Ce document sur la Shoah qui ignore ce qui nous peine, par Menahem R.Macina

 

I. Le rêve de 1994 et la réalité de 1998

 

"Le groupe de travail allemand a un espoir. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane? une confession expresse de culpabilité" (Prof.H.H.Henrix, 1994)

 

Beaucoup d'entre nous ont oublié les circonstances qui ont entouré la genèse de ce document tant attendu, mais qui, à en croire de nombreuses réactions juives et chrétiennes, déçoit tant. Il a paru utile d'en rappeler ici l'essentiel, avant même de tenter une évaluation de ce texte 1.

Dans le document du Vatican, publié le 24 juin 1985, sous le titre : Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique, on pouvait lire ce qui suit : "La catéchèse devrait (?) aider à comprendre la signification, pour les juifs, de leur extermination pendant les années 1939-1945 et de ses conséquences". Les juifs ont fait bon accueil à cette affirmation, mais ils lui ont reproché en même temps de ne pas tenir compte du fait que pour l'Église et le christianisme aussi la Shoah a une signification spéciale qui les concerne directement. Ils ont affirmé qu'il était important, et même nécessaire, que l'Église fasse une déclaration à ce sujet. L'Église n'a pas laissé cette critique sans réponse. Dans sa lettre du 8 août 1987, adressée à l'archevêque de Saint Louis (USA), John L. May, et à l'occasion d'une rencontre avec des représentants juifs, le 11 septembre de la même année, à Miami, le pape Jean-Paul II a promis que la Shoah ferait l'objet d'études historiques et religieuses, et qu'il y aurait un document catholique sur la question. Ces études ont été présentées à la 13ème réunion annuelle du Comité International de Liaison entre l'Église Catholique et le judaïsme, qui s'est tenue du 3 au 6 septembre 1990. À cette occasion, la Commission du Saint Siège confirma que le Vatican avait l'intention de préparer un document sur la Shoah.

1. Le rêve de 1994 : Le document de travail du groupe allemand

 

Dans son rapport de 1994, le professeur Henrix écrit : "? la 14ème réunion annuelle du Comité International de Liaison qui s'est tenue à Baltimore, du 4 au 7 mai 1992, comprenait une contribution du P. Bernard Dupuy, o.p. (dominicain), qui proposait une réflexion sur la Shoah. À cette même réunion, le cardinal Cassidy m'a demandé de préparer, en collaboration avec le P. Dupuy, un texte préliminaire au document du Vatican sur l'antisémitisme et la Shoah. Une série de discussions et d'accords entre le P. Dupuy et moi-même, au cours de la réunion de Baltimore et dans la suite, ont abouti à la décision que le groupe de travail 'Questions sur le judaïsme' de la Commission des affaires oecuméniques de la Conférence épiscopale allemande serait chargé de réaliser la première rédaction."

Le professeur Henrix énumère ensuite les têtes de chapitre de ce document de travail, qui sont les suivantes : I. La voie frayée à la Shoah, dans l'Église. II. La question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l'Église. III. Les tâches de l'Église dans le travail de mémoire sur la Shoah.

On lira, ci-dessous, quelques extraits significatifs de cet avant-projet (les soulignements sont miens) :

- "Il ne suffit pas d'affirmer simplement le fait du fardeau historique que représentent les relations de l'Église avec les juifs, bien au contraire, l'Église et les chrétiens doivent 'reconnaître leur part de responsabilité', comme il est dit dans les Orientations et suggestions pour l'application de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, n° 4, de janvier 1975."

- "Les termes de 'co-responsabilité et de culpabilité' ont été choisis délibérément. Il s'agit d'attirer particulièrement l'attention sur le lien qui existe entre l'implication historique et la responsabilité éthique, et sur les différences qui les séparent. Par implication historique on veut dire que la tradition d'antijudaïsme théologique et ecclésial a été un élément important sur le chemin qui mène à la Shoah. L'Église et le christianisme ont contribué, dans le passé, à créer un climat d'indifférence et parfois d'hostilité au peuple juif et au judaïsme, qui a frayé la voie à l'antisémitisme moderne. Mais l'antijudaïsme chrétien n'a pas été le seul facteur dans cette évolution. Cet aspect historique connote une 'co-responsabilité'. Dans un contexte de confession, on comprend souvent qu'il s'agit d'une culpabilité 'commune'. Nous trouvons ceci insuffisant, pour des raisons de théologie morale. Si ceux qui confessent leur culpabilité regardent en même temps celle des autres, cela porte atteinte à l'intégrité et à la sincérité de leur confession. Devant Dieu, la culpabilité ne peut être partagée, elle est indivisible. Celui ou celle qui reconnaît sa culpabilité parle de lui (ou d'elle)-même, et non des autres. Il existe donc une 'co-responsabilité' historique qui, dans une analyse historique, peut être indiquée comme un facteur ayant, parmi beaucoup d'autres, joué un rôle dans l'évolution de l'histoire; mais, en ce qui concerne la confession elle-même, celle-ci doit reconnaître qu'il s'agit là d'une 'culpabilité'."

- "Un autre point est demeuré sujet à controverse (?) Il s'agit de savoir si oui ou non le document, sur la base de la confession de culpabilité exprimée par l'Église d'Allemagne et celle de Pologne, doit contenir une confession séparée. En fait, le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane, pour qu'elle en fasse l'examen dans un esprit ouvert et critique, une confession expresse de culpabilité, dont voici le texte tel qu'il se présente aujourd'hui :

'Le fait que les Églises allemande et polonaise fassent une demande de pardon en ce qui touche le sort des juifs pendant les années du National-Socialisme est déjà, en soi, une réponse à la question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l'Église par rapport à la Shoah. Ce que disent ces deux Églises particulières est adopté par l'Église dans son ensemble. Celle-ci confesse qu'elle porte une co-responsabilité en ce qui concerne la Shoah et que pèse sur elle le fardeau de la culpabilité.

Pendant des siècles, ni la prédication ni la théologie n'ont considéré la permanence du judaïsme comme une manière de vivre et de croire faisant partie du plan de salut de Dieu. C'était, par rapport à celui-ci, une énigme. L'existence des juifs comme juifs semblait anormale. Tout ce qui, dans la pensée chrétienne, pouvait être dépassé ou périmé n'a pas été suffisamment reconnu au moment du danger. Alors que les vies étaient menacées, les chrétiens, influencés comme ils l'étaient, n'ont pas perçu la situation réelle de la minorité juive. Des siècles de théologie et de prédication avaient endormi la conscience des gens et diminué leur capacité de résistance quand, en Europe et en Allemagne, l'antisémitisme national-socialiste a surgi avec toute sa brutalité et sa puissance criminelle. Beaucoup de chrétiens croyant que l'alliance de Dieu avec Israël était rompue et que l'existence des juifs contemporains était un anachronisme, étaient, avec leurs évêques, si aveuglés par leurs préjugés qu'ils n'avaient pas la cairvoyance nécessaire pour reconnaître le mal dans la persécution antisémite du National-Socialisme et qu'ils sont restés sans réagir. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975). Ceci a conduit à la culpabilité sous maintes formes de nombreux chrétiens et aussi de l'Église : coupables de ne pas avoir fait le bien qu'il aurait fallu faire, et aussi d'avoir commis le mal, coupables de n'avoir rien dit et de n'avoir pas aidé, coupables de n'avoir pas été là quand protestation, assistance et protection étaient nécessaires et possibles.

L'Église reconnaît un lien entre "l'enseignement du mépris", longtemps préconisé à l'égard du judaïsme, et le brutal antisémitisme dans le monde occidental moderne. L'histoire de son échec et de sa culpabilité envers le peuple juif fait partie d'elle-même. C'est un fait que l'Église déplore. Elle éprouve honte et repentance et reconnaît le besoin de se convertir. Au sujet de l'échec de l'Église et des fidèles à l'égard du peuple juif, nous confessons, selon le témoignage de Jean : Si nous disons : "nous n'avons pas péché", nous faisons de lui un menteur et sa parole n'est pas en nous (1 Jn 1, 10). Nous invoquons le pardon de Dieu et nous demandons au peuple juif d'entendre cette parole de conversion et de volonté de renouvellement."

2. La réalité de 1998 : La Déclaration vaticane "Nous nous souvenons"

Point n'est besoin d'être un spécialiste pour mesurer la distance considérable qui sépare cet avant-projet généreux de 1994 du texte final qui vient d'être rendu public. Un rapprochement avec la Déclaration Nostra Aetate, n° 4, s'imposera immédiatement à l'esprit de quiconque connaît l'histoire de l'accouchement aux forceps de ce texte, qui connut trois versions successives, et dont la dernière mouture était très en retrait par rapport à la première 2.

Dans un article récent, le P. Jean Dujardin, secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme, tente d'expliquer et, d'une certaine manière, de justifier ce que d'autres considèrent comme de graves insuffisances, dans le texte de la Commission romaine 3:

"Le document s'adresse aux catholiques du monde entier. Cette perspective est essentielle pour en comprendre la portée. La plupart des catholiques, qu'ils soient d'Asie, d'Afrique, ou même d'Amérique latine, ne se sentent pas concernés par la Shoah. Il faut le savoir. Pour eux, c'est une affaire strictement européenne. Il nous revient d'assumer notre responsabilité, mais pas de la faire porter à des chrétientés qui n'y ont pas été mêlées."

Si je comprends bien le propos, la modération dans l'expression de la repentance et les justifications de l'attitude de l'Église, qui caractérisent le document romain, sont motivées par la crainte qu'un aveu de culpabilité oecuménique de l'Église ne donne l'impression d'impliquer solidairement, dans la responsabilité de la Shoah, des nations qui n'y ont eu aucune part. Mais à ce compte, aucune responsabilité ecclésiale ne sera plus jamais envisageable. Il se trouvera toujours une Église non européenne (et il y en a beaucoup) pour se proclamer innocente des abus et des exactions de l'Église et de la société chrétienne médiévales, dont l'autorité n'excédait guère, alors, dans sa plus grande expansion, les frontières de l'empire romain, puis celles de l'empire byzantin. Dans le même esprit, l'Église ne devra plus battre sa coulpe pour les excès de l'Inquisition, ni la société catholique pour les dragonnades anti-protestantes, par exemple. On conviendra qu'on est ici fort loin de la conception biblique de l'individu, et surtout des dirigeants politiques et religieux, qui font pécher tout le peuple.

Voici une autre mise au point du P. Dujardin :

"?il fallait établir une distinction entre les sources païennes de l'antisémitisme, et les sources religieuses de l'antijudaïsme. Distinction nécessaire si nous voulons extirper le mal dans toute sa profondeur. Car si l'antisémitisme comme racisme a été récusé à l'époque de Pie XI, l'Église universelle n'avait pas procédé à un examen d'ensemble de l'antijudaïsme chrétien. Aujourd'hui le message est ferme. On ne peut pas être chrétien en étant antijuif. On ne doit pas arguer des textes du Nouveau Testament pour justifier les préjugés antijuifs. Cette distinction ne signifie pas que, dans les consciences, 'l'enseignement du mépris' ait permis l'éclosion de l'antisémitisme? Mais il serait historiquement faux de faire porter sur ce fait la cause de la Shoah comme si la culture européenne n'était pas concernée dans son ensemble. Le texte n'entend pas éviter la responsabilité chrétienne. C'est un acte de repentance qui engage l'avenir."

L'argument mérite considération. Il reflète indéniablement la conviction de son auteur. Mais il a peu de chances de convaincre les historiens spécialisés dans la mise au jour des racines et des causes de la haine du juif. Peu importe, en effet, que ces dernières soient païennes ou confessionnelles. L'histoire en témoigne : il aura suffi que persécuteurs et chrétiens antisémites aient en commun le même fonds de préjugés, de mépris ou de haine envers les persécutés, pour que ces connivences idéologiques originelles dégénèrent en collusion, active ou passive, mais toujours mortifère, comme l'illustre la crapuleuse amitié qui succéda, aux dépens de Jésus, à l'inimitié entre Hérode et Pilate. 4

Le P. Dujardin a raison d'affirmer qu'il n'y a aucun lien entre 'l'enseignement du mépris' chrétien et l'éclosion de l'antisémitisme. Mais ce faisant, il ne pose pas le problème dans les termes où il se pose pour les juifs déçus par ce document, qu'à tort ou à raison, ils estiment faible et confus. Les juifs ne prétendent pas que l'enseignement du mépris est à l'origine de l'antisémitisme, mais ils affirment qu'il a, avec ce dernier, une connivence naturelle qui, comme le reconnaissent d'ailleurs explicitement plusieurs passages du rapport Henrix, cité plus haut, a contribué à le renforcer, ou à tout le moins n'a rien fait pour l'endiguer ni le combattre, avec les tragiques conséquences que l'on sait.

Quant à l'affirmation selon laquelle "il serait historiquement faux de faire porter sur ce fait ('l'enseignement du mépris') la cause de la Shoah, comme si la culture européenne n'était pas concernée dans son ensemble", elle me paraît de nature - même si telle n'est pas son intention - à renforcer la tendance,  très humaine, mais qui n'en constitue pas moins un piètre alibi,  à relativiser sa culpabilité propre en dénonçant celle des autres. S'il est vrai que la Shoah n'a pas sa source directe et unique dans l'antijudaïsme de la Chrétienté, il est non moins indiscutable que ce dernier a mis à la disposition de l'antisémitisme raciste des nazis un riche et multiséculaire florilège de comportements haineux, de mesures de coercition et de ségrégation, ainsi qu'un vaste argumentaire d'accusations plus ou moins mortelles, allant du déicide au crime rituel, en passant par l'empoisonnement des puits et un appétit insatiable pour l'usure, sans oublier la propension irrédentiste aux complots internationaux pour la domination de la terre, qui aboutira fatalement à l'obédience que ce peuple maudit est censé devoir faire à l'Antichrist, à la fin des temps.

On donnera acte au P. Dujardin de son affirmation selon laquelle "le texte n'entend pas éviter la responsabilité chrétienne", non sans avouer qu'il est difficile de se défendre, en le lisant, de l'impression qu'il fait feu de tout bois pour en disculper l'Église, là même où l'agir, l'inaction, l'enseignement ou le silence de cette dernière laissent place à bien des interrogations qu'il ne serait pas honnête d'esquiver 5.

Le P. Dujardin ajoute une remarque importante : "il ne faut pas? séparer (ce texte) des actes de repentance des épiscopats nationaux". Malheureusement, il l'assortit d'une restriction, qui semble dommageable : "Préparés en communion avec le Pape, à partir d'une situation donnée, ils n'ont pas, comme tels, une valeur universelle." Juste, du point de vue de l'ecclésiologie, cette note minimisante a le sérieux inconvénient de nous ramener subrepticement à une conception antéconciliaire, centripète et un brin ultramontaine, où il n'est 'bon bec' que de Rome. En tout état de cause, telle ne semble pas être la conception de Jean-Paul II. Il ressort d'études fouillées, que j'ai réalisées, des déclarations de ce pape concernant le peuple juif, que ce pape reprend souvent les formulations heureuses de ses confrères dans l'épiscopat du monde entier, en cette matière. Notons d'ailleurs que le meilleur du document romain qui nous occupe ici est dans les citations qu'il fait de textes de Jean-Paul II.

Pour ma part, je crois que le sensus fidei de la chrétienté concernant le peuple juif s'exprime avec beaucoup de force et de pertinence, tant dans les écrits du pape actuel, que dans les textes émanant de Conférences épiscopales locales. Il suffira de lire les extraits des déclarations de plusieurs épiscopats européens, sans parler de celui d'organisations catholiques et protestantes, qui constituent l'essentiel de la deuxième partie de cet article, pour constater à quel point le projet de la Commission de travail allemande, rédigé par le professeur Henrix, dont nous avons cité de larges extraits plus haut, est consonant avec ces textes.

 

II. La contrition des responsables d'Églises

 

1. Lettre Pastorale collective de l'épiscopat allemand (23 août 1945)6:

"Des actes horribles ont été commis par des Allemands, dès avant la guerre en Allemagne, et pendant la guerre elle-même, dans les territoires occupés. Nous le déplorons très profondément; de nombreux Allemands, y compris dans nos rangs (ceux de l'épiscopat) se sont laissé envoûter par les fausses doctrines du National-Socialisme et sont restés indifférents devant les crimes commis contre la liberté et la dignité humaine?"

2. Conseil des Églises évangéliques d'Allemagne (Stuttgart, 18 octobre 1945) 7:

"Nous nous reconnaissons profondément unis, non seulement dans une commune souffrance, mais dans la solidarité d'une faute commune (?) Il est vrai que nous avons, à longueur d'années, combattu, au nom de Jésus-Christ, cet esprit qui trouva son expression dans l'horreur du régime de violence national-socialiste. Mais nous nous accusons de n'avoir pas porté témoignage avec plus de courage?"

3. Déclaration des Synodes de l'Église évangélique d'Allemagne (Weinssensee, 27 avril 1950) 8:

"? Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple?"

4. Résolution du Synode de l'Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d'Eichmann (1961) 9:

"En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l'horreur de l'extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d'esprit de sacrifice dans l'amour, ils se sont rendus complices (?) C'est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d'amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du coeur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie."

5. Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975) 10.

"Nous sommes le pays dont l'histoire politique récente a été assombrie par la tentative d'extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d'entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu'ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c'est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l'aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l'histoire des forfaits de notre pays et de notre Église?"

6. Texte à lire dans toutes les paroisses catholiques d'Allemagne fédérale, à la demande de la Conférence épiscopale allemande, à l'occasion du 40ème anniversaire de la 'Nuit de Cristal' (9 novembre 1978) 11:

"La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d'innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique. C'est pourquoi, pour nous chrétiens, le 9 novembre est un jour de tristesse et de honte."

7. "L'Église catholique et le National-Socialisme". Déclaration du Secrétariat de la Conférence épiscopale allemande (31 janvier 1979) 12:

"Dans de larges milieux de la population allemande existait une tradition antisémite, et les catholiques n'y échappaient pas. Mais la position de l'Église se fondait sur une divergence doctrinale traditionnelle et non sur une idéologie raciste (?) Il est d'autant plus difficile de comprendre aujourd'hui que, ni lors du boycottage des commerces juifs, le 1er avril 1933, ni à l'occasion des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, ni à la suite des excès commis après la 'Nuit de Cristal', des 9-10 novembre 1938, l'Église n'ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle."

8. L'Église luthérienne et la communauté juive (1979) 13:

(Préambule) "Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu'elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l'aliénation (juive)?"

9. "Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs". Déclaration du Synode de l'Église protestante de la région rhénane (1980) 14:

"L'Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l'Holocauste - la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich (?) En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l'Église allemande dans l'Holocauste?"

10. "Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens". Conseil mondial des Églises (1982) 15:

(3.2) "Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l'iniquité de l'Holocauste nazi. L'Église doit apprendre à prêcher et à enseigner l'Évangile, de manière à s'assurer qu'il ne puisse être utilisé aux fins de mépris du judaïsme ni à l'encontre du peuple juif?"

11. Déclaration du Synode de l'Église évangélique allemande de la Province de Baden, sur les relations entre chrétiens et juifs (mai 1984) 16:

"Le Synode évangélique de Baden obéit à l'incitation de l'histoire à parvenir, en conformité avec l'enseignement biblique, à une nouvelle relation de l'Église avec le peuple juif. Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l'enseignement et les actes de l'Église ont été viciés par l'idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l'une des racines de l'antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l'Holocauste?"

12. "Accepter le poids de l'histoire". Déclaration commune des Conférences épiscopales d'Allemagne fédérale, d'Autriche et de Berlin (20 octobre 1989) 17:

"Aujourd'hui, bien des gens regrettent que les Églises n'aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la 'Nuit de Cristal', en novembre 1938). Certes, à la suite de leurs critiques ouvertes contre les mesures antijuives prises par les autorités nazies, de nombreux prêtres et laïcs firent l'objet de poursuites (?) Par contre nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n'élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire (?) Une protestation officielle, un geste fortement explicite d'humanité et de solidarité, n'auraient-ils pas été la réponse qu'exigeait le ministère de vigilance de l'Église? (?) Pourtant, en dépit de toutes les interrogations sur l'opportunité relative à cette époque, nous nous demandons si, en novembre 1938, d'autres formes de solidarité n'auraient pas été possibles et nécessaires : une prière commune pour les innocents persécutés, ou une mise en oeuvre renouvelée, démonstrative, du commandement de l'amour chrétien. Que cela n'ait pas été fait nous frappe aujourd'hui, où nous considérons l'engagement pour les droits élémentaires de tous les hommes comme un devoir qui englobe les confessions, les classes et les races?"

13. La responsabilité des catholiques dans la persécution contre les juifs. Déclaration des évêques des Pays-Bas (1996) 18:

"À l'occasion du 30ème anniversaire de la Déclaration conciliaire 'Nostra Aetate'; les évêques des Pays-Bas ont rendu publique une réflexion dans laquelle ils affirment que, par son antijudaïsme, l'Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. Ils écrivent notamment : '?nous sommes remplis de honte et d'effroi quand nous repensons à la Shoah?'. Évoquant l'attitude des catholiques néerlandais durant la guerre, les évêques saluent 'l'intervention courageuse de l'épiscopat sous la conduite de l'évêque De Jong'. Ils ajoutent : 'Mais les catholiques néerlandais ne pouvaient-ils faire mieux? Il est certain que les instances de l'Église ont, elles aussi, commis des fautes? Une tradition théologique et ecclésiale d'antijudaïsme a contribué à la naissance d'un climat dans lequel la Shoah avait sa place? Des préjugés et des formes d'antisémitisme resurgissent régulièrement dans notre société. cela requiert de la vigilance et de la fermeté'."

14. Déclaration de repentance de dix-huit évêques de France (30 septembre 1997) 19:

"A un moment où, dans un pays partiellement occupé, abattu et prostré, la hiérarchie considérait comme son premier devoir de protéger ses fidèles, d'assurer au mieux la vie de ses institutions, la priorité absolue assignée à ces objectifs, en eux-mêmes légitimes, a eu malheureusement pour effet d'occulter l'exigence biblique de respect envers tout être humain créé à l'image de Dieu. À ce repli sur une vision étroite de la mission de l'Église s'est ajouté, de la part de la hiérarchie, un manque de compréhension de l'immense drame planétaire en train de se jouer, qui menaçait l'avenir même du christianisme. Pourtant, parmi les fidèles et chez beaucoup de non-catholiques, l'attente était considérable de paroles d'Église rappelant, au milieu de la confusion des esprits, le message de Jésus-Christ.

Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l'obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d'abstention, dictée, pour une part, par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesses catholiques. Elles n'ont pas pris conscience du fait que l'Église, alors appelée à jouer un rôle de suppléance dans un corps social disloqué, détenait en fait un pouvoir et une influence considérables et que, dans le silence des autres institutions, sa parole pouvait, par son retentissement, faire barrage à l'irréparable (?)

Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français - à commencer par le statut des juifs d'octobre 1940 et celui de juin 1941, qui ôtaient à une catégorie de Français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d'eux des êtres inférieurs au sein de la nation -, face aux décisions d'internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d'asile et sur l'hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l'homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère.

Nous ne jugeons ni les consciences ni les personnes de cette époque, nous ne sommes pas nous-mêmes coupables de ce qui s'est passé hier, mais nous devons apprécier les comportements et les actes. C'est notre Église et nous sommes obligés de constater aujourd'hui objectivement que des intérêts ecclésiaux entendus d'une manière excessivement restrictive l'ont emporté sur les commandements de la conscience, et nous devons nous demander pourquoi. Au-delà des circonstances historiques que nous venons de rappeler, nous avons en particulier à nous interroger sur les origines religieuses de cet aveuglement. Quelle fut l'influence de l'antijudaïsme séculaire? Pourquoi, dans le débat, dont nous savons qu'il a existé, l'Église n'a-t-elle pas écouté la voix des meilleurs des siens? (?) Mais de quel poids (?) pouvait peser la pensée des quelques théologiens évoqués plus haut, par rapport aux stéréotypes antijuifs constamment répétés, dont nous retrouvons la trace, même après 1942, dans des déclarations qui, par ailleurs, ne manquaient pas de courage. Force est d'admettre, en premier lieu, le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs, coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah (?)

Au jugement des historiens, c'est un fait bien attesté que, pendant des siècles, a prévalu, dans le peuple chrétien, jusqu'au Concile Vatican II, une tradition d'antijudaïsme marquant à des niveaux divers la doctrine et l'enseignement chrétiens, la théologie et l'apologétique, la prédication et la liturgie. Sur ce terreau a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs. De là un lourd héritage aux conséquences difficiles à effacer, jusqu'en notre siècle. Delà des plaies toujours vives. Dans la mesure où les pasteurs et les responsables de l'Église ont si longtemps laissé se développer l'enseignement du mépris et entretenu dans les communautés chrétiennes un fonds commun de culture religieuse, qui a marqué durablement les mentalités en les déformant, ils portent une grave responsabilité. Même quand ils ont condamné les théories antisémites dans leur origine païenne, on peut estimer qu'ils n'ont pas éclairé les esprits comme ils l'auraient dû, parce qu'ils n'avaient pas remis en cause ces pensées et ces attitudes séculaires. Dès lors, les consciences se trouvaient souvent endormies et leur capacité de résistance amoindrie quand a surgi, avec toute sa violence criminelle, l'antisémitisme national-socialiste, forme diabolique et paroxysmale de haine des juifs, fondée sur les catégories de la race et du sang et visant ouvertement l'élimination physique du peuple juif (?)

Il n'en reste pas moins que, si parmi les chrétiens, clercs, religieux ou laïcs, les actes de courage n'ont pas manqué pour la défense des personnes, nous devons reconnaître que l'indifférence l'a largement emporté sur l'indignation et que, devant la persécution des juifs, en particulier devant les mesures antisémites multiformes édictées par les autorités de Vichy, le silence a été la règle et les paroles en faveur des victimes, l'exception. Pourtant, comme l'a écrit François Mauriac, "un crime de cette envergure retombe, pour une part non médiocre, sur tous les témoins qui n'ont pas crié, et quelles qu'aient été les raisons de leur silence" 20. Le résultat, c'est que la tentative d'extermination du peuple juif, au lieu d'apparaître comme une question centrale sur le plan humain et sur le plan spirituel, est restée à l'état d'enjeu secondaire.

Devant l'ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l'Église ont, par leur silence, offensé l'Église elle-même et sa mission. Aujourd'hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l'Église en France a alors failli à sa mission d'éducatrice des consciences et qu'ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n'avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires même si, par la suite, il y eut d'innombrables actes de courage. C'est là un fait que nous reconnaissons aujourd'hui. Car cette défaillance de l'Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d'entendre cette parole de repentance."

15. "Des racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien" (Rome, 30 septembre 1997) 21:

"?dans le monde chrétien - je ne dis pas de la part de l'Église en tant que telle -, des interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa prétendue culpabilité ont trop longtemps circulé, engendrant des sentiments d'hostilité à l'égard de ce peuple. Ils ont contribué à assoupir bien des consciences, de sorte que, quand a déferlé sur l'Europe la vague de persécutions inspirées par un antisémitisme païen qui, dans son essence, était également antichristianisme, à côté de chrétiens qui ont tout fait pour sauver les persécutés jusqu'au péril de leur vie, la résistance spirituelle de beaucoup n'a pas été celle que l'humanité était en droit d'attendre de la part de disciples du Christ?"

Quiconque aura lu ces textes sans idée préconçue le reconnaîtra : contrairement à certains passages du récent document romain sur la Shoah, que nous allons examiner maintenant, ils affirment presque unanimement le lien, au moins indirect, entre l'antisémitisme dit païen et l'antijudaïsme chrétien, et reconnaissent la culpabilité de l'Église, ou au moins sa co-responsabilité, dans le traitement inhumain dont les juifs ont été victimes lors de la barbarie nazie. Certaines déclarations confessent même ouvertement la lâcheté et l'égoïsme des instances hiérarchiques de l'Église. C'est le cas, en particulier, de la Déclaration des évêques de France (n° 14, ci-dessus).

 

III. Les autojustifications du Document romain 22

 

L'honnêteté oblige à reconnaître que les chapitres I à II et les deux premiers tiers du chapitre III du document, contiennent des aveux de culpabilité, qui représentent un progrès considérable si on les compare aux farouches dé-négations antérieures à ce propos. Toutefois, ces considérations sont trop générales et ont surtout le grave inconvé-nient d'éluder la responsabilité de l'Église dans les spoliations, les expulsions et les massacres de juifs par des chré-tiens, au cours des siècles. Quant à la suite du texte, c'est un mélange disparate d'affirmations et d'interprétations, dont certaines sont de nature fortement apologétique. Sans respect de la chronologie, ni remise en situation historique sérieuse, on y bat le rappel des témoignages susceptibles de disculper l'Église et la hiérar-chie de l'époque, allant même jusqu'à décerner à Pie XII un brevet de sauvetage de masse, à titre posthume. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de ce que plusieurs affirmations de ce document soient entachées d'erreurs historiques ou d'exagérations. J'en ai re-tenu quatre, dont on trouvera, ci-après, une analyse qui replace dans leur contexte historique les faits et les dires allégués, et tente de les interpréter, à la lumière des nombreux documents aujourd'hui accessibles aux histo-riens.

 

1. "Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber, en 1933, ? exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie." 23

 

La Déclaration vaticane reprend ici, sans recul critique, une affirmation controuvée, à laquelle plusieurs historiens ont, depuis longtemps, fait un sort. C'est le cas, en particulier de Guenter Lewy, qui écrit, à ce propos 24:

"Les sermons prononcés durant l'Avent 1933 par le Cardinal Faulhaber connurent la célébrité justement parce qu'ils faisaient l'apologie du caractère sacré de l'Ancien Testament. Cependant, il faut remarquer que Mgr Faulhaber prit la peine de bien préciser qu'en défendant les livres saints, il n'entendait pas assurer la défense de ses contemporains juifs. Nous devons distinguer, dit-il aux fidèles, entre le peuple juif tel qu'il était avant la mort de Jésus, véhicule de la révélation divine, et le peuple juif tel qu'il est devenu après la mort du Christ, éternel errant sur la terre. Mais même le peuple juif de l'Ancien Testament ne pouvait s'attribuer à bon droit le mérite de la sagesse de l'Ancien Testament. Les lois bibliques étaient si extraordinaires qu'on ne pouvait que dire : 'Peuple d'Israël, cela n'a pas poussé dans ton jardin et tu ne l'y as point planté. Cette condamnation de l'usure qui amène à la spoliation de la terre, cette guerre à l'endettement qui est l'oppresseur du cultivateur, cela n'est pas le produit de ton esprit.' " 25

Et Lewy a raison d'ajouter 26:

"On n'est donc pas loin de la falsification historique lorsqu'on voit saluer les sermons de Mgr Faulhaber, ainsi que l'a fait récemment un auteur catholique 27, comme une 'condamnation des persécutions contre les Juifs' ".

Mais la preuve irréfutable de ce que les sermons du cardinal Faulhaber ne constituaient en rien une défense des juifs persécutés nous est fournie par l'illustre prélat lui-même. Suivons encore Lewy 28:

"D'ailleurs, Mgr Faulhaber se chargea très vite de dissiper toute ambiguïté au sujet de ses déclarations. Au cours de l'été 1934, un journal social-démocrate de Prague publia le texte d'un sermon contre la haine raciale, attribué à Mgr Faulhaber. Le National-Zeitung, de Bâle, reproduisit des extraits de ce sermon et le Congrès Juif Mondial réuni à Genève loua la position courageuse prise par le Cardinal. Mais il se révéla que ce sermon était une invention. Mgr Faulhaber fit écrire par son secrétaire à l'organisation juive une lettre autour de laquelle on fit grand bruit, et qui protestait contre 'l'utilisation du nom (du Cardinal) par un groupement qui préconisait le boycott de l'Allemagne, c'est-à-dire la guerre économique'. 'Dans ses sermons, prononcés l'année passée, à l'occasion de l'Avent, le Cardinal avait défendu l'Ancien Testament des Enfants d'Israël, mais n'avait pas pris position en ce qui concernait l'actuelle question juive.' " 29

Le malentendu trouve probablement son origine dans une lecture superficielle de passages des sermons du Cardinal de Munich, tels que ceux-ci 30 :

"Quand la recherche raciale (Rassen forschung) qui n'est pas, en soi, un sujet religieux, entre en guerre avec la religion et attaque les fondements du christianisme; quand l'antagonisme envers les juifs de notre temps est étendu aux livres sacrés de l'Ancien Testament et que le christianisme est condamné parce qu'il a des relations d'origine avec le judaïsme pré-chrétien? alors l'évêque ne peut rester silencieux."

"En acceptant ces livres (ceux de l'AT), la chrétienté ne devient pas une religion juive. Ces livres n'ont pas été composés par des juifs; ils sont inspirés par l'Esprit Saint et sont donc l'oeuvre de Dieu, ce sont les livres de Dieu? L'antagonisme envers les juifs d'aujourd'hui ne peut être étendu aux livres du judaïsme pré-chrétien."

En fait, il ressort de ces textes que ce n'est pas le sort des juifs, racialement discriminés, qui préoccupe Faulhaber, mais l'assimilation du christianisme au judaïsme. La doctrine raciale l'inquiète si peu que, dans son dernier sermon d'Avent, il n'hésite pas à dire 31:

"L'Église ne voit pas d'objection à la 'recherche raciale' (Rassenforschung) ni au 'bien-être racial' (Rassenpflege)? ni aux efforts pour conserver l'individualité d'un peuple aussi pure que possible et, par référence à la communauté de sang, pour approfondir le sentiment de la communauté nationale." 32

Concluons qu'il ne reste rien du mythe d'un cardinal Faulhaber dénonciateur de la persécution des juifs, si s'avére crédible la réponse, citée par Friedländer, qu'aurait adressée le cardinal Faulhaber à un ecclésiastique "qui s'étonnait de ne pas entendre l'Église déclarer publiquement que nul ne saurait être persécuté du fait de sa race" 33 :

"Pour le haut clergé, il existe des problèmes immédiats infiniment plus essentiels : les écoles, le maintien des associations catholiques, la stérilisation ont plus d'importance pour le christianisme dans notre patrie. On doit partir du principe que les juifs sont capables de se tirer d'affaire sans l'aide de personne."

C'est peu dire que l'histoire n'a pas confirmé le pronostic optimiste du Cardinal.

2. "Nous ne pouvons donc ignorer la différence qui existe entre l'antisémitisme, qui repose sur des théories contraires à l'enseignement constant de l'Église? et les sentiments de méfiance et d'hostilité que nous appelons antijudaïsme, qui ont perduré pendant des siècles, dont, malheureusement, les chrétiens eux aussi ont été coupables." 34

Cette distinction, qui fait figure de vérité première et que l'on retrouve à satiété dans maints textes, ne semble pas fondée. Malheureusement, pour en démontrer l'inanité, il faudrait disposer d'une étude sérieuse de l'acception des termes 'antisémitisme' et 'antisémite' dans la littérature chrétienne des XIXe et XXe siècles. À défaut, j'évoquerai deux témoins très repré- sentatifs à cet égard : la Civiltà Cattolica, revue des jésuites de Rome, et un écrit du philosophe catholique Jacques Maritain. Pour la Civiltà, je cite à nouveau ici l'historien G. Lewy 35:

"En 1934, l'influente revue Civiltà Cattolica, publiée à Rome et traditionnellement proche de la pensée du Vatican, nota avec regret que l'antisémitisme des nazis 'ne prenait sa source ni dans les convictions religieuses, ni dans la conscience chrétienne? mais dans le désir de bouleverser l'ordre de la religion et de la société'. Et la Civiltà Cattolica ajoutait : 'Nous pourrions les comprendre ou même les louer, si leur politique se limitait à prendre des mesures de défense acceptables contre les organisations et les institutions juives'?"

"En 1936, dans la même publication, autre article sur le même sujet. L'opposition au racisme nazi ne devait pas être interprétée comme un rejet de tout antisémitisme, insistait la revue; et elle affirmait - ainsi qu'elle le faisait depuis 1890 - que le monde chrétien devait se défendre (tout en se gardant de la haine) contre la menace juive, en suspendant les droits civiques des Juifs et en les renvoyant dans les ghettos."

À la lumière de ces textes - qui sont loin d'être uniques en leur genre -, on comprendra que toute confusion entre cet antisémitisme-là et ce que nous entendons aujourd'hui par ce terme, dont la connotation est devenue péjorative, relève de l'anachronisme. Quiconque est familier de la littérature antijuive qui fit florès de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'aux années 30, et a connu son apothéose dans le délire antisémite racial des nazis, sait qu'à l'origine, ce terme connotait une idéologie vouée à ce que ses tenants considéraient comme une oeuvre de salut public : défendre la civilisation contre l'influence, jugée délétère, des juifs, et lutter contre leur prétendue aspiration à la domination universelle36. Ces conceptions, qui nous apparaissent aujourd'hui comme relevant du fantasme ou de la paranoïa, étaient alors répandues et prises très au sérieux. Elles semblaient d'autant plus crédibles, qu'elles trouvaient leur justification théologique dans un enseignement chrétien multiséculaire, entaché de stéréotypes antijudaïques, et que certains événements, où des juifs étaient impliqués (ou censés l'être), semblaient corroborer les préjugés invétérés à l'égard d'un peuple perçu comme inassimilable, étrange et inquiétant, voire menaçant.

Si ce qui précède fait l'objet d'un large consensus de la recherche, il n'en est pas de même s'agissant de l'affirma-tion de ceux qui pensent qu'il a existé, durant la période de référence évoquée ci-dessus, un antisémitisme spécifiquement chrétien. J'en veux pour preuve un texte, réputé insolite, du philosophe catholique Jacques Maritain. Il est extrait d'une communication intitulée À propos de la question juive, présentée le 21 mai 1921 à la première Semaine des écrivains catholiques, et que sous-tend, comme le remarque avec justesse P. Vidal-Naquet - à qui nous devons la réédition de ce texte - "l'antisémitisme chrétien le plus tradition-nel" 37:

"Sans doute bien des Juifs, ils l'ont montré au prix de leur sang pendant la guerre, sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout au long de l'histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des Juifs tout autre chose qu'un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter qu'un peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l'instant qu'il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion [?] De là, la nécessité évidente d'une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d'un certain nombre de mesures générales de préservation, qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne [?] Si antisémite qu'il puisse être à d'autres points de vue, un écrivain catholique? doit à sa foi de se garder de toute haine? Si dégénérés que soient les Juifs charnels, la race des prophètes de la Vierge et des apôtres, la race de Jésus, est le tronc sur lequel nous sommes entés [?] C'est ainsi que l'Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d'horreur sacrée qu'elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l'empêche de plier les genoux lorsqu'elle prie pour les Juifs le Vendredi saint, c'est ainsi que l'Église continue et répète parmi nous la grande clameur : Pater, dimitte illis de Jésus crucifié? Autant [les écrivains catholiques] doivent dénoncer et combattre les Juifs dépravés qui mènent, avec des chrétiens apostats, la Révolution antichrétienne, autant ils doivent se garder de fermer la porte du royaume des cieux devant les âmes de bonne volonté?" 38.

On trouve, dans ce texte, la quintessence des préjugés antisémites entretenus à l'égard des juifs et largement partagés par les catholiques d'alors. Il est étonnant que les spécialistes qui ont examiné ce texte n'aient pas buté sur l'incongruité de l'emploi du terme 'antisémite' - au sens négatif où nous l'entendons aujourd'hui - par un Jacques Maritain, époux, depuis dix-sept ans, de Raïssa Oumançoff, juive russe qui, bien que non pratiquante et mal instruite de la foi de ses pères, n'en avait pas moins conscience d'appartenir à un peuple victime d'une haine séculaire, dont pâtissaient encore ses compatriotes dans une Russie ensanglantée par les pogromes.

Il est dommage que, sur la base de textes de cette nature (qui sont nombreux) les rédacteurs de la Déclaration "Nous nous souvenons" n'aient pas prêté davantage d'attention à la confluence, chez les auteurs catholiques de l'époque de la Shoah, de motifs antisémites religieux et socio-économiques. Une telle constatation les eût certainement convaincus du caractère artificiel de la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme 39, au moins en ce qui con- cerne les acteurs, les témoins et, en général, les contemporains des événements tragiques de la Shoah.

3. "Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou par l'intermédiaire de ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives" 40

Les juifs ne nourrissaient guère d'illusions sur la possibilité que l'Église désavoue le silence de Pie XII durant la Shoah. À vrai dire, ils ne le demandaient même pas. Mais ils étaient à cent lieues d'imaginer que ce document, qui se présente comme une "déclaration de repentance", comporterait un éloge papal aussi appuyé. Encore moins s'attendaient-ils à voir Pie XII crédité soudain du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives".

Précisons que cette évaluation optimiste s'appuie sur l'affirmation suivante de l'historien israélien P. Lapide 41:

"?sous le pontificat de Pie XII, l'Église catholique fut l'instrument par lequel furent sauvés au moins 700.000, voire 860.000 Juifs, d'une mort certaine par les mains des nazis."

 Il vaut la peine de citer le texte de la note par laquelle l'auteur justifie ses 'statistiques' optimistes 42:

"Le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l'Europe occupée - Russie non comprise - grâce en partie à l'aide chrétienne s'élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s'échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j'ai déduit toutes les revendications de l'Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l'intermédiaire de l'Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000."  43

J'ai souligné les mots et les phrases générateurs d'étonnement, voire d'exaspération? A ce compte - sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où 'survivant' = 'sauvé' -, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées, du 'sauvetage' des millions de juifs 'survivant à Hitler' que l'on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées?

4. "Des Organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officielle-ment, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII" 44

Même s'il ne fait pas, à proprement parler, partie de la Déclaration, c'est, à n'en pas douter, le contenu de la longue note 16 de cette dernière, conjugué au prétendu sauvetage de masse papal évoqué ci-dessus, qui a le plus irrité les instances représentatives juives. On y lit quatre témoignages de reconnaissance, dont on se demande en fonction de quels critères ils ont été retenus pour figurer dans cet important document. En effet, ils ne sont sûrement pas les seuls de leur espèce. Alors pourquoi avoir choisi ceux-là de préférence à d'autres?

En tout état de cause, il semble que le but tacite de ce satisfecit posthume exaltant l'action de Pie XII soit de ré-pondre indirectement au reproche de silence. Et de fait, ce dernier, outre qu'il entache la mémoire de ce pape depuis des lustres et que toute insistance déplacée le concernant peut donner lieu à des empoignades épiques 45, demeure encore, pour maints juifs, un obstacle ou un frein sur la voie du dialogue que l'Église tente d'établir avec eux, depuis le changement radical de l'attitude de cette institution à leur égard, à la suite du concile Vatican II.

Si tel est bien le cas, les témoignages de reconnaissance évoqués dans cette note ont manqué leur but. En effet, sur les quatre citations, seule la dernière - attribuée à Madame Golda Meïr, et sur laquelle je reviendrai ci-après -, fait explicitement allusion à une intervention orale de Pie XII en faveur des juifs. Les trois autres textes remercient pour les actes d'aide et de secours, mais ne soufflent mot d'une quelconque prise de position publique du pape en faveur des israélites persécutés par les Nazis.

Attardons-nous un instant sur la déclaration de Madame Golda Meïr, à l'occasion de la mort de Pie XII, telle qu'elle est rapportée par le document romain 46:

"Nous partageons la douleur de l'humanité? Quand le terrible martyre s'abattit sur notre peuple, la voix du Pape s'éleva en faveur des victimes. La vie de notre temps fut enrichie d'une voix qui parla clairement des grandes vérité morales au-dessus du tumulte du conflit quotidien."

On remarque d'emblée que c'est le seul texte pour lequel il n'est pas fourni de référence.

Voici maintenant la version, plus complète, rapportée par P. Lapide, déjà cité 47:

"Nous partageons la peine de l'humanité en apprenant le décès de Sa Sainteté le pape Pie XII. À une époque troublée par les guerres et les discordes, il a maintenu les idéaux les plus élevés de paix et de compassion. Lorsque le martyre le plus effrayant a frappé notre peuple, durant les dix ans de terreur nazie, la voix du Pape s'éleva en faveur des victimes. La vie de notre époque fut enrichie par une voix qui proclamait, au-dessus du tumulte du conflit quotidien, les vérités fondamentales. Nous pleurons un grand serviteur de la paix."

Plus récemment, dans un article au titre et au contenu combatifs : "La légende à l'épreuve des archives. Les accusations récurrentes contre Pie XII", paru dans la Civiltà Cattolica, le P. Blet, déjà évoqué, fait mention du message de Golda Meïr, mais, assez curieusement, il n'en cite que la dernière phrase. 48

Il y a lieu de s'étonner de l'omission, par le P. Blet, de la phrase-clé, mise en exergue par Lapide (voir ci-dessus) : "la voix du Pape s'éleva en faveur des victimes" 49. En effet, comme l'indique son titre, l'article de ce jésuite a pour but de démontrer l'inanité des reproches adressés à Pie XII, et particulièrement celui de s'être tu face au génocide. Or, le système de défense adopté par le religieux - et dont il n'a pas, tant s'en faut, l'apanage - consiste à opposer aux critiques des détracteurs les bons témoignages rendus à ce pape par des personnalités juives 50, en privilégiant, comme il se doit, les déclarations des survivants ou des contemporains de la Shoah. Dans ces conditions, on se demande comment cet apologète zélé de la mémoire de Pie XII a pu négliger, dans son plaidoyer, la phrase capitale citée par d'autres, et ce d'autant qu'il a vraisemblablement consulté L'Osservatore Romano, où a été publié le message de G. Meïr, et dont il est d'ailleurs le seul à donner la référence exacte 51.

Quoi qu'il en soit de ces problèmes de citations, on retiendra comme significative de la mentalité foncière du pape la phrase (citée plus haut) qui ouvre la note apologétique n°16 du Document sur la Shoah : "Des Organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officielle-ment, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII". Or, ce n'est pas d'un diplomate qu'avaient besoin les victimes de la barbarie nazie, mais d'un prophète. Malheureusement pour elles, Pie XII n'en avait pas l'étoffe, ce qui lui a valu ce jugement sévère 52:

"?les âmes pieuses ont beau fouiller, dans les encycliques, les discours, les allocutions du pape défunt, il n'y a nulle part une trace de condamnation de la 'religion du sang' instituée par Hitler, cet Antichrist. Quelques sévérités après la défaite allemande, c'est tout? Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez : le fer rouge. La condamnation de l'injure notoire à la lettre et à l'esprit du dogme, qu'a représenté le racisme, vous ne la trouverez pas."

 

 

Conclusion (provisoire)

"Comment pouvez-vous dire que vous

m'aimez si vous ignorez ce qui me peine."

(D'après un conte hassidique) 53

 

Il paraît que certains membres des instances vaticanes sont mécontents des critiques juives faites au Document sur la Shoah. Sans doute doivent-ils se dire : "Les juifs ne sont jamais contents". Pour ne pas allonger davantage cet article, je remets à plus tard ma réaction à certaines répliques catholiques particulièrement 'musclées', telles celles du P. Blet et du rédacteur de l'éditorial de la Civiltà Cattolica d'avril 1998, déjà évoquées ici. Je me limiterai donc à citer la réaction d'une personnalité vaticane, le P. Cottier, telle que la rapporte un communiqué de presse 54:

"Je suis vraiment amer. Réduire le document à la question de Pie XII occulte ce qui en est le centre : la ferme condamnation de l'Holocauste."

Je connais le P. Cottier et j'apprécie son respect pour le judaïsme et sa dédication sincère au rapprochement entre chrétiens et juifs; qu'il me permette donc de l'éclairer amicalement sur ce qui m'apparaît comme un malentendu. La longue note 16 du Document était une maladresse. C'est elle qui a déchaîné la tempête. Je le répète, une fois de plus : les juifs ne s'attendaient certes pas à un désaveu ecclésial du silence de Pie XII, mais ils n'avaient pas imaginé qu'on profiterait d'une "déclaration de repentance" pour y insérer, fût-ce en note, une apologie, que certains ont perçue comme une provocation. Ceux qui ont rédigé le document sur la Shoah auraient dû tenir compte de mises en garde comme celle du Dr Gerhardt Riegnert, vice-président honoraire du Congrès Juif Mondial 55:

" (J'avais maintes fois averti que) 'si un texte d'une telle portée devait disculper Pie XII, il serait rejeté par la communauté juive.' Il n'y avait pas lieu de citer telle ou telle personnalité, dit-il, regrettant de n'avoir pas été entendu. D'autant plus que l'argumentation utilisée par le document est 'inexacte' ".

Pour comprendre le choc causé à l'âme juive par cette apologie inopportune, il faut relire l'adieu désespéré qu'adressaient aux juifs de Palestine les représentants du judaïsme polonais, alors agonisant 56:

"À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n'a pas été entendu. Nous savons que vous, Juifs de Palestine, vous souffrez cruellement de notre martyre incroyable. Mais que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l'ont pas fait sachent ce que nous pensons d'eux. Le sang de trois millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné? Que cette dernière voix, sortant de l'abîme, parvienne aux oreilles de l'humanité toute entière."

 

Il n'était pas - et il n'est toujours pas - dans les intentions des juifs de "réduire le document à la question de Pie XII", comme le pense le P. Cottier. Nous n'avons fait que réagir, à vif, à "la question de Pie XII", remise en course par la Déclaration, de manière aussi inopportune que triomphaliste. En mettant le fer de l'apologie dans la plaie, encore béante, causée à notre peuple par le si-lence total du pasteur de l'Église 57, aux jours de notre déréliction, et en y versant, de surcroît, le sel insupportable de la renommée imaginaire d'un pape censé avoir sauvé des "cen-taines de milliers de vies juives", les rédacteurs de ces considérations et ceux qui les approuvent témoignent, par leur in-com-préhension de la souffrance qu'ils nous causent, de la justesse de la citation mise en tête de cette Conclusion : "Comment pouvez-vous dire que vous m'aimez, si vous ignorez ce qui me peine!"

 

NOTES

 

1 L'essentiel de ce qui suit s'inspire d'un rapport du professeur Hans Hermann Henrix, rendu public le 24 mai 1994. Traduction française intégrale de ce document (originellement rédigé en allemand), dans SIDIC (Service International de Documentation Judéo-Chrétienne), vol. XXVII, 3, 1994, Rome, pp. 20-23.

2 Voir le tableau synoptique des trois versions successives de ce texte, dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978. Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy, Cerf, Paris, 1980, pp. 321-334. Cité, ci-après : EDJ.

3 "Une question pour toutes les cons-ciences", La Croix, jeudi 26 mars 1998, p. 12.

4 En témoigne ce passage de l'Évangile (Lc 20, 11-12) : "Après que lui-même et ses gardes l'eussent traité avec mépris et bafoué (Jésus), Hérode le revêtit d'un vêtement de dérision et le renvoya à Pilate. Et, ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant".

5 Dans son article, "L'Église : la rigueur de l'aveu", paru dans Le Monde, du 21 mars 1996, le Père Bernard Dupuy, ancien secrétaire du Comité épiscopal (français) pour les relations avec le judaïsme, et expert de la Commission vaticane du même nom, est plus réservé. Il écrit, en effet: "Face à ces exigences (les attentes des juifs meurtris par la Shoah), le caractère descriptif adopté par le document pour traiter de la Shoah en accuse la faiblesse. On attendait une analyse rigoureuse et une critique - toujours à venir- des silences ou des insuffisances des chrétiens, de la hiérarchie de l'Église, voire de l'histoire du christianisme lui-même. Faute de quoi on a un résumé, quelque peu scolaire, de faits assez bien connus, ou discutés plus amplement ailleurs. La présentation du Moyen Âge et des relations entre juifs et chrétiens, dans une Europe que se partagèrent les Églises, et où les juifs connurent les errances et les expulsions, est hâtive. Il est permis de douter qu'elle ait la portée que les auteurs du document ont voulu lui donner." Le religieux déplore encore que, malgré la condamnation explicite de l'antisémitisme et la reconnaissance que l'attitude de l'Église à l'égard des juifs, au fil des siècles, ne fut jamais ce qu'elle aurait dû être, "les responsabilités chrétiennes dans le paroxysme qu'il connut depuis la fin du XIXe siècle sont rappelées de manière par trop générale."

6 EDJ, p. 80. Texte cité dans le document "L'Église catholique et le National-Socialisme", du 31 janvier 1979.

7 EDJ, p. 33, note 5.

8 EDJ, pp. 31-32.

9 EDJ, pp. 35-36.

10 EDJ, pp. 72-73.

11 EDJ, p. 82, note 20.

12 EDJ, pp. 80-81.

13 More Stepping Stones to Jewish-Christian Relations. An Unabridged Collection of Christian Documents 1975-1983, Compiled by Helga Croner, Paulist Press, Mahwah, New York, 1985, p. 177. Cité ci-après : More Stepping Stones.

14 More Stepping Stones, pp. 207-208.

15 More Stepping Stones, p. 173.

16 More Stepping Stones, pp. 218-219.

17 Documentation Catholique, n° 1975, du 1er janvier 1989, pp. 39-44.

18 Documentation Catholique, n° 2129, du 7 janvier 1996, p. 45.

19 Texte cité d'après La Croix, du mercredi 1er octobre 1997. Voir aussi Los Muestros, décembre 1997, pp. 24-26.

20 Préface de Fr. Mauriac à l'ouvrage de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine, Paris, 1951, p. 3 (ci après : Poliakov, Bréviaire).

21 Discours de Jean-Paul II aux participants à un Colloque sur les "racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien", (Rome, 30 octobre - 1er novembre 1997). Texte dans Documentation Catholique, 7 décembre 1997, pp. 1003-1004.

22 Toutes les citations qui suivent sont extraites de la traduction française du document romain, parue sous le titre "Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah", dans la Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998. Pour chaque citation, il est fait mention du chapitre, de la page et de la colonne de la Documentation Catholique (= Shoah-DC), afférents au texte mentionné (exemple, pour la lettre de Jean-Paul II, qui figure en tête du document : Shoah-DC, I, p. 336, col. 1).

23 Shoah-DC, III, p. 338, col. 1. C'est moi qui souligne.

24 G. Lewy, L'Église catholique et l'Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964, pp. 239-240. Cité, ci-après Lewy, Église. C'est moi qui souligne.

25 C'est moi qui souligne. On peut ajouter cette autre amabilité: "Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus [nom mythique médiéval du juif errant] erre sur la face de la terre sans trouver le repos". Inutile d'insister sur le caractère antisémite de ces apostrophes, rhétoriquement adressées aux juifs du passé, mais qui n'en visent pas moins subtilement ceux du présent. Pour les amateurs de textes originaux, et faute d'avoir pu accéder à l'édition allemande de ces sermons, je crois utile de citer ici quelques extraits de la traduction anglaise des passages évoqués, d'après Judaism, Christianity and Germany. Advent Sermons preached in St. Michael's, Munich, in 1933, by His Eminence Cardinal Faulhaber, archbishop of Munich, London, 1934, pp. 4-5 (Ci-après : Faulhaber, Sermons) : "So that I may be perfectly clear and preclude any possible misunderstanding, let me begin by making three distinctions. We must first distinguish between the people of Israel before and after the death of Christ? It is only with this Israel of the early biblical period that I shall deal in my Advent sermons. After the death of Christ Israel was dismissed from the service of Revelation? The daughters of Sion received the bill of divorce, and from that time forth Assuerus wanders, for ever restless, over the face of the earth? I repeat - in these Advent sermons I am speaking only of pre-Christian Judaism." On ne peut être plus clair, en effet.

26 Lewy, Église, p. 240.

27 Il s'agit de Y. Congar, L'Église catholique devant la question raciale, publication de l'Unesco, Paris, 1953, p. 52. La phrase concernant Faulhaber est la suivante : "Décembre 1933 : sermons du cardinal Faulhaber stigmatisant la persécution contre les juifs". Elle figure dans un alinéa intitulé "L'Église face au racisme nazi et à l'antisémitisme moderne" (Ibid., p. 51). Dans le même ouvrage, Congar commet une autre erreur d'appréciation en décrivant (p. 54) le discours prononcé le 6 janvier 1939 par le cardinal Piazza, patriarche de Venise, comme "condamnant l'antisémitisme racial et justifiant l'Église dans son attitude envers les Juifs (Osservatore Romano du 19 janvier)". L'extrait de ce discours cité dans l'ouvrage de G. Passelecq et B. Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XII. Une occasion manquée de l'Église face à l'antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, dément cruellement cette appréciation optimiste. Tout d'abord, s'il s'agit bien d'une réaction du cardinal aux lois antisémites et raciales promulguées en Italie entre l'automne et l'hiver 1938, ce n'est pas sur le sort des juifs que s'apitoie le patriarche, mais sur l'atteinte au Concordat entre le Saint-Siège et le gouvernement italien, que constitue la violation des dispositions canoniques concernant le mariage entre fidèles de religions différentes, découlant de l'obligation de divorcer, faite au catholique marié à un conjoint juif. De plus, après avoir évoqué expressément le "déicide", le cardinal répond, en termes extrêmement antijudaïques, aux catholiques qui reprochent à l'Église ce qu'ils considèrent comme l'abandon de son attitude traditionnelle de ségrégation sociale et religieuse concernant les juifs. Qu'on en juge (c'est moi qui souligne) : "Dire simplement que l'Église protège les juifs, c'est affirmer une chose qui n'est pas vraie; car l'Église, à proprement parler, ne protège, par mandat divin, que la liberté de sa mission universelle, qui est de communiquer à quiconque ses biens surnaturels? Il est bien vrai que (l'Église) dut, et non rarement, avec les moyens qu'elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l'envahissement des Juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple. Mais on doit aussi reconnaître, si l'on ne veut pas mentir, que dans les réactions provoquées trop souvent par l'arrogance juive, on peut avoir, de la part de l'Église, des suggestions et des exemples d'équilibre, de modération et de charité chrétienne." ? Notons qu'à l'époque, il y eut pire en matière de dérapages antisémites verbaux, de la part d'ecclésiastiques en vue. Témoin cette honteuse philippique du Père Gemelli - qui fut recteur de l'Université Catholique de Milan, de 1921 à 1959 -, citée par H. Fabre, L'Église catholique face au fascisme et au nazisme, éditions EPO, Bruxelles, 1994, p. 158 (note*) : "Un juif, professeur d'enseignement secondaire, grand philosophe, grand socialiste, Felice Momigliano, s'est suicidé. Les journalistes sans épine dorsale ont écrit des articles nécrologiques pleurnichards? Mais si avec le Positivisme, le Socialisme, la Libre Pensée et avec Momigliano pouvaient mourir tous les Juifs qui poursuivent l'oeuvre des Juifs qui ont crucifié Notre Seigneur, n'est-il pas vrai que le monde s'en trouverait mieux? Ce serait une libération encore plus complète si, avant de mourir, repentis, ils demandaient l'eau du Baptême." (C'est moi qui souligne).

28 Lewy, Église, p. 24, qui cite le Supplément du Amtsblatt (journal officiel diocésain) de Munich, du 15 novembre 1934. C'est moi qui souligne. Sur cet incident, voir également l'ouvrage récent de S. Friedländer, L'Allemagne nazie et les juifs. 1. Les années de persécution (1933-1939), Seuil, Paris, 1997, pp. 59-60 (ci-après : Friedländer, L'Allemagne).

29 J'émets ici le voeu que le Congrès Juif Mondial retrouve et rende public cet échange de correspondance, dont il doit bien exister une trace dans ses archives de l'époque. De tels documents présentent, en effet, un grand intérêt pour les historiens.

30 Faulhaber, Sermons, pp. 3-4 et 14. C'est moi qui souligne.

31 Cf. Id., Ibid., p. 107. C'est moi qui souligne. Je cite d'après la traduction, plus précise que celle de l'ouvrage de Lewy, de Ian Kershaw, L'opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, CNRS Éditions, Paris, 1995, p. 227.

32 Notons cependant que, dans le même passage de son sermon, le cardinal tempère cette concession de restrictions qui assignent des limites morales à la doctrine raciale, et entre autres, celles-ci : "? l'amour de notre propre race ne doit pas mener à la haine des autres nations? la culture de race ne doit pas adopter une attitude hostile au christianisme." Il récidive, dans un sermon prononcé le 31 décembre 1936 : "Le sang et la race? ont contribué à façonner l'histoire allemande" (cité par Lewy, L'Église, p. 147). Même idéologie, en termes plus forts, sous la plume de Mgr Gröber, archevêque de Fribourg : "Chaque peuple est en lui-même responsable de la réussite de son existence, et l'apport d'un sang totalement étranger représentera toujours un risque pour une nation qui a prouvé sa valeur historique. C'est pourquoi on ne peut refuser à aucun peuple le droit de maintenir impolluée (sic) son origine raciale, et de prendre des garanties dans ce but. La religion chrétienne demande simplement que les moyens utilisés ne pèchent pas contre la loi morale et la justice naturelle", article "Rasse", dans Gröber, Handbuch der religiösen Gegenwartsfragen (manuel d'instruction religieuse), p. 536, cité par Lewy, L'Église, p. 239.

33 Friedländer, L'Allemagne, p. 55, qui cite E. Klee, "Die SA Jesu Christi" : die Kirche in Banne Hitlers, Francfort, 1989, p. 30. C'est moi qui souligne.

34 Shoah-DC, IV, p. 338, col. 1-2.

35 Cf. Lewy, L'Église, p. 256. C'est moi qui souligne.

36 Et s'il subsiste encore un doute concernant le statut 'orthodoxe' dont jouissait ce qualificatif, dans la chrétienté d'alors, le texte suivant, qui figurait dans "La gazette du jour" du journal La Croix, du 29 août 1895, mettra les choses au point : "On devrait prier pour la conversion des juifs; voilà l'oeuvre antisémitique par excellence". Cité par P. Sorlin, "La Croix" et les Juifs (1880-1899), pp. 147-148. C'est à la lumière de textes comme celui-là qu'il faut comprendre la définition que donnait de lui-même ce quotidien catholique, à l'époque : "le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d'horreur aux Juifs", article "La Croix et les Juifs", La Croix, du 30 septembre 1890, cité Ibid., p. 95. C'est moi qui souligne. Signalons au passage la belle "déclaration de repentance" pour la ligne violemment antisémitique qui fut celle de ce journal, durant des décennies, au tournant du siècle, que constitue l'émouvant éditorial de son rédacteur en chef, le P. Michel Kubler, sous le titre "Nos Frères aînés", La Croix, 11-12 janvier 1998

37 Jacques Maritain, L'impossible antisémitisme. Précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61 ss.

38 Aujourd'hui encore, ce texte est considéré comme exceptionnel dans l'?uvre de Maritain. L'explication généralement donnée pour en expliquer la violence antijuive, c'est que, tant sa forme que son fond sont ceux du Maritain "maurrassien", sympathisant de l'Action Française néo-monarchique et adversaire de la République laïque et anticléricale. Je pense, pour ma part, que ce qui est exceptionnel, c'est le fait que, par la suite, non seulement Maritain n'utilisera plus une telle phraséologie antisémite, mais il deviendra au contraire un ardent défenseur des juifs et l'un des principaux pionniers modernes de la redécouverte chrétienne du mystère d'Israël et de ses implications théologiques. L'illustre philosophe thomiste allait ainsi à contre-courant de l'intelligentsia catholique de son temps. En fait, les conceptions fortement dépréciatrices à l'égard des juifs, qui étaient encore les siennes en 1921, s'enracinaient dans une longue tradition d'antisémitisme chrétien et clérical, dont on trouve maintes traces ailleurs et qui remonte à Drumont, à ses précurseurs et à ses épigones. Drumont, surnommé "le pape de l'antisémitisme", est l'auteur, entre autres ouvrages, d'une pompeuse compilation de stéréotypes antisémites, érigée en Somme scientifique : La France juive. Publiée en 1886, cette oeuvre connut, durant plusieurs décennies, un immense succès populaire (plus de deux cents éditions), avant de tomber dans l'oubli. Voir : Michel Winock, Édouard Drumont et Cie. Antisémitisme et fascisme en France, Seuil, Paris, 1982. Sur les précurseurs catholiques de Drumont et sur l'impact des ouvrages de ce dernier sur les chrétiens, voir Pierre Pierrard, Juifs et catholiques français. D'Édouard Drumont à Jacob Kaplan : 1886-1994, Cerf, 19972, pp. 27 ss.

39 Par contre, il est légitime d'affirmer que l'antisémitisme (ou l'antijudaïsme) socio-culturel et religieux n'a rien à voir avec l'antisémitisme racial, et encore moins avec l'antisémitisme d'État des Nazis.

40 Shoah-DC, IV, p. 338, col. 1-2.

41 P.E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 270 (ci-après : Lapide, Rome).

42 Id., Ibid., note 1.

43 Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était à la fois plus modeste dans son évaluation et moins exclusif dans son attribution de la paternité des sauvetages. Interviewé par Le Monde, du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet : "Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l'Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine." (cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44, c'est moi qui souligne). S'il faut en croire le député Maurice Edelman, qui rapporte ses propos, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu'il attribuait à son intervention personnelle, en confiant à son interlocuteur que "pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l'ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention - précisait Edelman -, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés." (Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par le même Curvers, op. cit., p. 85). Admirons, au passage, 'l'élasticité' des chiffres : les "150.000 à 400.000" du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, "860.000" chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, chutent soudain à quelques "dizaines de milliers" chez le Edelman de la Gazette de Liège de janvier 1964, pour remonter en flèche, jusqu'aux 850.000 du Pie XII du P. Blet de 1997 (voir ci-après)? Cette dernière 'statistique' fantaisiste et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la 'Vulgate' de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, outre l'évocation explicite qui en est faite, dans le récent document vatican, sous la forme d'une attribution à ce pape du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives", on la retrouve dans le livre de vulgarisation que vient de publier l'unique survivant des quatre compilateurs des douze volumes d'archives vaticanes ayant trait à l'attitude du Saint -Siège durant la guerre: P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, pp. 322-323. Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l'ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la 'statistique' maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l'entière responsabilité à "l'historien israélien" : "Tandis que le pape donnait en public l'apparence du silence, sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d'intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours dont l'efficacité fut reconnue, à l'époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n'a pas craint d'évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées." (C'est moi qui souligne). Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c'est le caractère navrant de cette algèbre de l'apologie rétrospective, qui s'efforce, par tous les moyens, d'étendre le manteau de Noé sur un silence papal face à l'horreur de la Shoah, considéré depuis comme indécent par des millions de personnes et des dizaines d'historiens. Et s'il n'est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds - dont d'ailleurs nous ignorons tout - du choix de se taire qu'a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n'est pas davantage question de passer sous silence l'ncroyable 'révision' de l'Histoire, que constitue l'attribution à Pie XII du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives" - qui, en définitive, n'ont dû leur survie qu'à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l'année 1944, "sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques" des pays en conflit, "afin de susciter une action de secours" (cf. Blet, cité plus haut). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l'Histoire. À ce titre, il n'aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier.

44 Shoah-DC, note 16, p. 340, col. 2.

45 Je fais allusion à la pièce de théâtre mettant en scène l'oeuvre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, qui déclencha de véritables émeutes dans certains milieux catholiques. Il existe des dizaines d'ouvrages traitant des thèses de l'écrivain allemand. État de la question dans J. Nobecourt, Le Vicaire et l'Histoire, Seuil, Paris, 1973.

46 Shoah-DC, note 16, p. 340, col. 2. J'ai souligné la phrase-clé, dont il sera question plus loin.

47 Lapide, Rome, pp. 285-286. Le soulignement est de Lapide lui-même.

48 P. Blet, "La leggenda alla prova degli archivi. Le ricorrenti accuse contro Pio XII" (la légende à l'épreuve des archives. Les accusations récurrentes contre Pie XII), Civiltà Cattolica, I, 1998, pp. 531, qui cite la fin du message télégraphié par Golda Meïr, qui était alors Ministre des Affaires étrangères de l'État d'Israël, reproduit dans L'Osservatore Romano, du 9 octobre 1958 : "La vita del nostro tempo è stata arrichita da una voce che esprimeva le grandi verità morali al di sopra del tumulto dei conflitti quotidiani. Noi piangiamo un grande servitore."

49 À l'inverse, l'éditorial de la Civiltà Cattolica II 1998, p. 9 (anonyme comme c'est l'usage de cette revue, censée refléter les vues de la puissante Secrétairerie d'État du Vatican), ne cite, lui, que cette phrase, en ces termes : "Ricorda anche che, nel 1958, alla morte di Pio XII, Golda Meir affermò, in un messagio, che quando 'il terribile martirio si abbaté sul nostro popolo, la voce del Papa si elevò per le sue vittime'". C'est moi qui souligne.

50 Procédé qui rappelle, en sens inverse, celui des détracteurs des juifs, qui reprennent à notre encontre, avec une délectation évidente, toute médisance ou calomnie, considérées par eux comme irréfutables dès là qu'elles ont été émises par un de nos coreligionnaires, sans se préoccuper de connaître la conception du monde de ce juif-là, ni les motivations idéologiques, sociologiques, politiques, psychologiques (si ce n'est psychotiques) plus ou moins conscientes, qui dictent son entreprise de dénigrement de ceux de sa race. Parmi les meilleurs pourvoyeurs juifs de munitions antisémites, on peut citer Marx et Bernard Lazare. Concernant ce dernier, voir, entre autres : B. Lazare, L'antisémitisme, son histoire et ses causes, réédition 1969, dans Documents et Témoignages; et Jean-Denis Bredin, Bernard Lazare. De l'anarchiste au prophète, De Fallois, Paris, 1992. Pour en revenir à l'utilisation, par les apologètes de l'Église et du christianisme, de tout témoignage juif de nature à conforter 'l'Histoire Sainte' qu'ils passent leur vie à documenter, je conseillerais aux jeunes doctorands en mal de thèse d'histoire contemporaine de l'Église, de s'intéresser tout particulièrement au cas de Pinhas E. Lapide, habituellement présenté - on l'a vu -comme "historien israélien". En effet, son livre le plus connu, Rome et les Juifs (original anglais : The last three Popes and the Jews), constitue, à ma connaissance, un cas aigu et probablement unique en son genre, de parti pris juif inconditionnel en faveur de Pie XII. Pour illustrer ce jugement, je me limiterai à un seul exemple. Après un très long chapitre, intitulé "Ce que Pie XII a fait pour les Juifs" (pp. 171-287), suit un autre, de dimensions beaucoup plus modestes (pp. 287-307), intitulé "Ce que Pie XII n'a pas fait". Sur la foi de ce titre, et malgré les quelques cent vingt pages d'apologie papale qui précèdent, on se fût attendu à lire au moins une ou deux critiques mesurées, ou quelque aveu - même mitigé de réticences - selon lequel, bien qu'il n'y ait pas de raison de douter que Pie XII a agi en toute bonne foi, son silence, à tout le moins, pouvait prêter le flanc à la critique. Mais on ne trouve rien de tel. Si ces vingt pages évoquent bien le "silence" du pape d'alors, c'est pour l'en laver aussitôt sous un déluge de justifications recueillies de la bouche ou dans les témoignages écrits des seuls témoins de la défense de la mémoire pontificale. Quant aux rares témoins à charge cités à comparaître, c'est tout juste s'ils ont droit à quelques mots. À peine monté en ligne, leur témoignage est pris sous le feu roulant de pièces d'une artillerie lourde, servie par de prestigieux canonniers et abondamment fournie en munitions apologétiques de gros calibre. De ce procès gagné d'avance, la mémoire du pontife romain sort, non seulement lavée, mais grandie, canonisée en quelque sorte. Quant aux détracteurs, il ne leur reste qu'à retourner à leur amertume de Galilée de l'historiographie contemporaine, en murmurant leur "Eppure, se muove!" impuissant. C'est ainsi que certains réécrivent l'Histoire pour la rendre conforme à l'image idéalisée qu'ils s'en sont faite, comme l'orphelin, l'abandonné, ou le mal aimé se racontent l'amour d'un père imaginaire, pour ne pas pleurer de désespoir face au silence de l'absent.

51 Une vérification que j'ai pu effectuer sur L'Osservatore Romano du 9 octobre 1958 confirme l'exactitude du texte du télégramme de Madame Goldda Meïr tel qu'il est rapporté par E. LAPIDE (voit ci-dessus, p. 21, 3ème colonne et n.47). Ceci étant, il ne faudrait pas majorer l'importance des propos de l'ex-ministre des Affaires étrangères d'Israël. Elle ne faisait que reprendre à son compte sans l'avoir vérifiée auprès d'historiens spécialisés de cette période par d'autres personnalités juives, tel P.E. Lapide, par exemple. Et il va de soit qu'une telle affirmation n'a aucune valeur probante , au plan historique, mais ressortit au vaste domaine de l'opinion.

52 Jean d'Hospital, Rome en confidence, Grasset, Paris, 1962, pp. 91-92.

53 Texte cité par Marc Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Cerf, Paris, 1991, p. 123, note 23.

54 CIP, Agence de Presse catholique, Bruxelles, bulletin du 26 mars 1998, p. 11. Extrait d'une interview du P. Cottier dans L'Avvenire, quotidien catholique italien.

55 Texte cité d'après CIP, du 26 mars 1998, p. 15.

56 Cité par L. Poliakov, Bréviaire de la haine, Paris, 1951, p. 353. C'est moi qui souligne.

57 C'est le lieu de rappeler quelques textes qui sont restés classiques (c'est moi qui souligne) :

- "J'ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables qu'une grande voix s'élevât à Rome. Moi, incroyant? Justement. Car je savais que l'esprit se perdrait s'il ne poussait pas devant la force le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s'est élevée. Mais je vous jure que des millions d'hommes avec moi ne l'avons pas entendue et qu'il y avait alors dans tous les coeurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n'a pas cessé de s'étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient." (Albert Camus, cité par H. Fabre, op. cit., p. 430).

- "Mais ce bréviaire (il s'agit du Bréviaire de la haine, de Poliakov) a été écrit pour nous aussi Français, dont l'antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part - pour nous surtout, catholiques français, qui devons certes à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables 'frères du Seigneur'. Au vénérable cardinal Suhard qui a d'ailleurs tant fait dans l'ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l'occupation : 'Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs?', il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence." (F. Mauriac, Préface à l'ouvrage de Poliakov, Bréviaire, p. X).

- "Le jugement rétrospectif de l'Histoire autorise parfaitement l'opinion que Pie XII aurait dû protester plus fermement. On n'a cependant pas le droit de mettre en doute l'absolue sincérité de ses motifs, ni l'authenticité de ses raisons profondes." (Cardinal Döpfner, dans un sermon prononcé en 1964, cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168).
 

Menahem R. Macina est titulaire d'une licence et d'un diplôme d'Etudes avancées en Histoire de la Pensée juive, de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Il s'est spécialisé dans l'étude des rapports entre les Chrétiens et les Juifs du 1er au 4ème siècle de notre ère. Il enseigne l'Histoire du Judaïsme à la Faculté Libre d'Histoire de Lille. Il dirige un séminaire annuel d'Histoire des relations entre Juifs et Chrétiens, à l'Université Catholique de Louvain.

Il est l'auteur d'une centaine d'articles, d'une monographie et de deux ouvrages (à paraître en 1998 et 1999). Il achève un doctorat en Histoire des Civilisations médiévales à l'Université Catholique de Louvain.

 

 
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