La Communauté juive de Melilla et sa grande Synagigue, par Ana M.Riano-Lopez

Il existe au Nord de l'Afrique, dans un angle du littoral situé en face de la côte de Malaga une petite ville espagnole appelée Melilla qui, aux débuts de l'histoire, avec le nom de Rusadir, fut une importante colonie phénicienne et carthaginois. En 142 av. J.-C. elle faisait partie de la Maurétanie Tingitane, et, depuis 70, colonie romaine. Ce fut au VIII siècle, avec l'invasion arabe, que la dite ville adopta le nom de Melilla et, en 1556, fut integrée à la Couronne de Castille, après avoir appartenu depuis 1497 jusqu'alors à la Maison Ducale de Medina Sidonia.

Nous savons que les Juifs avaient été expulsés d'Angleterre par Edouard I, en 1290, et de France en 1394, en sorte que, au XVème siècles les royaumes d'Espagne étaient les seuls à abriter des Juifs dans chez eux.1. Lorsqu'en 1492, les Rois Catholiques ont décrété l'expulsion des juifs, ceux-ci se ont été forcés de chercher de nouveaux lieux pour s'installer loin de Sépharad dans d'autres pays, parmi lesquels se trouvaient ceux d'Afrique du Nord, le Maroc étant celui qui reçut le plus d'expulsés via les ports de Arcila, Tétouan, Badis, Larache et Salé. Les malheurs de toutes sortes dont ont pû souffrir les sépharades, ne pouvaient être pires, jusqu'à leur arrivée sur les côtes africaines où ils retrouvèrent des communautés juives organisées depuis longtemps. Ceux-ci, les toshabim ( résidents)&n p;, c'est à dire, les juifs autochtones avaient un niveau culturel inférieur à celui de ceux arrivés d'Espagne, les megorashim  (expulsés) qui emmenèrent au Nord de l'Afrique des connaissances techniques, des moyens économiques et une culture très dèveloppée.

Melilla , située au Nord de l'Afrique, recevra aussi l'affluence de juifs. Si nous écoutons les paroles de M. L. Ortega: "Dans toutes les villes africaines du littoral mediterraneen [...] les juifs espagnols s'établissent imposant leur langue et leurs coutumes"2.

De même que les autres villes d'Afrique du Nord, Melilla disposait-elle d'une communauté de toshabim avant l'arrivée des expulsés? Il est prouvé parait-il que les Kabyles, ou les tribus de berbères qui l'entouraient avaient toujours eu des centres juifs, mais il n'y a pas de documentation sur le fait qu'ils résidèrent dans la ville3.

Nous savons qu'au cours du XVIème siècle les juifs nord-africains exercèrent des professions clés pour le maintien d'une place fortifiée et éminément militaire comme l'était Melilla. Traducteurs en même temps que marchands qui ravitaillaient la ville avec leurs marchandises, ils informaient les gouverneurs sur la politique des royaumes limitrophes, Fès et Tlemcen.. Du XVIIème siècle, il nous est arrivé très peu de renseignements sur Melilla et encore mains sur les juifs de la région. Il n'existe pas non plus de documentation si ce n'est celle qui fait référence au siège de la place en 1774 et 1775 par le sultan du Maroc Sidi Mohamed ben Abd Allah. Charles III qui reignait à cette époque en Espagne, répondit au sultan lui déclarant la guerre. C'est dans le récit de cette épisode dans lequel apparaît l'expression "quelques juifs uot; qui appartiendraientt aux alentours de Melilla, probablement aux Kabyles de Beni-Sidel ou Beni Bugafar, car jusqu'à présent, il n'y a pas de preuves des Juifs auraient vécu dans la ville pendant quelques siècles.

Nous n'avons pas aussi une documentation importante sur la vie des Juifs de la région durant le XIXème siècle, sauf celle qui correspond à la guerre hispano-marocaine de 1859-60 au cours de laquelle s'est produite la prise de Tétouan par les troupes espagnoles et la découverte de l'existence des sépharades, absolument inconnus jusqu'alors par l'Espagne. Nous avons la certitude que seulement quelques juifs se déplacèrent en quelques jours de Tétouan jusqu'à Melilla en quète de justice, grâce à la réputation de rectitude des autorités espagnoles. Et ce fut précisément en 1859 (Traité Hipano-Marocain) que la ville, limitée jusqu'alors aux murailles et fortifications des XV et XVIème siècles, appelée "Melilla la Vieja", commença s'étendre sur la plaine environnante, bâtissant de nouveaux quartiers et devenant une cit&ea te; moderne. Ce n'est pas étonnant qu'à partir de 1863 la ville fut déclarée port franc et qu'un nombre indeterminé de juifs marocains qui se consacraient au commerce se sentent attiré par les avantages que Melilla offrait pour leurs activités. Et, comble de bonheur, l'année suivante les Ordres Royaux furent suprimés (ceux-ci exigeant pendant si longtemps un permis spécial à ceux qui désiraient s'établir dans cette ville).

Suivant les recherches réalisées par le professeur Salafranca, Menahem et Aaron Obadia, de Tetoua, commerçants, furent en 1864/65 les premiers juifs qui louèrent un logement à Melillan. A partir de ces dates la population sépharade augmenta et nomma un rabbin ce qui signifie qu'il y avait au moins dix mâles, le minián. minimmun indispensable pour le culte public. Ainsi, en 1874, date du premier recensement de la population civile de Melilla, la ville comptait 27 juifs residants à l'intérieur, presque tous de Tétouan et, pour cela, descendants de juifs espagnols de la diaspora. A la fin de 1883, s'est produite, sans que nous sachions encore pourquoi, une émigration en masse de juifs provenant des Kabyles proches vers Melill et le siècle s'achève avec une considérable augmentation. Il est donc bien clair que l'origine de la communauté juive de Melilla repose sur deux groupes: les sépharad , integrés par ceux qui provenaient des villes marocaines comme Tétouan et Tanger, cultivés et connaissant du judéo-espagnol, et les "juifs de la campagne" qui abandonnaient les Kabyles du Rif, fuyant leur misérable situation et leur pauvreté et cherchant un refuge et du travail à Melilla. Avec le temps, ce groupe assimila la culture sépharade et finirent par devenir espagnols.

Du XXème siècle nous disposons de plus de documentation. Nous savons qu'à partir de 1902, Melilla accueillit à peu près 300 Juifs qui arrivèrent dans la ville fuyant les massacres provoqués par le soulèvement d'un chef musulman contre le sultan dans la zone de Taza, à quelques kilomètres de Melilla. Ces réfugiés bénéficièrent de terrains et s'installèrent au début dans des tentes cédées par l'administration militaire. En même temps on leur offrit la possibilité de bâtir, par leurs propres moyens, des logements. Ainsi nacquit le "Barrio Hebreo" ('quartier hébreu')4, marginal et aux mauvaises conditions d'habitabilité..

Ce dernier ne doit pas cependant être considéré comme le mellah marocain ou un ghetto, car les juifs de Melilla ont toujours vecu et vivent aujourd'hui dispersés dans la ville sans aucune sorte d'entrave. Très tôt le quartier améliora ses constructions et cessa d'être habité exclusivement par les Juifs, quelques chrétiens venant s'y installer. Curieusement, ses rues dénomées au début avec des lettres, adoptèrent en 1934, par décision de la mairie conseillée par la Communauté Israélite (ainsi s'appela le collectif juif à partir de 1907) des noms de villes juives comme Hébron, Jérusalem, Jaffa, Haifa, Tel-Aviv, Sion.

Vers le milieu de la seconde décade de notre siècle, Monsieur Yamin A. Benarroch Benzaquen, riche commerçant et notable personage de la ville, membre du Conseil Municipal et de diverses institutions de bienfaisance de Melilla entreprit des actions louables en faveur de la Communauté. Parmi ses initiatives, une yeshibah, un logement spécial pour les rabbins et une auberge pour les Juifs nécessiteux et la construction de la grande synagogue "Or Zaruah", titre pris du Psaume 97, 11: La lumière s'élève pour le juste et pour ceux qui ont le coeur droit la joie" qu'il dedia à la mémoire de son père, Monsieur Aquibá Benarroch.

Il choisit pour sa construction le meilleur architecte de la ville, Enrique Nieto (de l'école moderniste d'Antonio Gaudí à Barcelone), architecte municipal, installé dès 1909 à à Melilla. La construction de style néo-arabe, achevée en septembre 1924, était située dans la rue centrale López Moreno nº8. Il s'agit d'un bâtiment à trois étages dont la plus grande façade se trouve sur la rue principale avec de beaux balcons, tandis que la porte d'entrée est située sur la façade latérale donnant sur une petite ruelle. C'est au troisième étage que se trouve la synagogue proprement dite. Luxueuse, mais rafinée et mesurée dans sa décoration, elle a eté décrite par l'historien A. Bravo Nietos: "Cet architecte dessina un bâtiment fortement structuré entre des grands piliers verticaux, mais de grande complexit& cute; décorative utilisant différents détails venant du monde califal et nazarí [ ... ]. La façade principale se termine en un hastial avec une corniche et deux corps géométriques dans les coins. L'intérieur présente une décoration également intéressante avec une fausse voûte surbaissée qui repose sur des impostes de mozárabes"5.

Yamin A. Benarroch Benzaquen, bienfaiteur infatiguable de sa Communauté, fut un exemple pour tous, juifs, chrétiens et musulmans. Il reste encore beaucoup de choses à dire non seulement en rapport avec Melilla, mais aussi avec Jérusalem, où il a construit une autre synagogue à laquelle il donna le même nom de "Or Zaruah", et Tibériade, où il
Nous n'avons pas de place non plus pour raconter comment se débrouillait la Communauté Israélite de Melilla depuis la guerre civile espagnole jusqu'à aujourd'hui. Nous laisserons ceci pour une autre occasion.

Cette Communauté, qui en 1929 comptait 3.269 juifs, n'a plus aujourd'hui, en conséquence de l'emigration en Amérique et vers la peninsule ibérique, que 850 Juifs, en majorité sépharades, qui parlent un castillan très proche de l'andalou et conservant peu de l'ancien judéo-espagnol et encore moins du haketia (la langue que parlaient au Maroc les séphardes). Ce sont des avocats, des médicins, des professeurs, des commerçants, totalement intégrés dans la vie et dans la societé. Certains de ces juifs envoient leurs enfants étudier dans les universités andalouses les plus prôches, comme celles de Grenade et Malaga, tandis que d'autres préfèrent que leurs enfants restent à Melilla et fassent des études superieurs à la UNED.

La Communauté Israélite de Melilla présidée par Monsieur Mario Carciente est suffisament dotée et organisée. Le "Talmud Torah", qui fut crée en 1926, aujourd'hui Collège Public Hispano Israélite, compte 120 élèves qui étudient là-bas jusqu'à 12 ans, parmi lesquels aproximativement 40 sont juifs et le reste se répartit entre chrétiens et musulmans. Ce n'est pas pour rien qu'il existe à Melilla huit mosquées et sept églises chrétiennes. Cette Communauté Israélite possède un cimetière et neuf synagogues, mais aucune n'est aussi belle que "Or Zaruah" de Yamín A. Benarroch qui llustre cet article.

 Melilla, Cité Autonome espagnole qui a 67.000 habitants de différentes races et religions, se sent fière de ses Juifs. Ceux-ci ont ciontribué dans le passé à sa prospérité économique et culturelle et à son équilibre intérieur, quelque chose de très important pour une ville ayant les caracteristiques de Melilla, ville militaire et frontalière, commençant à se construire. Ces sépharades nous offrent de jour en jour par leur présence les sentiments les plus nobles de paix et de concorde.
 

Notes:

1 Voir l'étude de Luis Suárez Fernández dans Les Juifs d'Espagne. Histoire d'une diaspora. 1492-1992, Paris, 1992, trad. espagn.  " La población judía en vísperas de 1492. Causas y macanismos de la expulsión ", Los judíos de España. Historia de una diáspora (1492-1992), H. Méchoulan (ed.), Madrid, 1993, p. 56.

2 Voir l'euvre de Manuel L. Ortega, Los hebreos de Marruecos, Málaga, 1994, p. 105.

3 Pour connaître l'histoire des juifs dans la dite ville d'Afrique du Nord, c'est indispensable de consulter les travaux rèalisés par J. F. Salafranca Ortega : La presencia hebrea en Melilla hasta 1874 , Melilla, 1987, et spécialement Los judíos de Melilla, Caracas 1990 (seconde édition Malaga, 1995)

4 Cf. Francisco Saro Gandarillas : Estudios melillenses. Notas sobre urbanismo, historia y sociedad en Melilla, Melilla, 1996, pp. 175-178.

5 Dans La construcción de una ciudad europea en el contexto norteafricano, Melilla, 1996, p. 459.

 
 
 
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