Les Juifs en Roumanie, par Harry Carasso - Jean-François Renaud

Comment parler de la Roumanie moderne, après les drames dont elle fut le théâtre, pendant sa courte existence d'un siècle et demi ? Peut-on conclure une épopée historique où tant de Roumains et de Juifs trouvèrent souffrance, tant la quittèrent avec au coeur, la tristesse d'une séparation insatisfaite ? Passion ardente jamais assouvie.

Origines - On a trouvé les tombes de légionnaires juifs originaires de Judée recrutés par Trajan, établis en Dacie à partir de 101 Ec. Les Juifs présents sur les bords de la Mer Noire prirent part à la conversion des Khazars vers 800, une peuplade turque, centrée (autant qu'un groupe nomade puisse l'être) dans la plaine de la Volga au nord du Caucase.

Un Juif français, passionné d'histoire, plante le décor et brosse l'histoire jusqu'en 1945, et un Juif d'origine salonicienne, journaliste free-lance, né par hasard en Roumanie, où il a vécu vingt ans, reprend la parole pour exposer au lecteur les contradictions permanentes d'une histoire douloureuse, compliquée et atypique pour l'Europe :
 

 1. Les Principautés Unies Moldo-Valaques.

Au sud des Carpathes le Danube irrigue la Valachie, il reçoit le Sereth (1) qui coule en Moldavie puis se jette en un delta marécageux dans la Mer Noire. Au sud l'Empire Ottoman membre de la coalition qui regroupe depuis 1854, la France, l'Angleterre et la Sardaigne contre l'Empire Russe. La Guerre de Crimée gagnée en 1856, un " état-tampon " est érigé sous protectorat turc au nord de la Bulgarie : La reconnaissance de l'indépendance des Principautés Unies de Moldavie et de Valachie érigées en un Etat unique est le résultat du Traité de Paris 1858. Règne un souverain commun : Alexandre Cuza installé par Napoléon III et la Reine Victoria. Il abdique et fut remplacé par Carol de Hohenzollern (1866). La nouvelle Roumanie est prise en tenaille par trois puissances européennes majeures, mais elle les isole l'une de l'autre : l'Autriche-Hongrie, qui avait possédé la Valachie, et tenait encore la Transylvanie et la Galicie, et l'Empire Russe à l'Est. Au sud, l'Empire Ottoman protège la Bulgarie.

Les puissances veillent autour du berceau des principautés Moldo-Valaques

Le nouvel état vit dans des conditions purement féodales : riches boyards et masses agricoles, présence de 250.000 Juifs parlant, en majorité le yiddish, qui se rattachent au peuplement juif éclaté de la grande plaine de l'Europe de l'Est. En Galicie, les Juifs sont autrichiens, en Podolie, Bessarabie et plus au Nord, après avoir été polonais, vivent dans l'Empire Russe. En Roumanie ils restent " étrangers ".

 Les principautés Moldo-Valaques

 
 

2. A partir de 1866,

les capitaux français et allemands affluent vers la jeune Roumanie. Ponts, routes, chemins de fer, tout est à construire. Par le Traité de Paris en 1858, la Grande-Bretagne et la France imprégnées d'idées constitutionnelles, ont imposé au nouvel Etat d'adopter une attitude libérale envers tous ces citoyens : Égalité de droit dans le cadre d'une citoyenneté moderne. En vain. L'inquiétude s'empara des cercles politiques européens, illustrée par le voyage à Bucarest (1866) du député Adolphe Crémieux. Des troubles éclatèrent à Bucarest, Jassy et ailleurs qui furent matés et provoquèrent des persécutions. Une longue liste d'actions antisémites sont à déplorer dans tout le pays.

Certains commerces, professions et la propriété foncière sont interdits aux Juifs. Ils ont pourtant le devoir de faire un service militaire de 3 ans, ou de se racheter. Ils sont chassés des campagnes, affluent vers les villes, d'où ils seront ultérieurement poussés à l'exil, toujours comme " étrangers " 1877 - 1878, Guerre Russo-Turque. La Roumanie laisse passer les troupes russes qui l'emportent avec son aide. L'équilibre politique de tout le Sud-Est Européen est compromis. Bismarck convoque le " Congrès " de Berlin (Juin - Juillet 1878).

 
 

3. Le Congrès de Berlin.

Du 13 juin au 13 juillet 1878, il réunit les représentants des puissances européennes, son but est de donner aux " États tampons " de la péninsule Balkanique et du bord de la Mer Noire une stabilité qui empêche les grands Empire Ottoman et Russe d'entrer en conflit, ou de se coaliser trop efficacement. Mais la " Question juive " dans ce pays, et surtout en Roumanie, sous-tend ses débats. Elle est à l'ordre du jour dans tout le reste de l'Europe : l'égalité des droits est effective depuis 1864 en Angleterre, 1860 en Italie, 1870 à Rome, 1867 en Autriche-Hongrie. Le Congrès la règle pour la Bulgarie et pour la Serbie qui l'intègrent à leur Constitution, la modification de l'art. 44 est demandé à la Roumanie dont la population juive est de 250.000 habitants.

" ...Finalement, le résultat fut qu'au lieu des 3.000 naturalisations convenues avec le Ministre Bratianu, seuls 838 anciens soldats juifs et 200 autres personnes furent naturalisés. Les signataires du Congrès de Berlin déclarèrent, il est vrai, leur désaccord, mais ils étaient fatigués de ces arguties et ils finirent par reconnaître l'Indépendance du nouvel Etat Roumain. La prophétie du père du nouveau souverain Carol von Hohenzollern se réalisait : il avait déclaré immédiatement après le " Congrès " de Berlin que cette clause concernant les Juifs n'était qu'une phrase purement humanitaire, et que, (dans le poulailler roumain), le seul caquetage qui se ferait entendre ensuite serait celui de " l'Alliance Israélite " (Jüdisches Lexikon § Rumänien T.IV).

Interdiction aux Juifs " étrangers" de l'exercice des professions de médecin, agent en Bourse, juristes, fonctionnaire, ingénieur, colporteur etc... si bien que s'établit vers la fin du siècle un fort courant d'émigration vers l'Amérique, l'Egypte, et la Palestine. De cette époque date le court voyage en Roumanie (Jassy et Bucarest du 4 au 9 mai 1902, abrégé par une émeute antisémite) de Bernard Lazare. Lui et beaucoup d'autres rendirent vivante l'image du drame. L'opinion était sensibilisée à la souffrance des Juifs roumains. Le président des États-Unis, Théodore Roosevelt envisagea d'intervenir sur le sol roumain de concert avec l'Empire Britannique, en vain. Une révolte paysanne se produit en 1907, renforça l'antisémitisme des masses agraires. Pillages et renouvellement du flot d'émigration.

Les Juifs roumains, dans leur grand mouvement d'émancipation apportèrent leur contribution à leur pays, brillèrent dans sa langue et sa culture, combattirent dans son armée.

1914, début de la " Grand Guerre ". Le Roi Ferdinand, successeur de Carol se range aux côtés des Alliés. L'Allemagne réagit avec force, occupe Bucarest et enferme l'armée roumaine dans le réduit moldave (entre les Carpathes et le Pruth). La débâcle russe de 1917 entraîne la Roumanie à capituler et signer une paix déshonorante. Elle reprendra cependant les armes avec l'aide de l'Armée d'Orient de Franchet d'Esperey, et sera à la table des négociations à Versailles. En 1918, le Banat, la Bukovine, la Bessarabie et surtout la Transylvanie sont rattachés à la Roumanie. En Transylvanie, depuis 1848, des patriotes avaient milité pour la culture et la langue roumaine sous le joug autrichien. La Roumanie issue de la guerre 1914 - 1918 est un pays élargi. Nombreux Juifs ont combattu les Puissances Centrales, se sont intégrés à la nation, et aspirent à une véritable émancipation (2). Restent cependant les masses miséreuses exclues de l'enseignement public. Des associations politiques et culturelles créent des écoles, et associations culturelles, philanthropiques et sionistes. Le danger d'un " Etat dans l'Etat " est dénoncé par la droite au Parlement. La vie politique roumaine sera marquée, jusqu'au génocide nazi, par un clivage profond entre les communautés nationales. Un extrémisme de droite va naître.

 
 

4. Entre les deux guerres mondiales

Les Juifs établis dans les provinces nouvellement rattachées jouissaient déjà de droits nationaux. En Autriche-Hongrie, ils étaient de plein droit Autrichiens ou Hongrois, en Russie tsariste, ils avaient une forme de nationalité " juive ". Ceci posait à nouveau la question mainte fois éludée de la naturalisation des Juifs roumains.

Les plus éminents hommes d'états occidentaux dont le Premier Ministre italien Luiggi Luzzato prirent leur défense. Georges Clémenceau, à la conférence de Paris (mai 1919) fit observer au ministre Ionel Bratianu que son pays n'avait pas encore décrété la naturalisation des Juifs exigée au congrès de Berlin, 40 ans plus tôt. Malgré une tendance à leur naturalisation " En bloc " dans la classe politique, elle ne sera faite qu'au " compte-gouttes " jusqu'en 1928, date du vote au Parlement d'une loi d'égalité entre les cultes.

La Roumanie du Traité de Paris en 1918.

La misère bouleversante de certains Juifs roumains est connue en Europe. L'Alliance Israélite Universelle organise des actions charitables, Albert Londres signe un reportage dans " Le Petit Parisien " en Transylvanie, repris sous le titre : " Le Juif errant est arrivé "(3). Les crises économiques de 1920 et 1930 aggravent l'antisémitisme de la droite. Naissance de la " Légion de l'Archange Michel " en 1929 mouvement fasciste qui deviendra la " Garde de Fer ", puis le parti " Tout pour le Pays " qui obtiendra 16% des voix aux élections en 1937. L'égalité des droits ne fut réelle pour les Juifs qu'en 1932. A la veille de la deuxième Guerre Mondiale, le Roi Carol II ne put maintenir une démocratie parlementaire, il institua la Dictature en février 1938.

 
 

5. Entre l'extermination et l'émigration.

En septembre 1940, le nouveau " Conducator " Ion Antonescu soutenu par les " Légionnaires " de la " Garde de Fer " dépose par le Roi Carol, range son pays aux côtés de l'Axe. La Bessarabie était pour les armées nazies une base avancée pour attaquer l'Union Soviétique. Le drame des Juifs roumains résulte de deux responsabilités; allemande et roumaine.

 

5.1. Responsabilité du Régime " Antonescu "

22 juin 1941, début de la guerre entre l'Axe dont fait partie la Roumanie, et l'URSS. Les allemands et les Roumains passent le Pruth. Des massacres se produisent (Jassy, le 29 juin 1941). Arrestation et déportation vers l'Est, au delà du Dniestr, de 300.000 Juifs de Bessarabie et Moldavie par les Roumains. Ce territoire russe baptisé : " Transnistrie " pour la circonstance est occupé par les troupes allemandes refoulent les Juifs dans des conditions dramatiques, ils sont massacrés ou internés aux exténuantes étapes d'un retour qui dure jusqu'en 1943. (160.000 victimes entre juillet et septembre 1941). Les organisations sionistes négocient pour faire émigrer les 50.000 survivants, en vain. Les autres (228.000) mourront entre 1941 et juin 1944, lorsque la frontière du Dniestr fut fermée par les Russes, 7.000 " égarés " ne la franchirent qu'en mai 1945. (4)

Victoire de l'Armée Rouge à Stalingrad le 2 février 1943. La Roumanie alliée du Reich y a perdu 18 divisions. Cette date, et celle du 30 juin 1942 (El Alamein) marque le reflux de l'avance allemande vers la victoire alliée sur le Reich. Antonescu avait compris, par le chantage et le troc (dont celui de 5.000 orphelins de Bessarabie " livrés " à Istanbul, pour y être conduits en Palestine), avec les organisations sionistes, auquel il s'était livré pour les rapatrier, que les Juifs roumains pouvaient lui servir de monnaie d'échange et d'atout pour l'après-guerre. Il montra, au grand dépit de Himmler et Goering, une mauvaise volonté à " livrer " à Eichmann, les Juifs détenus dans les ghettos et les camps, survivants de nombreux massacres. Il ne fut jamais question, en revanche, de déporter les juifs de Bucarest et de Valachie.

 

5.2 Responsabilité nazie

Mise en oeuvre de la " Solution Finale ". Depuis le 22 janvier 1942 (Conférence de Wansee); les Allemands exigeaient la mise à leur disposition tous les deux jours d'un train de 50 wagons avec une garde militaire pour transporter 280.000 personnes vers le camp de Bergen-Belsen en Pologne. La logistique roumaine suit mal les instructions de la Gestapo. Le premier convoi est préparé en automne 1942, mais annulé à la suite d'une intervention diplomatique, auprès de la mère du Roi par Mgr Cassulo nonce pontifical et du Métropolite Balan, de Sibiu, sur les supplications du Grand-Rabbin Safran. Mais les Juifs de Cluj et de Transylvanie du Nord seront massacrés par les Allemands et par les " Croix fléchées " hongroises.

En conclusion du désastre, sur une population juive totale de 750.000 avant la guerre, 320.000 soit 43 % périront.

Le 23 août 1944, la Roumanie rejoint le camp des alliés. Pour une brève période, les organisations sionistes très actives passent de la clandestinité à la vie ouverte. De 1947 à 1950 une émigration massive se produit, surtout vers la Palestine, l'Europe occidentale et de nombreuses autres directions.
 

6. De 1945 à nos jours

La libération de la Roumanie par l'Armée Rouge ne fut euphorique que pour de nombreux intellectuels juifs qui se virent dérouler le tapis rouge par un Parti Communiste très pauvre en adhérents - et surtout en cadres - que les masses regardaient avec suspicion- L'adhésion de ces intellectuels fut d'abord sincère; contrairement à ceux qui ne croyaient pas à " l'homme nouveau ", il s'engagèrent sans réserve sur une route pavée d'illusions mais aussi par de larges satisfactions morales et matérielles, prenant des distances avec les leaders de la communauté juive, qui regardaient de plus en plus vers la Terre Promise.

Mais le tapis rouge s'effilocha bientôt, un autre étant déroulé vers les Légionnaires : repentis ou non, qui apportèrent au PC. les adhérents qui lui manquaient, et en 1952, Ana Pauker, fille de rabbin mais " pasionaria " du nouveau régime, devait perdre ses fonctions, dont celles de Ministre des Affaires Étrangères.

Mais les idéalistes juifs mirent longtemps avant de s'apercevoir qu'ils n'étaient qu'un instrument temporaire de domination. La chrysalide juive, qui avait essayé en vain de sortir de son cocon entre 1866 et 1918, en était enfin sortie avec l'apport des autres juifs des territoires récupérés, qui l'aida à mieux se structurer. Une soif de puissance s'était développée après 1945, et nombreux furent ceux qui crurent aux " lendemains qui chantent ", lorsqu'ils constatèrent que ces lendemains hurlaient des slogans, ils déchantèrent. Certains s'accrochèrent soit à leurs illusions, soit à un pouvoir qui les avait grisés.

Lorsque le soi-disant groupe Patrascanu, comportant plusieurs juifs communistes purs et durs, fut jugé et condamné en 1954, par des juges inféodés à Georgiu-Dej, premier maître communiste du Pays, peu de gens comprirent que les choses étaient en train de changer. Les autres, ceux qui n'y avaient jamais cru, prirent un chemin devenu difficile, depuis que Ilya Ehrenbourg avait désigné le Sionisme comme ennemi de l'Etat Communiste, dès septembre 1948. Pas tous, certains allèrent jusqu'à dénigrer leur appartenance, pour regagner une confiance perdue. La survie des irréductibles devait sonner le tocsin de l'incroyable vague d'antisémitisme qui devait déferler après la chute de Ceausescu à la fin de 1989; mais n'anticipons pas.

Après le renvoi brutal du Grand-Rabbin Safran par les Communistes, aidés par Moses Rosen, son successeur, ce dernier négocia par la suite, habilement avec Ceausescu le départ " contre devises sonnantes et trébuchantes " de près de 300.000 juifs roumains vers Israël. Il s'en vanta par la suite, disant qu'il avait sauvé autant de Juifs roumains que Safran, oubliant qu'il s'agissait des mêmes !

Il ne restait plus qu'une vingtaine de milliers de Juifs en Roumanie, à la mort de Ceausescu, dont 12.000 à Bucarest, avec 92 synagogues en activité (6 à Bucarest). Le rôle joué dans la " Révolution " roumaine par les Juifs ou demi-Juifs, comme Peter Roman, fils de l'un des chefs des Brigades Internationales en Espagne et " élevé dans le sérail ", ou Silviu Brucan, ancien ambassadeur de Ceausescu à Washington, n'a rien fait pour éviter le retour d'un antisémitisme qui avait rentré ses griffes sous les deux dictatures précédentes.

Il faut rappeler que le régime avait connu, de 1945 à 1989, quatre Vice-Présidents du Conseil et 8 ministres juifs, plus 49 secrétaires d'état, 2 ambassadeurs et 15 généraux, dont les noms sont complaisamment livrés à la vindicte populaire par certains naïfs d'Israël, sous couvert de conseils aux générations futures (ne vous mêlez pas des affaires des Gentils). Il convient de souligner que les 400.000 Israéliens d'origine roumaine ont une influence négligeable dans leur nouvelle patrie, probablement à cause du profil bas qu'ils ont adopté lors de leurs arrivées échelonnées, par la peur des représailles pour les amis ou parents retenus. La grande capacité d'assimilation des juifs dans l'espace carpato-danubien ne s'est pas encore confirmée en Israël.

Après 1989, en Roumanie, il n'était pas anormal que la marmite laisse échapper toutes sortes de démons et serpents, une fois le couvercle retiré, mais la liberté de la presse nouvelle a permis des excès inadmissibles. Il est pour le moins curieux de voir le président Iliescu visiter Israël et s'assurer ensuite les bons services du parti Néo-Fasciste de Gh. Funar, à Cluj, où l'un de mes anciens collègues avait été élu député " Iliescien ".

Il est aussi triste de voir des journalistes juifs, déguisés sous des noms autochtones, s'inscrire parmi les apologues du Maréchal Antonescu, sous prétexte qu'ils auraient " défendu " les Juifs - ce qui est vrai, objectivement, mais pas essentiel; l'auto-maréchal (il s'était proclamé lui-même), arrêté par le Roi Michel le 23 août 1944, enlevé par les Communistes et livré aux Russes, fut finalement jugé par les Roumains en 1946; il avait eu le mérite - nulle part rencontré en Europe occupée - de dialoguer avec les leaders juifs, qui vinrent témoigner en sa faveur.

Il avait bien fait déporté ou laissé tuer le quart de leurs ouailles (plus de 200.000) en Transnistrie, mais il en avait fait rapatrier le quart (comme déjà indiqué) pour s'assurer une issue aux yeux des Alliés. Il eut une attitude courageuse et affronta avec dignité le peloton d'exécution. Ceci permet maintenant aux journalistes en question d'oser nier la notion "d'Holocauste " avec des arguments spéciaux, et aussi celle de " Martyr ". Certains vont jusqu'à donner le chiffre de ... 1.200 victimes ! On a pu lire sous ces plumes rouillées : " ... en dépit des restrictions et des persécutions, les Juifs de Roumanie ont pu survivre dans des conditions meilleures que partout ailleurs en Europe... ". C'est faire bon marché des 50.000 Juifs bulgares, qui ont tous survécu, ou presque.

 
 

7. Réflexions sur l'antisémitisme roumain

Le moment est peut-être venu de se pencher sur les origines de l'antisémitisme roumain qui a fait couler beaucoup de sang et peut-être, encore plus d'encre...

C'est Nae Ionescu, pape de l'antisémitisme roumain, certes, et père du Mouvement Légionnaire, mais homme curieux de tout - il a même étudié le Talmud, qui a écrit le texte le plus célèbre, où il dit, dans la préface accordée à un écrivain juif, qui l'admirait, Mihail Sebastian : " Judas souffre parce qu'il a fait naître Jesus, l'a vu et n'y a pas cru. Cela ne serait pas trop grave, mais d'autres y ont cru - nous. (...) Tu espères, c'est la seule chose qui te reste. Mais moi, je ne peux rien faire pour toi, parce que je sais que ton Messie ne viendra pas. Il est arrivé, et tu ne l'as pas connu. C'est tout ce qui t'étais demandé (...) et tu ne l'as pas vu, parce que l'orgueil a posé des écailles sur tes yeux. "

Ce texte fut reproché à Ionescu par des amis comme Mircea Iliade, qui écrivit : " ... Car personne ne put influer sur la liberté de Dieu, qui peut sauver n'importe qui, même si le n'importe qui se situe hors de la communauté de l'amour chrétien (...) Le pêché de Judas est de demeuré celui de Judas, non d'Israël, ni des Juifs ". (5)

Je ne crois pas qu'on puisse parler d'un antisémitisme roumain spécifique. Simple et noble, cruelle et généreuse, souvent primitive, toujours authentique, l'âme roumaine est difficile à comprendre pour les cartésiens. Il ne faut pas oublier la phrase de Poincaré : " Que voulez-vous, nous sommes ici aux portes de l'Orient, où tout est pris à la légère... ", ni la fable du scorpion et de la tortue...

C'est encore Eliade qui nous ouvre des protes nouvelles, dans des écrits n'ayant plus rien à voir avec un passé légionnaire peu engagé mais renié. Après avoir critiqué les Juifs pour avoir créé l'Histoire, Eliade écrit que ce sont justement l'Histoire et le monde désacralisé qui ont produit la Shoah, ce qui revient à dire que les Juifs seraient responsables de leur propre extermination.

Je trouve dans cette pensée, par ailleurs très contestable, un début d'explication à la souffrance juive, qui remonte bien avant la mort de Jésus. Les Juifs seraient maudits parce qu'ils raisonnent, se penchant sur eux-mêmes, en refusant la fatalité, la complicité avec la nature et la force brutale. Et je vois se dresser face à l'image fière, droite, un peu aveugle d'un paysan du Danube, une autre image : celle d'une des rares statues de Beth Hatefoutsoth, à Tel-Aviv, représentant un vieux scribe juif, écrivant dans une curieuse posture, mi assis, mi debout; on le croirait prêt à se lever en sursaut et courir vers une nouvelle destinée, comme si la position était requise par une extrême disponibilité.

Quant à l'antisémitisme roumain, et sans adhérer, bien sûr, à tous les thèmes d'Eliade (que j'avoue avoir peu lu), je suis persuadé qu'il remonte aux mêmes origines lointaines. Oui, nous avons inventé l'histoire, parce que nous avons été les premiers à poser des questions. Nous en avons été punis, mais cela a commencé bien avant la crucifixion du Christ.

Il est vrai que cette Roumanie " post-ceausiste " a laissé resurgir les démons du passé. Voici ce qu'écrivait un certain Paul Everac, en 1992, à Bucarest : " Les Juifs ne sont plus qu'une petite minorité, mais une grande puissance mondiale - la plus grande, selon nous. Contrairement à Israël, qui demeure vulnérable.

Le réseau juif est, aujourd'hui indestructible (...). Les 30.000 (6) Juifs de Roumanie ne représentent plus une minorité, mais une diaspora. Leur rabbin n'est plus un chef de culte, mais un ambassadeur.

(...) Il nous reste à établir avec cette grande force un " modus vivendi " qui nous donne le droit de vivre en tant que peuple et d'afficher notre identité, sans être exclus de la Communauté Mondiale et Européenne ".

Lorsqu'il écrit ailleurs " afin d'embellir notre vie comme notre mort ", on croirait entendre le général franquiste Millan Astray criant à Salamanca : " Viva la Muerte ! " en 1937. Il y eut alors un Miguel de Unamuno pour lui répondre; la réplique du Président Iliescu à ce livre néfaste, a été de confier à Paul Everac le poste de Président de la Télévision roumaine ! Les protestations de six ambassadeurs, et de l'UNESCO, n'ont pas ébranlé Iliescu; il a fallu qu'Everac se saborde lui-même lors du réveillon 1994, avec une orgie télédiffusée en direct, pleine de caviar et de femmes court-vêtues. Ce furent les journaux roumains qui exigèrent son départ, mais il put partir la tête haute, prétextant la fatigue, avec indemnités et congés payés aux États-Unis...

Nous sommes loin de 1934, pendant que Nae Ionescu trempait sa plume dans le vitriol, le même Mihail Sebastian discutait poliment avec l'idéologue légionnaire Polihroniade, dans un foyer d'étudiants, sous le regard effaré d'un Léon-Paul Quint, pour qui tel dialogue était impensable en France. Dehors d'autres étudiants malmenaient des professeurs juifs, allant jusqu'à laisser pour mort un savant de renommée mondiale, qui allait devenir un des plus fervents " Porte Drapeaux Aguerris " du siècle à venir (7) ...

Il faudrait que les députés du Parlement Européens de Strasbourg, réfléchissent bien à la formule de Poincaré sur l'Orient, avant d'admettre définitivement la Roumanie en Europe. En effet, ils ont accepté les yeux fermés une délégation roumaine où Paul Everac et Nae Ionescu n'auraient pas détonné, puisqu'elle comprenait un soi-disant poète et parlementaire réputé pour ses écrits et son journal : Totusi Iubirea, viscéralement antisémite.

_____________________

 

1. Un Français qui veut parler de la Roumanie se doit de citer l'oeuvre de Panait Israti (1884 - 1935) écrite en français. Réédition des oeuvres complètes en 1968 Gallimard.

2. L'émancipation des Juifs de Roumanie (1913 - 1919) - Carol Iancu - CREJH Montpellier 1992, dans son brillant ouvrage, l'auteur le démontre.

3. Oeuvres complètes - Arléa - Le Seuil 1992

4. " Waiting for Jerusalem - Sirving the Holocaust in Rumania " et " The silent Holocaust " par IC Butnaru 1992 Greenwood press.

5. Vremea (Le Temps) 1935

6. Ils étaient 10.000 à 15.000 à l'époque. Après la mort de Moses Rosen, leurs destinées sont dirigées par un médecin réputé, Nicolas Cajal, sépharade par son père, qui est le président de l'Union des Communautés Israélites de Roumanie.

7. Titre inspiré d'un célèbre hymne communiste de l'époque, de mon livre, où j'ai puisé  les éléments de ma contribution et qui est actuellement en examen chez des éditeurs parisiens et bruxellois.

Retour au sommaire



- Copyright © 1997 Moïse Rahmani <mrahmani.ise@skynet.be> -