinte de toux. On n'entendait plus le chanteur.

A ce moment-lá?á, le vieux Rimini qui se tenait sur l'estrade, droit comme un piquet - fit un effort pour se surélever en raison de sa petite taille et, articulant avec précision en détachant nettement ses syllabes, il laná?áa : "Cela vous ennuie? Eh bien, en ce qui me concerne, cela m'ennuie depuis longtemps!".

"Ecoutez donc les misérables plaisanteries de Léon Boedels et délectez-vous des stupides tours de Santilhano. Vous êtes de trop gros "hammers" (ânes) pour comprendre quoi que ce soit à l'art véritable".

Et, d'un air princier, la tête haute, il gagna la sortie de la scène.

Gravidade.

Pendant un moment, un silence pénible régna dans la salle.

Puis Santilhano vint.

Le plus fauché des Portugais demeure un Portugais

Moos (Moïse) de Mattos habitait au 3e étage de la Nieuwe erkstraat. C'était un petit bonhomme, sautillant et nerveux, qui gagnait péniblement sa maigre croùte en vendant des cigaresqu'il roulait lui-même. Leur qualité était passablement médiocre, de sorte que les autres membres de la 'kehilla' (communauté religieuse) ne lui en achetaient guère. Il ne tenait pas trop à importuner ses coreligionnaires ... mais ... souhaitait tout de même attirer leur attention sur ses cigares.

C'est pourquoi, après l'office à la '<MI>Snoge' (synagogue portugaise du mot Esnoga) il se postait à la sortie de l'édifice et levait le doigt en récitant d'un seul trait "Kerkstraat
123, 3e étage".

Au sein de la communauté, chacun l'appelait "Moos 1-2-3".

Un beau jour, il se trouva que le facteur devait remettre un pli à M. Texeira de Mattos, 123 Kerkstraat, 3e étage.

Aucune indication ne figurait sur la porte de la maison. Il y avait, du reste, deux possibilités : il pouvait s'agir du 3e étage de l'immeuble de devant ou du 3e étage de l'arrière-maison. Le facteur sonna au 3e étage. Moos ouvrit la fenêtre et appela : "Qu'est-ce que c'est?"

- "Y a-t-il un Texeira qui habite ici?""
- Non",répliqua sèchement Moos de tout en haut."
- Mais qui donc y habite alors?"

Et Moos de répondre, avec une incroyable dignité : "C'est Texeira de Mattos qui habite ici".

(1) Paru en néerlandais en 1988 aux Editions Eburon (Postbus 2867 à 2601 CW Delft, Pays-Bas), numéro ISBN 90-5166-023-5, illustrations de Karel Junger.

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