L'interminable voyage, par Guydan Korchia

La traversée aurait dû prendre quelques heures. Elle a duré 32 ans. Et pour arriver au port, il fallut un autre capitaine.

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1961, une frêle embarcation quitte furtivement la côte marocaine, par une mer d'huile, en direction de Gibraltar. Nouvel "Exodus", le "Pisces" effectuait ainsi sa 14ème traversée, avec à son bord 43 émigrants clandestins, déterminés à réaliser leur rêve séculaire, monter en Israël. A peine arrivée en pleine mer, l'embarcation se heurte à une terrible tempête qui ne lui laisse aucune chance. Les passagers ont juste le temps de mettre leurs gilets de sauvetage avant de se retrouver ballottés par les flots. Le capitaine espagnol et son mécanicien, plus expérimentés, s'emparent du canot et seront ainsi les seuls rescapés de ce drame. Le commandant israélien, Hayim Sarfarty, reste à bord du petit bateau pour alerter par radio les secours, et coule avec lui quelques minutes plus tard. Des navires franá?áais, marocain, britannique commencent les recherches avec un retard de douze heures. Ils n'arrivent à repêcher que les deux Espagnols qui, ramenés au Maroc, seront jugés puis rapidement libérés. La mer rejette sur le rivage marocain 22 corps, portant encore leurs gilets de sauvetage : ils sont morts de froid.

Dans la confusion de ce drame sans précédent, les autorités marocaines les enterrent à la hâte, sans aucune cérémonie religieuse, au cimetière de Al Husseima, sans aucune indication de noms, en donnant simplement des numéros aux tombes. De crainte que les corps ne soient déterrés, les tombes sont scellées par une épaisse couche de ciment armé et le carré clos de quatre murs sans aucune ouverture. Une enquête est ouverte en Israël, pour savoir si seule la destinée est responsable, ou si des négligences humaines n'y ont pas contribué. Une question reste sans réponse à ce jour : pourquoi le canot pneumatique de sauvetage n'a-t-il pas servi? Etait-il à bord, ou remorqué par le bateau? Les résultats de l'enquête, classés "top secret", ne peuvent toujours pas être publiés.

Pendant deux semaines, l'Aumônerie de Tsahal procède à l'identification des corps. Et le 14 décembre, ce sont les funérailles nationales au Mont Herzl, en présence des grands de la nation, des représentants du judaïsme marocain et d'une foule recueillie. Comme le titre "Hadashoth" : "Pour une fois Israël a rendu hommage aux Marocains", révélant au grand public l'épopée sioniste au Maroc.

La presse s'est emparée de l'affaire et, avec une rare unanimité, a réuni dans un même hommage la communauté des originaires du Maroc et le caractère humanitaire du geste du roi Hassan.

Le 12 janvier à 11h, la pose des pierres tombales sera marquée par une cérémonie officielle.

Puis un silence de plomb s'abat sur la tragédie, aussi lourd que les chapes de ciment sur les tombes, et aussi infranchissable que les murs qui les enserrent. Nul n'ose en parler, ni les familles
endeuillées, ni la communauté juive du Maroc, ni le Mossad.

Vingt ans plus tard

Il a fallu attendre que le mouvement d'intellectuels nord-africains Beyahad, fondé à Jérusalem par Sam Ben-Chetrit en 1978, se saisisse du sujet et obtienne, en 1980, du gouvernement israélien, de reconnaá?átre les victimes du "Pisces" comme des combattants tombés au champ d'honneur, et fasse du 23 Tevet, date anniversaire du naufrage, la Journée de l'Aliyah clandestine d'Afrique du Nord. Des stèles sont érigées à Ashdod et Dimona. Chaque année, le 23 Tevet est célébré à Jérusalem par le Mouvement Beyahad, et à Ashdod par l'organisation des Anciens de l'Aliyah clandestine, fondée par Méir Knaeo.

L'idée de transférer les restes des victimes en Terre Sainte germe en 1983, et lors de son voyage au Maroc, Sam Ben-Chetrit part à la recherche de leur lieu de sépulture. Il sera le premier, après une traversée du désert de vingt ans, à dire le Kaddish sur les tombes des héros oubliés, et à y déposer des fleurs. Emporté par l'émotion, il fait aux naufragés le serment que Joseph fit jurer par ses frères : "Quand Dieu se souviendra de vous et vous ramènera en Terre d'Israël, vous emporterez mes ossements avec vous".

La longue quête

Dès son retour en Israël, il réunit les représentants des familles, et en obtient des procurations notariées irrévocables, le nommant comme seul chargé du rapatriement des corps. Fort de cette confiance et de l'appui du gouvernement israélien, il s'adresse au Palais Royal à Rabat et expose le problème. Le roi, sympathisant avec la douleur des familles, donne immédiatement son accord de principe, laissant l'exécution au "moment opportun".

Ce moment, il faudra encore dix ans pour qu'il arrive, après bien des péripéties maintenant bien connues, mais qui exigèrent tout au long de multiples voyages de Sam Ben-Chetrit au Maroc, et l'intervention des plus hautes personnalités d'Israël, de France, des Etats-Unis, sans oublier le secrétaire-général de l'ONU.

Le dénouement

Hassan II, désireux d'ajouter un pas au processus de paix, décide enfin en septembre 1992, de donner le feu vert au transfert. De nouveau, Sam Ben-Chetrit s'envole pour le Maroc et, avec la collaboration précieuse de la communauté juive marocaine, du président du conseil des Communautés Serge Berdugo, et de son vice-président Robert Assaraf qui noue les fils, la grande heure arrive. Trois jours durant, les membres de la Hevrah Kadisha de Casablanca, des vétérans de l'action communautaire et sociale au Maroc, et Salomon Azoulay, exhument les corps; un avion marocain assure leur transfert en Israël.


Majesté,

Qu'il me soit permis, à l'heure du dénouement de cette tragique affaire du "Pisces", en mon nom personnel, au nom de M. Yitzhak Rabin, Premier ministre d'Israël, au nom des familles endeuillées que je représente, au nom des centaines de milliers de Juifs originaires du Maroc en Israël et à travers le monde qui en ont suivi avec passion les péripéties, et, je peux ajouter, au nom de tout le Peuple juif, d'exprimer à Sa Majesté les sentiments d'intense émotion et de profonde reconnaissance pour sa magnanimité. Son geste, empreint d'humanisme, viendra alléger
la douleur des familles endeuillées, et leur permettra de remplir les devoirs impérieux que nous dicte notre religion. L'histoire retiendra que, s'élevant au-dessus des considérations de politique et d'opportunité des haines et des rancunes, Sa Majesté a choisi la voie du courage et du coeur, en permettant le transfert en Terre Sainte, auprès de leurs proches, des restes des naufragés du "Pisces". Elle y décèlera une confirmation supplémentaire éclatante de la justice et de la
bienveillance dont la dynastie alaouite entoure ses sujets juifs depuis des siècles.

Par cet acte empreint d'humanisme, Sa Majesté poursuit le chemin tracé par son illustre Père - que sa mémoire soit à jamais bénie - Mohammed V, ce "Juste des Nations" comme l'ont couronné nos rabbins. Le Mouvement Beyahad, que j'ai l'honneur de présider, lui a rendu en son temps l'hommage qu'elle mérite dans le parchemin, signé par 71 hautes personnalités,relatant la protection dont Elle a entouré ses sujets juifspendant la Deuxième Guerre mondiale, quand les imitateurs desnazis du régime de Vichy ourdirent d'étendre au Maroc les persécutions qui ont fait la honte de l'Europe. J'ai eu, avec les représentants du judaïsme marocain, l'insigne honneur de le remettre à Sa Majesté à l'occasion de son anniversaire, le 13 Dou Al-Kaddo 1407 - 10 juillet 1987.

Les originaires du Maroc se considèrent, de par leur expérience historique de cohabitation judéo-musulmane exemplaire, comme le pont naturel pour la paix et la réconciliation judéo-arabe. Au moment où le processus de paix semble s'enliser, ils lancent un appel à Sa Majesté pour relancer avec encore plus de vigueur ses efforts, ouverts et secrets, pour surmonter les derniers obstacles et arriver enfin à cette réconciliation des fils d'Abraham qu'Elle appelle de ses voeux.

Notre espoir secret est d'avoir, de nos jours, le privilège d'accueillir sur le sol de la Terre Sainte, bercea###u de notre civilisation commune, et de Jérusalem, capitale de la paix, Sa Majesté, et de lui exprimer, devant le monde étonné toute l'admiration, le respect, l'affection et l'amour que nous avons pour Sa personne. Que cette heure soit proche, Amen!

Que Dieu accorde longue vie à Sa Majesté, et qu'Elle puisse continuer à assurer le bonheur et la prospérité du peuple marocain auquel tant de liens nous attachent. Que la bénédiction de Dieu soit sur Sa Majesté et son noble peuple.

Votre dévoué serviteur
Sam Ben-Chetrit<R>Casablanca, le 1er décembre 1992.


Sam Ben-Chetrit, né en 1938, a fait son aliyah en 1963. Ancien enseignant, il est président du Mouvement Beyahad (Ensemble), mouvement pour l'unité du Peuple juif, qu'il a fondé en 1979. Beyahad s'est fixé des buts essentiels :

- renforcer l'unité et l'intégralité du Peuple juif,

- promouvoir la tradition juive,

- freiner l'assimilation en Diaspora,

- encourager l'initiative et l'engagement de chacun.

Sam Ben-Chetrit préside aussi le comité international organisateur des festivités de la Mimouna.

Guydan Korchia est le rédacteur en chef de notre estimée consoeur MEDIA-CONTACT, le journal des francophones d'Israël.

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