Mars - Avril 1943: La déportation des Juifs de Salonique sur ordre d'Aloïs Brunner

 
L'histoire de la communauté juive de Salonique sous l'occupation allemande, qui comptait environ 56 500 personnes, en 1940 est peu connue en France. On lira ci-dessous, outre un document inédit, un apêrçu des derniers mois de son existence (mars-avril 1943) ayant abouti à la déportation de près de 95 % (46 095) des Juifs de Salonique. Les "maîtres d'oeuvre" en ont été Aloïs Brunner et son inséparable tortionnaire Bruckler qui, par la suite, ont été envoyés par Eichman à paris.

C'est dans ce refuge isolé qu'il commença à écrire sous forme de journal les événements des persécutions et déportations des Juifs de Salonique depuis le jour de l'entrée des troupes allemandes dans la capitale de la Macédoine hellénique (détails dont il était au courant mieux que n'importe quelle autre personne du fait que comme ancien Président de la Loge B'nai B'rith de Salonique, comme Président du Comité d'Assistance sociale et comme chef sioniste il avait joué un rôle principal aux efforts pour sauver l'élément juif de la famine d'abord et des persécutions par la suite).

Yomtov Yakoel n'a pas pu terminer la rédaction de son Journal parce que, trahi par un agent des Allemands nommé Boudourian, originaire de Salonique, il fut arrêté le mercredi 22 décembre 1943. Le Journal mi-achevé m'a été remis le lendemain du jour de l'arrestation, soit le matin du 23 décembre 1943 par notre ami commun Eli Levi. (Photo Annie Rapoport) Inscription de Salonique dans la Vallée des Communautés perdues à Yad Vashem, Jérusalem

 

Témoignage d'Asher Moissis

Asher Raphaël Moissis, avocat à la Cour de Cassation d'Athènes et ex-représentant diplomatique honoraire de l'Etat d'Israël à Athènes. Depuis 1926 et jusqu'en 1941, il avait à Salonique une étude d'avocat en collaboration et en association avec l'avocat Yomtov Yahiel Yakoel. Il se souvient :

Le samedi 6 février 1943, une commission du Sicherhetsdienst (SD) arrive à Salonique pour procéder à l'application des lois raciales. Elle se compose de Dieter Wisliceny, Aloïs Brunner et Bruckler... Le 3 mars 1941, soit le lendemain e l'entrée des troupes allemandes en Bulgarie, j'ai quitté Salonique en famille et me suis établi à Athènes considérant quil me serait plus facile de m'échapper aux mesures des persécutions générales ou personnelles. Durant les déportations des Juifs de Salonique et en avril 1943 mon confrère et collaborateur Yomtov Yakoel a pu s'enfuir et arriva lui aussi à Athènes et s'installa avec sa famille dans ma maison de Psychiko, rue Yassemion 22.

Quand, en septembre 1943, ont commencé à Athènes aussi les persécutions raciales, Yomtov Yakoel, moi et nos familles, nous nous sommes cachés dans une maison d'un de mes amis grecs à Kifissia sous les pseudonymes d'Alexandre Mantzaris pour moi et d'Aristote Georgiades pour Yakoel, ayant été munis par la police grecque d'Athènes de fausses cartes d'identité. Yomtov Yakoel, après avoir cohabité avec moi, a déménagé dans une autre maison isolée au faubourg Neon Heraclion, rue Agias Filotheis, sous le même pseudonyme d'Aristote Georgiades.

 

Le journal de Yomtov Yakoel

Les archives du CDJC avaient conservé le journal de cinquante pages de Yomtov Yakoel. On n'en trouve que quelques-unes dans le dossier, les autres ayant disparu. Nous en reproduisons ci-dessous une qui renseigne sur les activités d'Aloïs Brunner avant son départ pour Paris.

L'action la plus importante du service Allemand des SS fut la convocation, le lendemain dimanche 7 mars (1943), aux nouveaux bureaux de la communauté israélite d'une centaine de notables juifs parmi les membres les plus riches de la communauté. A cette réunion participa la Commission administrative de la Communauté et l'officier allemand, le SS Brunner, qui demanda à parler à la réunion. Le grand rabbin Koretz, traduisant, l'officier allemand (pour lequel on disait qu'il avait opéré la liquidation du judaïsme de Vienne) a dit à ses auditeurs terrorisés, dans un ton impératif et sec, ce qui suit : "Aujourd'hui vous tous vous devriez être enfermés comme otages dans un camp de concentration. Grâce au Dr. Koretz qui s'est porté garant sur sa tête pour vous, vous êtes libres. Je vous ai invités pour me déclarer si vous êtes disposés à aider la communauté à l'exécution des mesures qui ont été ordonnées et de garantir votre engagement par vos têtes". Comme il était naturel, la réponse à une telle invitation faite sous de telles conditions ne pouvait qu'être affirmative et sans aucune explication ou discussion. L'officier, après avoir prononcé cette menace, quitta la réunion sans saluer personne. Immédiatement après, les convoqués ont demandé aux dirigeants de la communauté des explications. Une première tâche fut la formation d'une grande commission pour collecter de l'argent parmi la population juive pour ravitailler les familles pauvres restées sans ressources encerclées dans le ghetto et isolées du monde. Une autre commission a été formée pour assurer des vêtements en faveur des pauvres. A la tête de toute cette organisation a été mis le Grand Rabbin Koretz qui s'occupait personnellement, du matin au soir, avec les plus petits détails, de ce travail en négligeant d'envisager le grand problème, soit le sort qui attendait le judaïsme de Salonique.

Depuis le dimanche 7 mars et surtout après la réunion des notables, les événements se déroulent très vite et la nervosité parmi les juifs augmente progressivement. (...) Dans la ville même, une sorte de milice juive veille à la bonne exécution des ordres. Elle est créée par le SD et mise sous le commandement d'Albala qui doit faire tous les matins un rapport verbal à la Gestapo. Cette milice -politophylaki - se composait d'abord de deux cent cinquante agents. Des affirmations viennent d'en haut pour endormir toutes les craintes, toutes les suspicions. Le Sicherheitsdienst les prodigue sournoisement au grand rabbin qui, docile et complaisant, les répète, les commente : on formera une communauté autonome, un état minuscule avec sa police, sa chabre de commerce, sa chambre professionnelle et sa mairie.

Tous les non-juifs qui vivent dans l'enceinte du ghetto devront déménager. Ils iront loger dans les maisons abandonnées par les Juifs. Magasins, ateliers, bureaux, tout sera transféré par les Juifs à l'intérieur de la petite cité qui est désormais la leur. Le Dr Koretz et le Conseil délibèrent longuement sur l'organisation de cette "république autonome". Ainsi, la nouvelle communauté se constitue et se prépare à être gouvernée d'une façon rationnelle pour que "l'ordre, l'harmonie" et même, bientôt, "la prospérité" y règnent.

Le Faubourg Hirsch est cerné, clôturé de planches hautes. Situé à proximité de la gare, ce Faubourg, créé un demi-siècle auparavant, grâce aux libéralités du Baron de Hirsch pour abriter les fugitifs des pogromes de Kichinev et de Moguilev, s'étend sur 30 000 mètres carrés. Les maisonnettes, comprenant 593 chambres, sont occupées par une population pauvre de 2 315 âmes, presque toutes des indigènes, les locataires primitifs étant partis ou ayant succombé aux effets de la malaria (...). Sans l'acharnement, et l'aveuglement du Dr Koretz, la lâche complaisance de ceux qui l'entouraient, les desseins du SD n'auraient pu être mis à exécution avec une telle célérité, et ils n'auraient nullement abouti à l'éclatant succès qui les a couronnés dans un si bref laps de temps. Bien des gens auraient pris la fuite (...).
 
 

La communauté d'Athènes se défend

Le 10 août, activant les déportations, Wisliceny a expédié de Salonique le dix-neuvième et dernier convoi qui emporta les 1 800 forçats saloniciens ramenés des camps de travail grecs. Avec l'évolution de cette légion de demi-cadavres, la liquidation de la glorieuse communauté de Salonique est totale.

Mais survient la capitulation italienne. Le moment d'agir est de nouveau arrivé pour Wisliceny. Son chef Eichmann le nomme officier supérieur des SS et lui confie la mission d'expédier à Auschwitz tous les Juifs d'Athènes et des provinces précédemment occupées par les troupes italiennes. Le 20 septembre 1943, il s'installe dans la capitale hellénique, à la tête d'un détachement de la Gestapo. Le lendemain même, mardi 21 septembre, le Rabbin Barzilaï est invité par téléphone à se présenter devant Wisliceny. Avant de se rendre à cet appel, il s'empresse de brûler le document par lequel les Allemands l'avaient investi de la présidence et qu'il considère comme une marque d'opprobre et d'indignité (...) Et d'urgence, il alerte les dirigeants de sa communauté, les autorités grecques et le Métropolite Damaskinos. Toute la population juive en est sur-le-champ informée et se rend compte de la gravité de la situation. (Photo Yad Vashem)

Il se présente au rendez-vous. Il parle couramment l'allemand. Wisliceny le reçoit avec égard, essaye de le flatter, de le gagner par de bonnes paroles, de le mettre en confiance. Mais il n'a pas affaire à un poltron ni à un naïf. Il sent vite qu'il a devant lui un homme prévenu, qui ne tombera pas dans les pièges qu'on lui tend.

Il enjoint le rabbin Barzilaï de préparer d'urgence la liste de tous les Juifs grecs d'Athènes, avec leurs adresses, leurs professions ainsi que la liste nominative de tous les juifs grecs de Salonique réfugiés à Athènes. Le rabbin convoque immédiatement à la synagogue les Juifs d'Athènes. Une délégation, nommée séance tenante, reçoit pour mandat de faire intervenir le Métropolite Damaskinos pour conjurer la catastrophe. Nul n'envisage d'accepter de faire partie d'un conseil dirigeant, d'un organisme administratif.

Le lendemain, à l'heure dite, Barzilaï se présente chez Wisliceny et lui fait savoir qu'il ne lui avait pas été possible de donner suite aux ordres reçus, parce qu'il ne disposait pas d'archives, tous les registres de la communauté ayant été confisqués et détruits par l'organisation ESPO (...) .

D'autre part, le comité juif clandestin, formé de trois Saloniciens (dont l'un est un des auteurs de ces lignes), veille. Il est tenu au courant, heure par heure, des actes de Wisliceny. Il ne se laissera pas faire. Le 23 septembre dans la soirée, deux émissaires, Is. Saporta et John Lévy, sont dépêchés chez le rabbin : "Si vous êtes tentés de suivre l'exemple de Koretz, lui signifie-t-il, sachez que l'on n'hésitera pas à employer la force. Je suis disposé à me livrer à la Résistance, répondit-il, mais que deviendront les Juifs d'Athènes ? Comment les soustraire aux Allemands ?"
 
 

La déportation d'un groupe de Juifs français

Dans une note confidentielle, l'Ambassadeur allemand à Paris, en date du 15 juillet 1943, transmet à Roethke une liste de 32 juifs de Salonique ayant la nationalité française et signale qu'il ont été "expédiés" (abberfördert worden) sans préciser si c'était vers Auschwitz ou Drancy (CDJC, CXXV-32)
 

                                                            Paru dans la Lettre des déportés
 

  Bibliographie

In Memorian, Hommage aux victimes juives des nazis en Grèce.

Sous la direction du rabbin Michel Molho, Salonique, 1988.

Remerciements

Nous remercions Nicole Abravanel, enseignante à l'université d'Amiens et Jean Carasso, éditeur de La Lettre Séfarade, pour leurs précieux conseils et informations.
 

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