Les Juifs en Inde, par N. Nathanson et V. Tourtet

L'Inde, berceau de plusieurs grandes religions, a, pendant des siècles, fait bon accueil au judaïsme, au christianisme et à l'Islam. L'histoire du judaïsme et des Juifs en Inde est certainement celle qui demeure la moins connue, d'aucuns ne soupçonnant même pas l'existence de Juifs en Inde. Cette méconnaissance est en partie imputable au fait que le nombre de Juifs y est très limité puisqu'il n'en reste qu'environ 5.000 sur les 30.000 recensés dans les années 1940. Contrairement aux Juifs de la plupart des autres parties du monde, les Juifs de l'Inde n'ont jamais été victimes d'antisémitisme et sont l'illustration vivante de la largeur d'esprit des communautés hindoues et musulmanes auprès desquelles les communautés juives se sont intégrées depuis des siècles et y ont toujours joui de la plus grande quiétude.

La plupart des Juifs de l'Inde ont émigré aujourd'hui en Israël (on y compte maintenant environ 25.000 Juifs indiens arrivés depui la création de l'Etat d'Israël en 1948), au Royaume Uni, aux Etats Unis, au Canada et en Australie. Les trois communautés juives en Inde sont :

- les Bene Israël (20.000 en 1951) localisés dans l'état du Maharashtra autour de Bombay et de la région de Konkan;

- les Juifs de Cochin au Kerala (3.000 dans les années 1940);

- les Iraqi ou Baghdadi (6.500 en 1940) qui, après l'arrivée de quelques individus à la fin du XVIIIème siècle, sont venus d'Iraq au début du XIXème siècle et se sont installés principalement à Bombay et Calcutta.

Selon la légende et la tradition, les premiers Juifs se seraient établis en Inde à l'époque du roi Salomon ou au moment de la destruction du Second Temple en 379 quand Jérusalem tomba aux mains de Titus Vespasien. Un parchemin conservé au Musée national de Kerala stipule : "Après la destruction du Second Temple, en l'année 3828 de la Création, en l'année 3168 de la tribulation et en l'année chrétienne 68, près de 10.000 Juifs des deux sexes arrivèrent sur la côte de Malabar et s'installèrent à Cranganore, Palloor, Mahadam et Pallothoo, qui plus tard s'appelèrent Mahodraptana et Chningley sous le règne de Cheumproomal ...".

Toutefois, le témoignage historique le plus ancien sur l'établissement des Juifs sur le sol indien se trouve dans les inscriptions indiquant les privilèges accordés au chef de la communauté juive, Joseph Rabban, par le roi Bhaskara Ravi Varman Ier, installé à Cranganore sur la côte de Malabar et rédigées entre 974 et 1020.

Les récits de voyageurs et géographes de l'époque médiévle - Juifs, Chrétiens et Musulmans - tels que al-Idrisi, Benjamin de Tudela, Qazwini, Oderic de Pordenone, Marco Polo, Frère John de Montecorvino, al-Dimashqi, Abulfeda et d'autres, témoignentde la présence de colonies juives sur la côte de Malabar. Plusieurs villes sont mentionnées comme ayant accueilli des Juifs parmi lesquelles Shinkali, la Cranganore moderne d'où sont issues plussieurs communautés juives, celles d'Ernakulam, Parur, Chennamangalam, Calicut et surtout Cochin.

Lorsque Goa devint le siège du vice-roi portugais des Indes en 1510, de nombreux Juifs portugais et espagnols vinrent en Inde. Ils furent malheureusement victimes de l'Inquisition établie en 1560.

Contrairement à la colonie juive installée à Goa et aujourd'hui disparue, les Juifs de la côte de Malabar à Cochin jouirent d'un sort meilleur grâce au soutien et à la protection des rajas pendant la période d'occupation qui leur octroya la liberté de culte et l'autonomie culturelle sous la responsabilité d'un mudaliar. Le premier fut Baruch Josef Lévi auquel succéda son fils, puis la famille Castiel originaire d'Espagne. En échange des privilèges (1) qui leur étaient accordés et qui les plaçaient à égalité avec les castes supérieures, les Juifs de Cochin apportaient au raja une aide militaire. Ils jouaient également un rôle important dans les échanges maritimes. Durant la période de l'occupation hollandaise (1663-1795), la communauté juive de Cochin prospèra. Un grand nombre de nouveaux immigrants vi encore agrandir cette communauté de Juifs malabari, encore appelés les Juifs Noirs en opposition aux Juifs Blancs (2). Des relations régulières s'établirent avec la communauté juive de la Hollande, ce qui permit aux Juifs de Cochin de ne plus se sentir isolés et d'avoir accès à des ouvrages hébraïques introuvables en Inde et ainsi de se ressourcer. Cette communauté a donné d'importants marchands, agents et diplomates comme Ezekiel Rahabi et sa famille, Isaac Surgun, Samuel Abraham, les familles Hallegua et Rotenburg.

Les Juifs de Cochin parlent le malayalam, langue apparentée au tamoul.

Le XVIe siècle

Au XVIème siècle, des Juifs s'installent aussi dans le Nord de l'Inde. Ils viennent principalement de Perse et de Khurasan. Des chroniques persanes, le récit du voyageur Thomas Roe et le Dabistan témoignent de l'existence d'une mosquée à l'époque d'Akbar.

Les Juifs ont par ailleurs joué un rôle très important dans les sites où la Compagnie des Indes orientales avait établi des usines et des places de commerce comme Surat (3), Madras (4), le Bengale puis Bombay même. L'un des membres actifs au service de la Compagnie était Abraham Navarro, un Juif portugais venant de Londres, nommé comme ambassadeur de l'empereur moghol Aurangzeb en 1689. Au XVIIème et XVIIIème siècles, attirés par les perspectives de richesse qu'offrait le commerce du diamant et des perles, de nombreux marchands vinrent s'établir en Inde, et notamment à Surat et à Fort St George, l'actuel Madras. Les plus célèbres s'appelaient B. Rodriguez, Alvaro de Fonseca, Isaac Abendana, Domingo de Porto et J. de Paiva. Une véritable communauté de marchands se constitua donc à Madras. Il n'en subsiste aujourd'hui que quelques plaques tombales..

Au Bengale, le premier Juif marchand travaillant pour la Compagnie des Indes Orientales fut Lyon Prager, envoyé à Bénarès et Calcutta par le marchand Israel Levin Solomons, pour superviser le commerce des diamants. Certains Juifs occupèrent des postes importants dans l'administration britannique, comme Pellegrino Treves et Benjamin d'Aguilar. La première communauté juive à Calcutta fut organisée dans les années 1820 par Shalom Ben Aharom Ben Obadiah Ha-Kohen, dont la fortune connut des hauts et des bas. Il travailla notamment comme joaillier auprès du Nawab d'Oudh ainsi qu'à la cour de Ranjit Singh où il évalua le fameux "Koh-i-Noor", inestimable diamant. A sa mort, son gendre Moïse Duek Cohen assuma à son tour la direction de la communauté. On lui doit d'avoir contribué à l'élaboration de la Congrégation, la première constitution de a communauté juive, et à la construction de la première synagogue officielle, Neveh Shalom, en 1826 et de la synagogue Bethel dans la rue Pollock.

Les Juifs de Calcutta

La communauté juive de Calcutta, qui s'agrandit très vite, était principalement composée de Juifs de Baghdad, mais aussi venant du Yémen et de Cochin.

La communauté juive de Calcutta prospéra et connut son apogée dans les années 1920-1930. Parmi les grandes familles, citons les Ezras, les Elias dont plusieurs membres se sont distingués : Elia David Joseph Ezra construisit en 1884 la synagogue Moghen David, B.N. Elias bâtit un très grand empire industriel; Esmond David Ezra a récemment publié une chronique sur la communauté juive en Inde.

La chute de la Birmanie et de Singapour provoqua un afflux important de Juifs à Calcutta qui, lors de la création d'Israël, un siècle et demi plus tard, se transforma en exode.

M. Nahoum est l'un des derniers d'une grande lignée de commerçants dont la communauté juive réduite a gardé le souvenir.

La plus grande communauté juive demeure celle de Bombay, qui se développe dans la seconde moitié du XVIIIème quand certains Juifs Bene Israel quittent leurs villages de Konkan pour Bombay, et commencent à s'enrôler dans les régiments britanniques. L'une des personnes à occuper de hautes fonctions fut Samuel E. Divekar, qui construisit aussi la première synagogue à Bombay en 1796. Au XIXème, de nombreux érudits se lancèrent dans la traduction des oeuvres liturgiques hébraïques en marathi et publièrent des journaux. Bombay accueillit également de nombreux Juifs en provenance de Basra et Aleppo. Des Juifs perses s'installèrent également à Bombay puis au XXème des Juifs européens, victimes des persécutions nazies. A l'époque contemporaine, les Juifs de Bombay et Calcutta travaillaient comme négociants dans les industr s du coton, de la jute et du tabac. Les sociétés Sassoon à Bombay et B.N. Elias à Calcutta étaient parmi les plus renommées. De nombreux Juifs travaillaient aussi dans l'import-export d'articles de luxe jusqu'en 1948.

La fin de l'empire britannique et le mouvement sioniste avec la création de l'Etat d'Israël ont bouleversé les communautés juives en Inde, entrainant une importante émigration vers Israël d'une part dès 1948, mais aussi vers le Royaume Uni, les Etats Unis, le Canada et l'Australie, avec deux années record en 1949 et 1950. Cette vague d'émigration toucha les Juifs de Cochin et les communautés Baghdadi basées à Bombay et Calcutta. Seuls les Bene Israel, dont on ne découvrit la présence en Inde qu'au XVIIIème grâce aux récits de voyageurs, qui se réclament comme les descendants des Juifs qui avaient fui Erez Israël suite aux persécutions d'Antiochus Epiphanes (175-163 av. JC), n'ont pas été trop touchés. En 1951, la population juive en Inde était estimée à 26.000 personnes. En 1988, on n'en comptait plus que 15.000.

Bombay

En 1970, la plus importante communauté juive en Inde se trouvait à Bombay (plus de 10.000) et à Calcutta. La population juive rurale se limitait aux villages de pêcheurs du Konkan où quelque 1.000 Bene Israel vivent encore. On recensait alors 29 synagogues.

Ce n'est que tardivement que les communautés juives en Inde ont établi un contact entre elles. Les Juifs de Cochin jouèrent un rôle important dans l'éducation. Ils enseignèrent notamment le judaïsme aux Bene Israel. La première presse hébraique fut fondée à Calcutta en 1840 par un natif du Cochin. Jusqu'en 1860, les Bene Israel et les Baghadi partagent les m^emes synagogues à Bombay.

Si les théories hébraïques et hindoues sont très différentes, l'hindouisme a malgré tout exercé une certaine influence sur le rituel juif, dans le mariage notamment.


(1) " ... Nous donnons au rabbin Joseph le village de Anjuvannam avec les 72 droits de propriété, droits sur les bateaux et les chariots, le revenu et le titre de Anjuvannam, la lampe du jour, une étoffe déposée devant lui pour marcher dessus, un palanquin, un parasol, une trompette telugu, une guirlande, décoration avec festons, etc. ... Nous lui donnons la jouissance des impôts sur la terre et les poids. De plus, nous avons sanctionné avec des plaques qu'il est exempté des impôts payés par les habitants des autres villes au Palais Royal et qu'il pourra bénéficier des mêmes droits qu'eux. Au rabbin Joseph, Prince d'Anjuvannam, et à sa descendance, fils, filles, neveux et beaux-fils qui auront épousé des filles, en succession naturelle aussi longtemps que le monde et la terre existeront, Anjuvannam sera sa possession héréditaire".

(2) La communauté juive de Cochin est divisée en Juifs Blancs (également désignés dans la langue indigène sousle nom de paradesi, étrangers et meyuchasim en hébreu, les biens nés) regroupés à Cochin dans la Jew Street et les Juifs Noirs d'origine indienne que l'on trouve à Ernakulam, autour du port et dans les localités voisines (ou meshuacharim, les affranchis ce qui laisserait sous-entendre que ce sont des anciens esclaves affranchis ou des convertis). Signalons les efforts de A.B. Salem pour défendre les droits des Juifs Noirs. Les deux groupes sont d'origine sépharadite.

(3) Ce furent, dans un premier temps, des Juifs venant d'Amsterdam comme Pedro Pereira Antonio do Porto, puis des Juifs anglo-ashkenazi comme Abraham Elias, par des Juifs de Cochin et plus tard par des Juifs arabes tels que Shalom ben Aaron ben Obadiah ha-Kohen.

(4) Dès 1683, de nombreux marchands juifs anglo-portugais y jouent un rôle important.

Les Bene Israel d'hier et d'aujourd'hui

Les Bene Israel ou les "Enfants d'Israël" font partie du groupe le plus important constituant la communauté juive en Inde. Ils surpassent en nombre les Juifs de Cochin et les Baghdadi. Selon un recensement du Gouvernement indien fait en 1981, parmi les 5.681 Juifs indiens qui demeurent en Inde, plus de 5.000 sont Bene Israel (Shirley B. Isenberg "India's Bene Israel"). Les Bene Israel parlent le marathi, langue indo-européenne rattachée au sanskrit; ils sont regroupés dans l'Etat du Maharastra et vivent à Bombay et dans la région du Konkan au sud du Maharastra.

Il y a deux mille ans, la tradition raconte qu'à la suite de conflits survenus dans le royaume d'Israël sous le règne de Nabuchodonosor, les ancêtres des Bene Israel durent fuir par la mer et que leur navire les emmena jusqu'en Inde, où ils firent naufrage sur la côte du Konkan. Dans ce naufrage n'ont survécu que 14 personnes (7 femmes et 7 hommes) qui se sont ensuite dispersées dans les villages de cette région. Toutes leurs possessions ont été perdues jusquà la Thora; ces survivants formèrent la première communauté juive en Inde.

Les survivants ont enterré ceux qui sont morts dans le naufrage à Navgaon, dans la région du Konkan. Ce cimetière existe toujours aujourd'hui.

En 1887, un Bene Israel appelé H.S. Kehimkar travailla pendant des années à la publication d'un ouvrage sur l'origine de sa communauté, intitulée : "The History of the Bene Israel". Ce livre reste toujours un classique concernant les origines des Bene Israel et sert de référence pour mieux comprendre cette communauté.

Une des pricipales occupations des Bene Israel était de presser l'huile. La population indienne les appela shanwar teli (shanvar : samedi, teli : presseurs d'huile), "les presseurs d'huile du samedi", ce qui est paradoxal car ils s'abstenaient de presser l'huile le samedi.

David Rahabi

Un autre personnage qui participa activement au renouveau du judaïsme en Inde s'appelait David Rahabi, probablement un Juif de Cochin, qui est apparu soudainement dans la région du Konkan vers le XVIIème siècle (la date de son arrivée est discutable). Il était convaincu que les Bene Israel étaient bien des Juifs : ils observaient le chabbat, pratiquaient la circoncision au huitième jour après la naissance; bien qu'ils ne possédaient aucun livre ou manuscrit de la Thora et qu'ils ne connaissaient pas la liturgie hébreu, ils prononçaient quand même en hébreu le début du hema (la doctrine fondamentale du Judaïsme), et enfin, selon la légende, lorsque David Rahabi demanda à des femmes de distinguer entre deux sortes de poissons pour la cuisine, elles choisirent sans hésiter le poisson cachère.

David Rahabi désigna trois jeunes gens de trois familles différentes pour accomplir les rites et juger certains rites religieux. Ils furent appelés "Kajis" (un terme musulman qui a été repris par les Bene Israel).

La religion chrétienne contribua aussi au renouveau du judaïsme chez les Bene Israel. Les missions établirent de nombreuses écoles pour les jeunes Bene Israel. Ils avaient la possibilité d'apprendre l'hébreu et de connaître la culture occidentale. Il faut noter que le révérend John Wilson de "The Free Church of Scotland's Mission" a pris un vif intérêt dans le bien-être des Bene Israel et travailla avec eux pendant des années. Il a publié une première grammaire hébraïque en langue marathi. Mais malgré l'influence culturelle et éducative sur les Bene Israel par les missionnaires chrétiens, les Bene Israel rejetaient toute forme de conversion, au grand regret des missionnaires.

La synagogue tient toujours une place importante dans la vie de chacun des Bene Israel; ce lieu sert de centre d'activité pour les affaires religieuse et culturelle. La première construction d'une synagogue Bene Israel a eu lieu en 1796 par l'officier Samuel Ezekiel Divekar (Samaji Hassaji) à Bombay. Depuis cette date, plus de 20 synagogues ont été construites par et pour des Bene Israel; par contre, de nos jours, il ne reste que quelques édifices.

De nos jours, quelques Bene Israel sont devenus célèbres, comme par exemple le grand poète Nassim Ezekiel, ou aussi dans le cinéma comme Rachel, Ruby Mayers, des magistrats et Ezar Mir, président directeur général de la section des films documentaires au sein de la "Film Division".

Les Bene Israel d'aujourd'hui souhaitent que leur communauté, qui a vécu en Inde depuis des millénaires sans ancun anti-sémitisme de la part de ses voisins indiens, puisse rester y vivre et prospérer comme n'importe quelle communauté indienne.


Article extrait de la revue Les Nouvelles de l'Inde, Ambassade de l'Inde, Paris, N° 290, oct./nov. 1993.


Viviane Tourtet est née le 20 septembre 1952 à Paris. Elle travaille auprès de l'ambassade de l'Inde depuis 1987 en qualité de rédactrice de la revue "Nouvelles de l'Inde et de traductrice, et est chargée du suivi des projets de films français tournés en Inde. Elle est également secrétaire générale del'Ecole des Religions à Paris.

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