Les Juifs de Constantine, par Paul Leslie

Soumis, en quelque sorte, aux mêmes contradictions identitaires et existentielles que tous leurs coreligionnaires de l'Algérie française, mêlés malgré eux aux conflits nationalistes de l'entre-deux guerres, les Juifs de Constantine firent-ils les frais, il y a soixante années, de leur " Marche vers l'Occident " (titre du livre classique d'André Chouraqui) ? Quelles réactions suscitent le pogrom de sinistre mémoire, dans certains milieux juifs et non-juifs ?

" De tout temps, dans l'Afrique du Nord, Juifs et Musulmans, qui ont besoin les uns des autres pour subsister, ont vécu dans un état habituel de tolérance réciproque, froide et méfiante, périodiquement bouleversé par des crises de violence haineuse. Il a fallu la paix et la puissance française pour faire disparaître, ou du moins restreindre, en Algérie, en Tunisie et au Maroc, la triste pratique des pogroms. " - voilà une description générale de certaines réalités maghrébines, telle qu'elle paraît dans la Note sur le Rapport (à tendance " philosémite ") présenté à la Commission des Affaires Extérieures de la Chambre par M. Emile Broussais (député du département d'Alger en 1919 - autrefois président de son Conseil général, ainsi que représentant en 1898 du Comité central anti-juif d'Alger), laquelle fait partie du dossier, No 61, 1917 - 1919, relatif aux " Troubles antisémites - Juifs tunisiens - Affaires diverses ", ainsi que de la Série TUNISIE 1917 - 1940 (Archives du Ministère des Affaires Etrangères).

Quelque portée qu'il convienne d'assigner aux deux observations précitées, il ne fait aucun doute que bon nombre des administrateurs et décideurs de la politique coloniale maghrébine de la France tenaient les idées exprimées par celles-ci pour des présupposés fondamentaux. Ne résumaient-elles pas le caractère essentiel des relations judéo-musulmanes en Afrique du Nord ? Toujours est-il que des "crises de violence haineuse " pouvaient intervenir même en Algérie coloniale, en dépit de la " paix et la puissance française " établie solidement depuis longtemps et, en principe, censées être maintenues pour le bien de tous - mais pas toujours " sans distinction de race, ni de religion ". Pendant des périodes d'effervescence sociale ou d'instabilité politique, dans des conjonctures difficiles qui engendraient beaucoup de privations économiques, il pouvait se produire non seulement une aggravation de tensions inter-ethniques, mais des exemples de violences collectives anti-juives.

Constatés de temps à autre au cours de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, survenus même au début du vingtième siècle, ces "incidents " se dérouleront, le plus souvent, sans vraiment mettre en danger de mort leurs victimes juives, ne portant pas atteinte non plus à la sécurité des collectivités juives locales, car, dans la plupart des cas, on ne s'aperçut guère, chez les agresseurs musulmans, l'influence de passions vraiment meurtrières. On peut classer dans une même catégorie les cas de querelles ou de rixes individuelles - parfois, à l'origine, ne concernant pas plus de deux ou trois membres de la population indigène civile, des deux côtés juif et musulman - qui avaient dégénéré, par exemple en émeutes à caractère plus ou moins spontané. En revanche, il faut analyser autrement toutes ces violences anti-juives qui étaient le fait de tirailleurs, zouaves ou spahis musulmans - autant de janissaires francisés ? - qui croyaient pouvoir se permettre impunément des agressions et des pillages dans les quartiers juifs de certaines localités. Non seulement des agitations préméditées, mais aussi certaines attitudes complaisantes au sein des forces de l'ordre locales - qui confinaient à la complicité - pouvaient quelquefois les faciliter, du moins en partie.

Si des troubles anti-juifs de ce genre pouvaient se produire en Algérie française même aux jours fastes du régime colonial et du système politico-social en Algérie - tels que les décideurs métropolitains de la Troisième République les avaient instaurés et modifiés - comment n'en auraient-ils pas eu bien davantage aux jours néfastes ? - Il est pourtant vrai que, dans la généralité des cas, les thèmes principaux des campagnes anti-juives menées par les partis et mouvements antisémites de l'Algérie coloniale laissaient indifférents les Algériens musulmans, souvent indigents, qui participaient aux violences qui en faisaient partie intégrante - en particulier celles des années 1890 - y voyant une façon de s'enrichir un peu. Surtout à Constantine, où les colons qui s'y étaient implantés exerçaient une influence plutôt faible par rapport à la majorité des indigènes musulmans, fiers de leur identité, l'action d'antisémites européens n'était pour rien - ou ne paraissait jouer qu'un rôle négligeable - dans la plupart des incidents et désordres anti-juifs qui ne correspondaient pas au " programme " de violences politiques organisées d'avance par les agitateurs de métier.

A Constantine, comme dans l'Algérie entière, ces manifestations d'hostilité et de violence non-mortelle contre les Juifs de la localité, à caractère purement " musulman ", se distinguaient donc nettement des agressions anti-juives concertées, ainsi que des émeutes organisées d'avance, à des fins électorales ou politiques, par des militants des mouvements antisémites européens - tout le long des trois dernières décennies du dix-neuvième siècle. Tout en représentant pour les uns une belle occasion de compenser par des moyens criminels des conditions de vie insuffisantes, celles-là permettaient à d'autres de décharger sur des membres de la population juive locale leurs rancoeurs et animosités particulières - que les griefs individuels ou collectifs sur lesquels ces passions étaient fondées fussent réels ou imaginaires.

Dans la seule ville de Constantine il se produit les exemples suivants de ce phénomène - ceux du printemps de 1871, l'année de la grande insurrection musulmane, du 6 octobre 1873, du 26 et du 28 mai 1878, du 28 février 1888, du début de mai 1890 ... Dans le cas des troubles de 1878, les vexations fréquentes pratiquées par des tirailleurs, les attitudes indulgentes dont certains officiers et fonctionnaires des autorités militaires de Constantine faisaient preuve à leur égard, ainsi que les tentatives initiales, couronnées d'un certain succès, de rejeter la responsabilité des désordres sur les Juifs qui y étaient mêlés, provoqueront une des dernières interventions de Isaac Adolphe Cremieux, le " grand émancipateur des Israélites algériens " lui-même.

Il arriva donc, de temps à autre, des incidents de ce genre, l'expression violente de certaines animosités et rancoeurs ressenties, parfois vivement, au sein d'une collectivité musulmane donnée - même, assez rarement, aux premières décennies du vingtième siècle (par exemple, les troubles du 12-15 juin 1921 - campagne antijuive du journal, La Tribune, provocations antisémites et ripostes de jeunes israélites, y compris le saccage des bureaux dudit torchon, invasion du quartier juif par une foule d'émeutiers arabes - dont la gravité provoqua l'intervention du Conseil supérieur de l'Algérie, d'où émana, le 23 juin, un appel à la concorde, adressé à toute la population). A distinguer des violences qui firent partie intégrante des campagnes politiques des antijuifs européens, menées dans le cadre des " crises antijuives " des années 1880 et 1890, celles-ci furent en général de courte durée, ne s'inscrivant dans aucune stratégie antijuive, qu'elle fut à long terme ou non. Puisque l'idée même d'un mouvement à des fins purement antisémites était étrangère à la culture musulmane, les rares Algériens musulmans qui s'associaient aux mouvements antijuifs des années 1880 et 1890 ne représentaient qu'un infime minorité, en n'agissant le plus souvent que par opportunisme, pour faire avancer leurs intérêts personnels.

Avant 1919, idéologues et chefs politiques du nationalisme musulman, tel qu'il évolua après 1871, fiers comme la majorité d'Algériens musulmans de leur identité collective, s'attachaient à préserver le maximum d'autonomie musulmane qui put subsister dans le cadre colonial, tout en s'opposant - souvent avec férocité - à tous les Musulmans, si peu nombreux qu'ils fussent en réalité, qui pensaient à se faire naturaliser à titre individuel. La collation du statut de citoyen français à tous les Juifs d'Algérie (à l'exception des habitants des territoires récemment conquis du Sud Algérien), ainsi que tous les droits politiques qui y étaient liés laissaient indifférents une majorité prépondérante de ces gens-là qui étaient loin de priser le statut de citoyen français autant que tous les patriotes - et superpatriotes - de l'Empire français. Par conséquent, les thèmes principaux de l'antisémitisme colonial fondés à l'origine sur le refus absolu d'accepter les indigènes juifs sur un pied d'égalité avec les colons, ne leur disaient rien, que les calomnies antijuives fussent puisées dans une propagande d'origine européenne ou bien adaptées aux circonstances algériennes socio-économiques.

A la différence de la situation à mi-mai 1884, ou des patrouilles militaires empêchaient les agitateurs antisémites d'organiser des émeutes, telles que les Juifs d'Alger vécurent à la même année, on imposa comme un état de siège aux habitants juifs du quartier juif, qui y furent presque tout à fait cantonnés, du 4 au 11 mai 1886 - tout au début de la phase extrême de la " crise antijuive " - au plus fort des persécutions antisémites en Algérie.

Depuis 1919, cependant, les attitudes de certains chefs modérés du nationalisme de l'Algérie musulmane tranchaient nettement avec celles de leurs prédécesseurs. Ceux-là étaient fort impressionnés par l'ascension socio-économique d'un nombre toujours croissant des Israélites d'Algérie (qui allait de pair avec leur assimilation de plus en plus rapide à la culture et aux moeurs français), réalisée à partir du début du vingtième siècle, au cours des deux décennies précédentes - même dans les communautés juives des villes algériennes de l'Est qui comptaient plus de traditionalistes qu'ailleurs en Algérie. Partisans d'une stratégie modérée, conçue pour réaliser des aspirations raisonnables - comme par exemple le Docteur Bendjelloul - ces maîtres à penser nationalistes avaient commencé à réclamer que les droits principaux liés à la nationalité française fussent accordés aux Musulmans algériens, sans qu'on supprimât pour autant l'autonomie liée au système juridique du Chériat.

Ils estimaient qu'une campagne menée en faveur de la promulgation des mesures politiques nécessaires à cette fin favoriserait à coup sûr la cause des nationalistes, du moins à titre provisoire, fut-ce par le biais d'évoquer - voire de présenter sous un jour quasi-favorable - certains aspects de la naturalisation, u la " francisation " des Juifs. Ces chefs non extrémistes étaient loin de favoriser, à cette époque-là, des aspirations séparatistes ou extrémistes (du moins à court terme). Peu importait, quand même, leur prise de position modérée; il leur arriva maintes fois de se sentir atteints dans leur dignité, voire humiliés, par les refus officiels français opposés à leurs démarches modérées (par exemple, la décision prise en été 1933 par le ministre de l'Intérieur, C. Chautemps de ne pas recevoir la délégation de Musulmans modérés envoyés par les Fédérations d'Elus). A leur action politique se mêlèrent les manoeuvres des habiles propagandistes européens qui savaient bien exploiter les griefs du peuple musulman de l'Algérie ...

A première vue, il n'y avait aucune raison de craindre les suites d'une dispute intervenue le soir de vendredi 3 août 1934 entre Eliaou Khalifa, un zouave juif pris de boisson, et un petit groupe de Musulmans, rassemblés dans la cour d'une mosquée de Constantine assez célèbre, Sidi Lakhdar. Les échos de cet incident devaient, pourtant, être à tel point amplifiés par la rumeur publique que beaucoup de Juifs constantinois seraient, par la suite, victimes de violences sans précédent dans l'histoire récente de leurs relations avec la collectivité musulmane. Au sein de cette collectivité les gens défavorisés et mécontents ne manquaient pas - tous désignés, en quelque sorte, pour être travaillés par les divers agitateurs et politiciens qui étaient en grande partie responsables de l'immense recrudescence d'antisémitisme constatée depuis le début des années trente. Depuis plusieurs mois déjà, directeur (Lautier) et collaborateurs du quotidien, l'Eclair Algérien, entretenaient une campagne des plus agressives et haineuses contre les Juifs d'Algérie, taxés d'être responsables de tous les maux du pays et, en particulier, des souffrances de sa population musulmane.

Déjà à partir de 1934, au sein d'une population musulmane atteinte de plein fouet par les manifestations régionales de la Crise mondiale - le chômage, des catastrophes et des faillites agricoles et commerciales - l'organisation des militants Croix-de-Feu avait des assises assez solides à Constantine, appuyée sans doute par le foisonnement d'excitations antijuives incendiaires, telles que les articles parus dans l'Eclair Algérien. Les adhérents de partis et d'organisations extrémistes, souvent à coloration fasciste ou fascisante, étaient de plus en plus actifs depuis l'extension des effets néfastes de la Crise mondiale sur la terre de l'Algérie elle-même, s'inspirant des succès enregistrés par les Francistes et les fascistes italiens et surtout de l'arrivée au pouvoir du régime nazi en 1933.

Même inventée par des militants antisémites venus de la métropole ou par des antijuifs issus de la population coloniale, la propagande antisémite pouvait influencer un nombre assez considérable des habitants les plus défavorisés ou les plus mécontents - qui n'étaient pas rares à nourrir de vives rancoeurs nationalistes et religieuses. Les propagandistes jugeaient souvent utile de simuler une certaine " arabophilie ". Aussi des Musulmans furent-ils amenés à regarder les communautés juives de leur pays d'oeil jaloux et à leur envier le mieux-être économique (relatif) qui découlait de leur statut de citoyen français. Même si c'était toujours le cas qu'aux yeux de la majorité de ceux-là, la " francité " représentait ni principe supérieur ni idéal, ils avaient grande envie d'échapper à leur infériorité socio-économique par rapport aux autres membres de la population coloniale.
 
Au cours de la dispute mentionnée plus haut, le soldat maître-tailleur juif aurait injurié les fidèles en prières, tout en outrageant l'Islam et se rendant coupable d'un blasphème - version de l'incident " confirmée " par le quotidien régional, la Dépêche de Constantine (numéro du 4 août),  " Un passant en état d'ébriété".

Dans un article intitulé " A propos des massacres de Constantine ", paru le 14 août 1934 dans le Populaire de Paris, Jules et Germaine Moche firent observer: Que des jalousies puissent naître entre l'Arabe dépouillé de tous droits et le Juif, citoyen français, n'est pas douteux. Qu'elles puissent s'exaspérer dans les régions, où les Juifs, loin de se confondre, comme à Tlemcen, avec les Européens, se vêtent et vivent à l'arabe, tout en jouissant des droits des conquérants, est non moins douteux. "

On trouve ces jalousies reflétées, ou savamment manipulées, dans la menace verbale implicite formulée par Lamine Lamoudi, l'ancien secrétaire général de l'Association des Oulemas: " il est de toute nécessité que les Israélites qui comptent parmi les bénéficiaires de ce régime d'inégalités et de privilèges ne nous considèrent pas comme des inférieurs. " pénètre dans une mosquée ... ". Selon les récits de ses actions les plus accablants il aurait uriné contre un des murs mais - question rhétorique posée par Marcel Bidoux, dans le Populaire de Pris du 31 août 1934 - " s'il était entré dans la chapelle, Khalifa n'en serait pas sorti dans un état nécessitant son transfert à l'hôpital ? ".

Devant l'unanimité en train de se faire sur la " provocation ", le " blasphème " ou le " sacrilège " de Khalifa, dans des sphères fort divergentes (préfecture locale, municipalité, administration coloniale à l'échelon national, mouvements - modérés et radicaux - consacrés aux aspirations du nationalisme algérien musulman), combien de Musulmans accepteraient une explication plus bénigne ? Celui-ci aurait protesté - bien trop vivement - parce que les fenêtres de la chambre affectée aux ablutions rituelles des fidèles n'étaient pas fermées, comme de coutume, de sorte que sa femme et ses enfants risquaient de les voir depuis son appartement situé en face de la mosquée.

Les désordres qui s'ensuivirent - foules d'émeutiers de plus en plus nombreuses, attroupements menaçants dans le quartier juif, de façon a " assiéger " plusieurs habitants juifs dans leurs logements, agressions sur des passants juifs, bon nombre de magasins juifs saccagés - durèrent presque toute la nuit du 3 au 4 août, jusqu'à la répression sévère des violences par les forces de l'armée et de la police. Dressant le bilan des conséquences immédiates - 15 blessés, un Musulman mort après avoir été grièvement blessé par balle, à part les Juifs agressés (sans parler de la condamnation de Khalifa à la peine de deux jours de prison, jugée dérisoire par beaucoup de gens) - les rédacteurs du communiqué officiel ultérieur, publié le 8 août sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, n'estimaient pas que les violences fussent différentes " des rixes antérieures et fréquentes entre juifs et musulmans ".

Le lendemain, on vit des personnages marquants juifs et musulmans s'activer à prêcher la modération à leurs coreligionnaires - de l'un côté, M. Lellouche, président du Consistoire et conseiller général, et le Grand Rabbin Halimi; de l'autre côté, le Grand Mufti de Constantine, le Cheikh Ben Badis, grand réformiste religieux, et le Docteur Bendjelloul, conseiller général et un des chefs du mouvement nationaliste du Constantinois. Etant donné l'évolution de la situation, qui allait se distinguer nettement du déroulement des " rixes antérieures ", les efforts déployés par les notables des deux communautés, dans la journée du 4 août, pour ramener un calme durable n'aboutirent qu'à une accalmie trompeuse.

Tout ce qui s'organisa afin d'empêcher un renouvellement des violences et de mettre en oeuvre des mesures préventives efficaces - entretiens confidentiels, réunions officielles, etc. - finit par démontrer l'inorganisation des décideurs, confrontés à l'absence de plusieurs dirigeants de l'administration. Comme par hasard, le préfet de Constantine et le député-maire de cette ville, Morinaud, étaient tous les deux absents - l'un en congé, l'autre en vacances. A l'échelon national, le gouverneur général lui-même était parti en voyage. En outre, par une coïncidence malencontreuse, plusieurs soldats de la garnison de Constantine bénéficiaient à ce moment-là de permissions militaires. Disposant par conséquent d'un faible effectif, dont la moitié environ était composée de tirailleurs musulmans, le général Kieffer fit de vaines démarches auprès d'autres autorités militaires, notamment de celles qui commandaient à la garnison de Philippeville, n'obtenant pas de renforts suffisants.

Des adhérents du " Groupement des intellectuels français et musulmans de Constantine " adressèrent en vain un message pacificateur à leurs " Camarades Juifs " et leurs " Camarades Musulmans ", au moyen d'affiches placardées un peu partout dans la ville (conformément à leur mission, " la lutte contre la haine des races "). Combien de gens voulaient écouter l'exhortation, " Le geste d'un seul individu, quel qu'il soit, ne doit pas rejaillir sur la Communauté entière! ", et les demandes instantes de " garder votre calme " et de " lutter contre les faux bruits ", au moment où d'autres fausses nouvelles surchauffaient les esprits au sein de la population musulmane de Constantine et des bourgades avoisinantes ? Autant, ou même plus, que les bruits qui les avaient précédées, elles tendaient à accabler la collectivité juive en général - que l'exagération des " faits ou des " incidents " qui en faisaient l'objet s'opérât de façon plus ou moins spontanée, ou que celui-ci fussent déformés - voire inventés - par certains " pêcheurs en eau trouble " (on accusait " les juifs " d'avoir tué des Musulmans, ainsi que d'avoir brûlé des mosquées par exemple).

A propos des émeutes du 3 août, il ne manquait pas de récits qui évoquaient les réactions paniqués auxquelles s'était laissé aller un petit nombre des Juifs barricadés dans leur appartement dans la soirée du 3 août. Ceux-ci avaient tiré sur la foule musulmane au plus fort des violences fomentées (tandis que d'autres avaient fait pleuvoir sur les émeutiers divers ustensiles de ménage). Grossissant ces réactions dans l'optique collective d'une population en pleine effervescence, les propagateurs de récits pareils finissent par exciter une hostilité assez répandue, surtout chez ceux qui étaient déjà fort enclins à soupçonner la collectivité juive d'attitudes antimusulmanes. A la faveur des tensions inter-ethniques aggravées, certains agitateurs firent accréditer l'idée qu'on pouvait associer non seulement certains individus juifs, mais également la collectivité juive toute entière au camp des colonialistes.

" Les Juifs " n'auraient-ils pas depuis longtemps partie liée avec la cause des " oppresseurs colonialistes ? " Bénéficiant en quelque sorte du régime inégal et oppressif maintenu par ceux-ci, de par leur statut de citoyen français qui remontait à la naturalisation collective de leurs ancêtres réalisée par le décret (dit décret Crémieux) du 24 octobre 1870, ils jouissaient par conséquent de plusieurs avantages économiques, en particulier la possibilité de solliciter les postes assez nombreux que seuls pouvaient occuper les Français à part entière. On les accusait d'être peu disposés à partager leurs droits supérieurs avec les Musulmans d'Algérie. Un fossé aussi bien culturel que socio-économique ne se creusait-il pas depuis longtemps entre un nombre croissant des Musulmans algériens les plus défavorisés de la population et des Juifs qui étaient situés en théorie à un même niveau social, n'étant plus en proie aux privations économiques qu'avaient vécu jadis leurs ascendants du dix-neuvième siècle ?

L'afflux important aussi bien d'habitants de la région environnante que de Constantine elle-même vers le quartier du Marché et en particulier vers la Place des Galettes n'avait rien d'inhabituel en soi. Néanmoins, comme pour distinguer le dimanche 5 août des jours de marché normaux, nombreux hommes jeunes étaient armés, le plus souvent de couteaux, de rasoirs ou de matraques; certains portaient même des armes à feu, malgré l'interdiction légale qui visait les indigènes musulmans. Puisque peu de gens étaient au courant de la présence du docteur Bendjelloul aux obsèques de l'ancien président du Consistoire israélite et conseiller municipal, Narboni, certains furent amenés à croire que celui-là, absent en conséquence d'un rassemblement musulman important, organisé à sept heures du matin, aurait été assassiné par " les Juifs ", ainsi que deux autres Musulmans. Des rixes judéo-musulmanes qui éclatèrent au quartier du Marché ne tardèrent pas à prendre de l'ampleur. Au cours de la première phase des troubles du 5 août, deux groupes de Juifs tirèrent nombreux coups de feu par les fenêtres de leurs appartements - actes imprudents d'autodéfense préventive ? - ne manquant pas ainsi d'enflammer les passions des émeutiers.

En fin de matinée, les pilleurs et " écerveleurs " (terme employé par endroits dans les articles signés par Marcel Bidoux dans le Populaire de Paris) en eurent fini des tentatives de résistance juive et, maîtres des rues dans plusieurs quartiers de Constantine commencèrent à se livrer non seulement à des pillages de magasins, mais à des cambriolages violents dans des immeubles juives. Faisant éclipser tous les exemples précédents de désordres antijuifs survenus à Constantine, les crimes commis par la suite ne tardèrent pas de prendre l'allure d'un massacre: des logements

D'après l'auteur du reportage paru dans le Times du 8 août 1934, les violences du 5 août ne se produisirent pas sans préméditation, de la part de meneurs, " evidently working on a preconcerted plan ", conformément à ce qu'un collaborateur de Paix et de Droit, organe de l'Alliance Israélite Universelle, qualifia de " plan conçu depuis longtemps et exécuté méthodiquement ", dans le numéro de septembre 1934. Aussi, dans un certain sens, l'opinion émise par le " juriste israélite " mentionné par le Populaire de Paris du 10 septembre 1934 (" Ce que nous disent les notabilistes israélites ... ") n'était-elle peut-être pas mal fondée: " Ma conviction est qu'en provoquant l'émeute dont les Juifs devraient être les victimes, les indigènes (Note: c'est-à-dire certains meneurs) ont voulu se livrer à des sondages. Ils ont fait une expérience, une sorte de répétition générale pour éprouver la force de résistance qu'éventuellement ils trouveraient devant eux s'ils tentaient une opération de grande envergure. "

    juifs furent incendiés et des familles juives furent égorgées dans leurs maisons. On guettait les véhicules qui circulaient sur les artères principales de la ville, ainsi que par ses issues, afin d'attraper des Juifs qui tâchaient d'échapper au carnage.

Suivant des consignes de non-intervention, soldats et officiers (à de rares exceptions près) ne firent que jouer le rôle de spectateurs, ne disposant d'ailleurs que d'armes dépourvues de cartouches. D'après le rapport de la commission constituée pour enquêter sur l'origine du massacre, le secrétaire général du Gouvernement Général à Alger aurait recommandé la prudence dans l'usage des munitions par les forces de l'ordre, au cours d'une conversation téléphonique officielle qui intervint le 4 août, mais son interlocuteur, responsable de l'administration locale de Constantine, se serait cru recommandé d'interdire à ses troupes l'emploi de cartouches ... La plupart des troupes n'outrepassèrent pas leurs ordres, communiqués sous l'autorité du secrétaire général de la préfecture et du Général Kieffer (une version: " Laissez saccager ... surtout n'intervenez pas ! "). Selon le compte-rendu du pogrom paru dans le Populaire du 6 septembre 1934, on vît quelques pilleurs tendre des flacons d'odeur volés à certains membres du service d'ordre - geste de gratitude à comparer aux cris (ironiques ?) de " Vive la France ! " poussés par d'autres.

Environ quatre heures après le retour du député-maire Morinaud à Constantine, au début de l'après-midi, on fit distribuer aux troupes les munitions nécessaires pour rétablir l'ordre. Ces consignes nouvelles ne purent rien changer aux conséquences tragiques des atrocités déjà perpétrées - les vingt-huit morts - pour la plupart des femmes, des enfants et des vieillards, ainsi que les dizaines de blessés, de victimes de toute sorte de violences barbares. Les habitants français et européens s'étaient bien gardés d'intervenir de quelque façon que ce fut. Par contre, certains rescapés du massacre avaient la vie sauve grâce au dévouement et au courage de quelques Constantinois musulmans, qui les avaient cachés et protégés. Les dommages s'élevant à 150 millions de francs-Poincaré environ, le total de sinistrés à Constantine fut évalué à 1777.

Les habitants juifs d'autres localités situées dans le Constantinois eurent aussi à souffrir de troubles et de violences - au Hamma, à Mila, à Bizot, à Jemmapes, à Ain Beida (où elles coïncidèrent exactement avec le pogrom) - qui ne se passèrent pas sans versement de sang dans certains cas, sans prendre pour autant la même ampleur que les " événements de Constantine ". Aux troubles succédèrent des tentatives de faire boycotter les commerces juifs de plusieurs villes algériennes - même si les organisateurs de pareils mouvements antijuifs ne pussent réussir à court terme que dans les localités qui comptaient bon nombre d'habitants musulmans déjà réceptifs à certaines notions antijuives...

Il est fort probable que, malgré l'effectif militaire plus faible que d'habitude, les forces d'ordre auraient pu restreindre sensiblement la destruction et le carnage produits au 5 août, même de façon à éviter des violences mortelles, si elles étaient intervenues de façon résolue dès la première phase des désordres. Après avoir fait allusion aux troubles du 12-15 juin 1921, la Dépêche Algérienne publia le commentaire suivant (extrait du numéro du 8 août, reproduit le lendemain dans le Populaire de Paris):  "Il est facile de barrer les quartiers habités par les indigènes et par les israélites. Il est facile de barrer les grandes artères; elles ne sont pas si nombreuses qui traversent Constantine. Il est encore plus facile d'interdire l'accès de la ville bâtie sur des roches. Il est triste assurément de le dire, mais il faut le dire; jusqu'à l'arrivée de M. Morinaud la ville a été comme abandonnée, et c'est d'Alger qu'est venu le salut. "

Loin de témoigner aux représentants de la communauté juive constantinoise la solidarité officielle qu'elle méritait, de publier des communiqués officiels où les violences antijuives étaient condamnées en termes peu ambigus, plusieurs représentants de milieux officiels algériens s'appliquèrent à " blanchir " les administrateurs et décideurs qui avaient été directement concernés. Aussi mit-on souvent en cause des " provocations " juives - l'emploi d'armes à feu, par exemple - ou certaines attitudes juives qui auraient constitué des facteurs importants. Soit explicitement soit implicitement, quelques défenseurs des autorités constantinoises et algériennes allèrent parfois jusqu'à imputer à la collectivité juive toute entière la responsabilité de certains griefs musulmans qui y avaient joué un rôle.

Le communiqué du Ministère de l'Intérieur semblait conçu pour rassurer la population européenne que " Ces troubles ont gardé uniquement un caractère antijuif, se limitant exclusivement à la population indigène ", même si plusieurs organes qui interprétaient en quelque sorte les attitudes des colons non-juifs s'obstinaient à croire que ceux-ci étaient également menacés. Non seulement le gouverneur général Carde n'assista pas aux obsèques des Juifs massacrés, mais le ministre de l'Intérieur, Regnier, recommanda aux délégations juives algériennes, venues pour faire des représentations bien fondées lors de sa visite en février 1935, de " s'abstenir de toute provocation et de montrer moins de morgue ".

Il n'y avait pas que les Juifs de Constantine qui furent brusquement obligés par le pogrom et par ses retombées de regarder en face la réalité de leur isolement croissant par rapport à bon nombre de leurs " concitoyens " français algériens. Les Israélites algériens de nationalité française eurent aussi à se demander avec quelle vigueur les représentants des pouvoirs publics observeraient l'obligation de leur assurer une protection égale à celle des autres citoyens, ou sujets, français. A en juger par l'incurie récente de certains fonctionnaires ou décideurs de l'administration algérienne, les milieux officiels algériens comptaient trop de fonctionnaires, à tous les échelons, qui semblaient bien enclins à tolérer, dans une certaine mesure, les exactions antijuives perpétrées par des Musulmans mécontents, si elles servaient à " désamorcer " les rancoeurs anti-françaises, en servant de dérivatif. Une fois les bornes dépassées, cependant - comme dans le cas du pogrom de Constantine - ces administrateurs cyniques pouvaient se livrer à des mesures de répression anti-musulmane des plus sévères, prenant prétexte de l'escalade dangereuse de cette fermentation nationaliste.

Un nombre des militants de certains mouvements nationalistes, qui étaient doués en quelque sorte pour l'opportunisme politique, durent se trouver vraiment contrariés par le durcissement du régime " antimusulman " qui s'ensuivit ! Dans la mesure où ils avaient mis à la disposition de ceux-là leurs talents particuliers dans le domaine de l'opportunisme politique, ils avaient pensé sans doute aux exemples ou précédents historiques (à des péripéties de l'histoire de l'Algérie française comme, par exemple, l'année révolutionnaire de 1871 ou l'année 1898, ou la " crise antijuive " avait battu son plein) ou la savante exploitation de violences politiques restreintes - ou de la menace de violences politiques - avaient joué un rôle à arracher des concessions politiques (à savoir, en 1871 la création d'un système permanent de représentation parlementaire pour les trois départements algériens et, juste avant le tournant du siècle, celle des Délégations Financières).

Par bonheur, au plus fort de cette nouvelle " crise antijuive ", le judaïsme algérien ne manquait pas de représentants - homme d'action et notables influents - dotés d'un talent tout particulier pour intervenir en faveur des diverses communautés juives d'Algérie, tout en bien comprenant les menaces qui pesaient sur les habitants juifs de ce pays. Jugeant nécessaire non seulement d'entretenir des relations correctes avec les chefs du nationalisme musulman modéré, mais de leur inspirer des attitudes bienveillantes qui assureraient à tous les Juifs d'Algérie la solidarité agissante de ceux-ci, s'il était besoin, ces " héros du judaïsme algérien " ne négligèrent rien pour trouver un terrain d'entente. Quel argument de poids pouvaient fournir les porte-parole des milieux juifs officiels qui prônaient une confiance absolue dans les termes employés par Alfred Berl dans Paix et Droit, numéro de mars 1935 - que: " les israélites d'Algérie constituent dans l'occurrence la première ligne - la plus fragile - de la défense française qu'il s'agit d'emporter. Si elle succombe, la deuxième, c'est-à-dire les Français d'origine, ne tardera guère à supporter

Pourquoi supposer en effet que, parmi les Musulmans engagés dans le chemin d'un nationalisme agissant (pas forcément des partisans de mouvements pro-nazis - l'Etoile Nord Africaine, par exemple, dont l'organe, El Ouma, déclara en septembre 1934 que "la lutte contre les juifs, alliés du colonialisme, est la lutte contre l'impérialisme "), il n'y eut pas de politiciens capables de récupérer à leur profit, certains thèmes traditionnels de l'antisémitisme politiques exploités par leurs adversaires européens et algériens ?  Puisque les manifestations nationalistes musulmanes à coloration antijuive semblaient se multiplier, ainsi que certaines déclarations inquiétantes (telles que celles de Lamine Lamoudi: " Tout le monde doit admettre que si les Arabes ont un peu usé de leur force un jour de colère, les Juifs ont démesurément usé de la leur pendant des décades "), un " processus de conciliation " étaient devenue indispensable.

Quoiqu'il s'agit, en effet, d'un " rapprochement " forcément de longue haleine à ménager entre les élites israélites et musulmane (en février 1935 un pogrom fut évité de justesse à Bone; une émeute antijuive éclata le premier février à Setif, également dans le Constantinois; on constata, même jusqu'en 1936 - le 29 juin - des violences à caractère antijuif, lors des élections), cette conciliation d'intérêts juifs et musulmans joua un rôle déterminant pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Même si quelques membres de la population musulmane éprouvaient peut-être une certaine satisfaction, au moment où ils croyaient voir les Israélites " remis à leur place " par l'application en Algérie du Statut des Juifs, à partir de 1940 (citons à titre d'exemple, les habitants de Palestro dont prend acte le bulletin d'information no. 345 - émanant de la police de cette ville, conservé aux Archives de France d'Outre-Mer sous la cote AFOM 11 H51 et mentionné par Michel Abitbol dans les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, pages 60-61 - ainsi que certains Constantinois musulmans - selon deux ou trois Juifs originaires de Constantine que j'ai interviewés moi-même), les extrémistes antijuifs finirent par être marginalisés.

Et José Aboulker, un des anciens leaders de la Résistance juive algérienne, de résumer ainsi le comportement des Algériens musulmans, à l'occasion d'une interview avec Jean Laloum, effectuée le 13 janvier 1986: " Les Arabes n'ont pas pris parti dans la guerre. Ce n'était pas leur guerre. Avec les Juifs ils ont été parfaits. Non seulement ils ont refusé la propagande et les actes antijuifs auxquels les Allemands et Vichy les poussaient, mais ils n'ont pas cédé à la tentation des bénéfices. Alors que les Pieds-Noirs se disputaient les biens juifs, pas un Arabe n'en acheté. La consigne en fut donnée dans les mosquées: les Juifs sont dans le malheur, ils sont nos frères. "

 
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Sources: Jewish Chronicle; Times of London; Populaire de Paris; Paix et Droit; L'Histoire de l'Algérie Contemporaine (Charles-Robert Ageron): Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy (Michel Abitbol); Les Juifs d'Algérie (Michel Ansky); Constantine 1934: un progrom  "Classique " (Yves-Claude Aouate).
 

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