Rue Attarine

Par Robert Schinasi

Cher Lecteur,

Si tu désires revoir notre bonne ville d'Alexandrie voici deux propositions qui peuvent t'intéresser: Je voudrais également t'inviter à partager avec moi un court voyage en Egypte. Tu n'ignores pas que le Mermoz part prochainement pour un tour au Moyen Orient avec une escale à Alexandrie. Nous retrouverons ainsi tous deux notre jeunesse disparue puisque près de 40 ans se sont écoulés depuis notre départ. Quel âge as-tu aujourd'hui ? 60 ans ou peut être plus. Ce voyage permettra à tes yeux de vieillard de détailler une dernière fois les paysages de ton enfance et de ta jeunesse.

Nous voici tous deux sur le pont du Mermoz et déjà se profile au loin la fine aiguille d'une mosquée qui perce le léger brouillard. Regardes. plus loin à droite ne distingues-tu pas a travers la brume les contours indécis du palais de Ras El Tin ?

Lorsque le navire accostera enfin, tu retrouveras avec émotion les couleurs bigarrées de la foule dont les vociférations sont ponctuées par les bruits sauvages des Klaxons et tu sens de nouveau les odeurs obsédantes, oubliées de ton enfance.

Les formalités d'entrée en Egypte expédiées rapidement nous voici sur le quai.

Prenons donc ce taxi, cher lecteur, le chauffeur a un bon sourire, et sa voiture ne semble pas en très mauvais état. Je lui offrirai dix livres pour le garder toute la journée, il sera enchanté et j'ai en tête le programme de cette journée.

Me voici en train de rouler le long de la rue des soeurs vers la place Mohammed Al, celle ci semble avoir curieusement rétréci depuis notre départ il y a 40 ans, mais la foule semble bien plus importante que celle que nous connaissions.

Notre taxi se fraie avec difficultés un chemin à travers une foule indisciplinée qui déambule souvent sur la chaussée. Nous évitons d'écraser un gamin qui semble se jeter sous notre véhicule. Nous gagnons le boulevard Saad Zaghloul, mais nous n'aurons pas le temps de nous arrêter pour prendre un délicieux café glacé au Brazilian Coffee Store, c'est vraiment dommage.

Quelle heure est-il ? déjà 13 heures, veux-tu que nous déjeunions ? Le restaurant Santa Lucia n'est pas trop loin, mais je proposerai plutôt Benyamin qui est tout près. Le voici.. Tiens, il a changé de nom, entrons quand même et invitons notre chauffeur qui est très sympathique.

Nous voici tous trois attablés devant trois délicieuses assiettes de fèves a l'huile d'olive agrémentées d'un oeuf dur comme seul Benyamin savait les préparer. Commandons une assiette de falafels et du fromage frit, il y quarante ans que j'en rêve. Nous pourrons arroser notre repas d'une bière glacée à souhait, j'ai toujours pensé que la bière stella était la meilleurs du monde. Avoue que je ne me suis pas trompé.

En sortant du restaurant nous retrouverons la gare de Ramleh avec une foule énorme qui se rue vers les voitures et demeurent souvent juchés sur les marches pieds. On raconte que sur les trains la situation est encore plus tragique lorsque des resquilleurs juchés sur le toit des wagons sont précipités souvent dans le vide lorsque la voiture passe sous un pont trop bas.

Cher lecteur, puis-je te proposer un tour a la plage de Stanley Bay, cette plage familière de notre jeunesse. Voici la petite baie ou enfants nous pataugions, voici les cabines multicolores de notre adolescence, avoue, cher lecteur, que nous avons été heureux de revoir ce lieu malgré une foule indifférente ou nous ne reconnaissons plus personne.

Quelle heure est-il maintenant ? 17 heures, peut être pourrions nous passer quelques instants au Sporting Club. Mais le gardien entêté nous en refuse l'entrée et seul un gros billet glissé" amicalement dans sa poche parvient à le convaincre.. Mais bientôt la déception s'empare de nous lorsque, entrant dans la salle de restaurant nous sommes bousculés par des serviteurs indifférents qui ne nous reconnaissent pas.

Je propose, cher lecteur, de terminer ce périple par un dîner à Aboutir, le poisson y est délicieux et nous nous ferons servir des oursins par centaines a un prix de très loin inférieur à celui demandé pour consommer douze oursins sur la côte d'Azur. arrosons ce festin d'une merveilleuse bouteille de vin de Gianaclis. J'en avais oublié le goût..

Mais le temps passe et le Mermoz ne nous attendra pas. Qu'elle heure est-il? Sept heures déjà. Nous voici sur le chemin du retour. Observons les lumières qui tremblotent autour de nous. Regardez ce paysan qui tire son âne à travers les champs. Puis c'est la ville qui commence avec les cafés à la musique tonitruante et les gamins hilares qui courent derrière notre véhicule pour s'accrocher quelques instants à l'arrière. Enfin, c'est l'entrée du port avec le douanier ensommeillé qui se lève pesamment à notre arrivée pour contrôler nos papiers…Puis c'est l'échelle du navire que nous grimpons très lentement, le coeur battant avec l'impression d'avoir définitivement basculé dans notre vieillesse.

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