La conférence d'Evian

by Victor Kuperminc

L'épopée des Juifs des Caraïbes commence sur les fraîches rives du Lac Léman.

Rappelons les faits. Le 12 mars 1938, les troupes allemandes entrent à Vienne. Elles ne rencontrent aucune résistance ; elles sont, au contraire accueillies avec enthousiasme. Le 10 avril, plus de 99% des Autrichiens approuvent l'Anschluss. Le "Grand Reich" est né. Les 200 000 juifs d'Autriche sont pris au piège, comme le sont leurs coreligionnaires Allemands depuis les Lois de Nuremberg de novembre 1935. Goebbels déclare : "On raconte que les Juifs de Vienne se suicident en masse. Ce n'est pas vrai. Le nombre total de suicides n'a pas varié. Une seule différence : au lieu d'Allemands, ce sont les Juifs qui se suicident maintenant." La représentation diplomatique des Etats-Unis est littéralement assiégée par les Juifs candidats à l'émigration.

Aux Etats-Unis, on est ému. Une minorité américaine - dont la communauté juive - par le sort de ces milliers de gens chassés du pays où ils vivaient, souvent depuis des générations. Les autres craignent que les pressions internationales ne viennent obliger Washington à assouplir les lois sur l'immigration. Depuis 1929, les visas d'entrée étaient limités à 150000, sur lesquels 27000 seulement étaient réservés aux ressortissants d'Allemagne et d'Autriche. Le Secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères Cordelll Hull, et son adjoint Sumner Welles, proposent d'organiser une conférence internationale qui réglerait le sort des réfugiés. Le Président Roosevelt accepte aussitôt. Il rassure la presse : les quotas d'immigration ne seront pas augmentés.

Cordell Hull répond à l'inquiétude de l'ambassadeur américain à Londres : les pays participants ne seront pas tenus d'accueillir sur leur territoire plus d'immigrants que les lois nationales ne le prévoient ; en outre, le financement sera supporté par des organismes privés. L'ambassadeur des Etats-Unis en Grande-Bretagne était Joseph Kennedy, le père de la grande dynastie américaine. Trente-trois pays sont invités : vingt républiques d'Amérique Centrale et du Sud ; la Grande-Bretagne et ses satellites du Commonwealth (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud) ; et en Europe, la Belgique, le Danemark, la France, l'Italie, la Norvège, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse. L'Italie de Mussolini refuse et l'Afrique du Sud n'enverra qu'un simple observateur.

Les Américains proposent que la conférence se réunisse en Suisse, résidence de la Société des Nations. Le gouvernement helvétique se récuse. La France accepte d'être le pays hôte, mais à condition qu'on ne s'éloigne pas de la Suisse. C'est l'hôtel Royal à Evian qui est choisi. L'histoire se répétant toujours, on peut remarquer que la conférence de mars 1962 qui met fin à la guerre d'Algérie a été également tenue à Evian, à cause de sa situation au bord du Lac Léman. D'ailleurs, lorsqu'on parle de "la conférence d'Evian" on pense le plus souvent à cette dernière, plus proche des Français, au double point de vue de la chronologie et de l'intérêt national.

Les différents gouvernements nomment leurs représentants. Myron Taylor pour les Etats-Unis, Lord Earl Winterton et Sir Michaël Palairet pour la Grande-Bretagne et le sénateur Henri Bérenger pour la France. Taylor pose deux conditions à Bérenger : la conférence se tiendra à huis clos ; la conférence doit se terminer impérativement avant le 17 juillet, à cause de la visite officielle des souverains Britanniques à Paris ce jour-là. Puis Taylor rencontre Palairet à Londres. Le représentant de Roosevelt lui fait part du désir des dirigeants sionistes - H'aim Weizmann et Nah'um Goldmann - de s'exprimer durant la conférence. Le diplomate britannique oppose un refus catégorique : le problème palestinien ne sera pas évoqué. Taylor promet même à son collègue anglais de ne pas rencontrer Weizmann avant la conférence !

La conférence s'ouvre le 8 juillet. Pendant une semaine, on entendra des dizaines de discours. Chaque délégation expose les raisons pour lesquelles le pays qu'elle représente ne peut déroger à sa législation nationale sur l'immigration, même devant l'urgence humanitaire. Une sous-commission consent à recevoir quarante délégués sionistes à qui on accorde trois minutes chacun. Lord Winterton leur répond :"On fait valoir dans certains milieux que le problème des réfugiés pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs. Je tiens à déclarer très nettement que toute proposition de ce genre est inadmissible." On sait que la Grande-Bretagne ira encore plus loin en publiant le 17 mai 1939, le "Livre Blanc" qui limitera l'immigration juive à 75000 visas sur cinq ans, dispositions qui seront strictement appliquées pendant toute la durée de la guerre.

La conférence clôt ses travaux le 16 juillet. La seule décision prise est la création d'un "Comité International pour les réfugiés" connu sous l'appellation "Comité d'Evian". Le discours de clôture prononcé par Henri Bérenger souligne la portée des résultats obtenus : "La France est heureuse d'avoir pu montrer, dans le beau cadre harmonieux de la montagne et du lac, qu'elle était en mesure, par la fidélité de ses institutions républicaines et l'ordre public de sa démocratie, de recevoir toutes les nations du monde et de leur assurer, dans la plus parfaite tranquillité matérielle et morale, un asile pour les délibérations gouvernementales en vue de la paix de l'indépendance de toutes les patries, de la liberté de tous les citoyens du monde." Et tout ce beau monde peut, la conscience tranquille, assister aux réceptions offertes par la République Française à Leurs Majestés Britanniques.

Du côté allemand, on exulte. Un grand journal de Berlin titre : "PERSONNE N'EN VEUT !" Le secrétaire d'Etat Weizsäcker résume ainsi les résultats obtenus : "Bien que beaucoup de pays produise des juifs, il semble qu'aucun ne soit disposé à en consommer !" Deux mois plus tard, Hitler ironise, à Nuremberg, au cours d'un de ses fameux discours : "Ces démocraties jettent les hauts cris devant la cruauté sans bornes avec laquelle l'Allemagne tente de se débarrasser des juifs. Tous ces grands pays démocratiques n'ont que quelques habitants au kilomètre carré, alors que l'Allemagne en a plus de cent quarante. L'Allemagne n'a cessé, des dizaines d'années durant, d'accueillir des centaines de milliers de ces juifs. Mais aujourd'hui que le mécontentement populaire s'amplifie et que la nation allemande n'est guère disposée à se laisser exploiter plus longtemps par ces parasites, on gémit à l'étranger. Oui, on gémit. Mais cela ne veut pas dire que ces pays aient l'intention de résoudre par une action efficace le probl'e8me qu'ils posent avec hypocrisie. Bien au contraire, ils affirment le plus froidement du monde qu'il n'y a pas de place chez eux. . Bref, de l'aide - non ; des leçons de morale - ça, oui !"

Le Comité d'Evian se met au travail - sans enthousiasme. Il se réunit à Londres le 3 août 1938. Sa première tâche est de nommer un président et un directeur. Lord Winterton, notoirement connu pour son hostilité à l'égard des juifs, accepte le poste de Président. Un avocat américain, George Rublee, est nommé Directeur. On ressort le dossier de Madagascar. Dès 1937, le ministre français des Colonies, Marius Moutet avait proposé l'installation d'une communauté juive au gouvernement polonais. Varsovie avait même envoyé une commission d'experts à Madagascar. Cette solution semblait avoir la préférence d'Hitler, non seulement pour les juifs polonais, mais aussi pour les allemands. La France, à qui Berlin n'avait pas demandé son avis, fait, en décembre 1938, machine arrière. Le sénateur Bérenger fait part au Comité d'Evian des craintes de la France de voir s'installer dans une de ses colonies, une forte minorité germanophone. Une poignée de juifs allemands fut acceptée dans quelques pays d'Amérique du Sud, d'Afique et du Commonwealth. Quinze mille réfugiés trouvèrent refuge à Shanghaï qui allait très vite fermer ses portes. Une multitude d'autres solutions est envisagée: les Philippines, la Guyane Britannique, l'Angola, et bien d'autres. Mais aucun gouvernement ne proposa d'accueillir officiellement les juifs chassés du Reich. Une seule exception : la petite République Dominicaine.

Trujillo et les Juifs.

Le 12 août 1938, la délégation de la République Dominicaine est reçue par Lord Winterton. Elle est porteuse d'un message de Rafaël Leonidas Trujillo y Molina, généralissime et président de la République. Il est disposé à "recevoir immédiatement cinquante à cent mille immigrants involontaires." La proposition est reçue par la commission d'Evian avec étonnement et incrédulité. La légation des Etats-Unis dans la capitale Dominicaine est interrogée. Des doutes sont exprimés à propos du sérieux de l'offre. Un délégué américain se rend néanmoins auprès de Trujillo. Le général-président confirme son accord pour accueillir cent mille réfugiés "sinon davantage".

Rafaël Trujillo, à cette époque, est Président de la République Dominicaine depuis huit années. Né en 1891 à San Cristobal, il est le type même du militaire fou de pouvoir. Formé par les US Marine Corps au temps les Etats-Unis occupaient l'île, il devient commandant en chef de l'armée Dominicaine en 1927. Il se fait élire à la tête de l'Etat en 1930 ; le consul des Etats- Unis note que "le nombre des suffrages exprimés est largement supérieur à celui des électeurs inscrits". Pendant trente ans, il imposera au pays une dictature absolue. Toute opposition est éliminée - physiquement. Il érige le culte de la personnalité au niveau d'une religion d'état. Ainsi, la capitale de la République Dominicaine, Santo Domingo prend le nom de ... Ciudad- Trujillo. Même les pires de ses collègues dictateurs n'ont pas osé aller jusque là, même Franco n'a pas débaptisé Madrid pour "Ciudad-Franco". Les deux dictateurs se sentent très proches l'un de l'autre. La langue espagnole, les valeurs catholiques et l'autorité de l'armée sont des valeurs communes au "Caudillo" et au "Jefe" - comme Trujillo aime se faire appeler. Lorsque vous visitez le Panthéon de Santo Domingo, le guide vous précise fièrement que le lustre monumental accroché sous la coupole est un cadeau de Franco à son frère en dictature Trujillo.

La décision de Trujillo n'est motivée ni par philosémitisme ni même par simple sentiment humanitaire. En 1937, "El Jefe" a ordonné le massacre de plus de 20000 Haïtiens. Ces malheureux avaient passé la frontière clandestinement et travaillaient dans les champs de cannes à sucre. A cause des effroyables conditions de travail, les Haïtiens commençaient à organiser leurs revendications. Le dictateur envisageait de "purifier" l'île de ses noirs et les remplacer par des blancs, fussent-ils juifs... C'était, à l'échelle des Caraïbes, la "solution finale" qui allait suivre en Europe ; nous dirions aujourd'hui "épuration ethnique".

Lorsque la tuerie fut connue aux Etats-Unis, qui avaient toujours soutenu Trujillo, l'émotion fut considérable. Le dictateur Dominicain devenait un allié très encombrant. Sa proposition d'accueillir les juifs allemands n'est pas faite sans arrière pensée. C'est un moyen, croit-il, de récupérer un peu de respectabilité internationale. Et ce n'est pas non plus une mauvaise affaire. Il est question d'une offre de la Communauté Juive de New-York de 5000 dollars or, par tête de réfugié ! Et on connaît le goût prononcé de Trujillo pour l'argent, lui qui a déjà bâti une fortune personnelle considérable en détournant à son profit, et à celui de sa famille, toute l'économie du pays.

On dit aussi que deux ministres d'origine juive, Salas et Bironski, auraient influencé la décision du " Generalissimo". Il y a dans l'île une toute petite communauté juive ; ce sont, pour la plupart, des juifs espagnols ou hollandais, dont on trouve une trace depuis plus de deux cent cinquante ans. Les tombes de ces premiers juifs du continent américain se reconnaissent au fait qu'elles ne portent pas de croix. D'illustres personnalités Dominicaines sont d'origine juive, comme Francisco Henriquez y Carvajal, Président de la République en 1916 . Le Général Gregorio Luperon, ancien Président et ami des Rothschild, avait, dès 1882, proposé à l'Alliance Israélite Universelle, un plan pour un établissement agricole juif en République Dominicaine. Après un court débat, le projet fut abandonné. C'est dans ce contexte que la commission américaine arrive à Ciudad-Trujillo le 8 mars 1939. Elle se prononce pour une colonisation expérimentale réalisée avec des pionniers minutieusement sélectionnés avant de conseiller une opération à plus grande échelle. Elle prévoit que des fonds importants seront nécessaires pour mener l'entreprise à bien. Le 18 avril, les membres de la commission rentrent aux Etats-Unis, en promettant la publication d'un rapport définitif dans un délai raisonnable. Toujours est-il que fin juin 1939, le rapport n'est toujours pas publié, de sorte que le projet Dominicain n'aura servi qu'à faire patienter Berlin sans pour autant améliorer le sort des Juifs.* C'est aussi à cette époque que se situe la tragédie du "Saint-Louis". 907 juifs allemands se sont embarqués sur le grand paquebot de croisière de la "Hapag", la compagnie maritime de Hambourg qui dessert les lignes d'Amérique du Nord. Les juifs chassés d'Allemagne n'ont pas été autorisés à débarquer à Cuba qui leur avait, dans un remier temps, promis de les accueillir moyennant une importante "rançon". Le "Saint-Louis" avait tenté d'approcher de Miami ; mais un navire de guerre avait barré la route au bâtiment allemand qui était revenu au large de La Havane. Il n'y avait plus d'autre solution que de rentrer à Hambourg où les Juifs savaient parfaitement quel sort les attendait. A New-York, le JOINT examina de nouveau l'offre Dominicaine, qui fut finalement rejetée. La république Dominicaine ne disposait pas des aménagements nécessaires pour accueillir et héberger les 907 "juifs errants". En outre, le gouvernement Dominicain ne paraissait pas disposé à rembourser le "dépôt de garantie" proposé par les Américains, au cas où les Juifs quitteraient l'île dans un certain délai. En définitive, le "Saint-Louis" ne débarquera pas à Hambourg, grâce à l'acharnement de son capitaine, Gustav Schröder. 288 juifs seront accueillis en Grande-Bretagne et auront la vie sauve. Les autres, débarqués en France, en Belgique et aux Pays- Bas, seront intern'e9s, puis déportés vers les camps de la mort, dès que ces pays seront occupés par les Allemands.* Serge Klarsfeld, dans son "Calendrier de la persécution des Juifs en France", trouve trace du séjour de "certains passagers juifs étrangers du paquebot Saint-Louis au camp du Ruchard (Indre et Loire)". Personne ne peut savoir ce que seraient devenus ces malheureux si les dirigeants Juifs Américains avaient accepté l'offre de Trujillo. Mais les historiens analysent cette incroyable occasion manquée comme un épisode peu connu de la tragédie juive.

La Dorsa

Tandis qu'en Europe les armées nazies vont de succès en succès, les négociations continuent entre le JOINT américain et les notables Dominicains. Trujillo n'a pas abandonné son offre. Fin 1939, l'AGRO-JOINT, émanation agricole du JOINT crée la DORSA, Dominican Republic Settlement Association. Le 30 janvier 1940, un accord est signé entre le Gouvernement Dominicain et la DORSA.

Dans son article premier, l'accord assure "aux émigrants et à leur descendance la totale possibilité de continuer à mener leur vie et leurs occupations, sans aucune tracasserie, discrimination ni persécution. Il leur est accordé la pleine liberté de religion et l'égalité des droits légaux civils et économiques, ainsi que tous les autres droits inhérents à tout être humain."

Puis il est prévu que "la République Dominicaine accueillera et aidera les colons juifs et non-juifs à quitter leur présente résidence pour s'installer sur le territoire national pour s'y établir de façon permanente, et acquérir la citoyenneté Dominicaine, selon la Constitution et les lois de la République. La DORSA aura le droit de sélectionner les candidats à l'émigration selon leur état de santé et leur compétence en matière agricole, industrielle, technique et commerciale. La DORSA soumettra de temps en temps aux autorités Dominicaines la liste des noms des émigrants, leur lieu d'origine, leur qualification et tout autre information nécessaire à leur identification. La DORSA assume toute responsabilité à propos de l'exactitude des informations fournies. Les autorités Dominicaines examineront les candidatures et décideront, dans un délai raisonnable, de les accepter. Il sera admis, dans un premier temps, un contingent de 500 familles. Puis, il sera graduellement accueilli 100000 émigrants, selon les décisons prises conjointement par la DORSA et les autorités de la République."

Reste à régler le délicat problème du support financier de cette généreuse proposition. Il est stipulé qu'"il est de la responsabilité de la DORSA d'assurer et de promouvoir la vie économique des émigrants." En d'autres termes, c'est au JOINT (via son émanation dominicaine) d'assumer les dépenses de transport et d'installation des colons juifs, jusqu'à ce que ceux-ci soient auto suffisants. En contre partie, ils seront exonérés de taxes et même du dépôt de garantie exigé de tout nouvel arrivant sur le territoire de la République. Les autorités Dominicaines promettent de "faciliter, dans la mesure de leurs moyens, les efforts de la DORSA, à condition qu'ils ne soient pas de nature monétaire."

L'accord est signé par les Ministres de l'intérieur et de l'Agriculture pour la République Dominicaine ; par James Rosenberg et Joseph Rosen, pour la DORSA ; la présidence du Comité de rédaction étant assurée par Lord Earl Winterton, le président du Comité d'Evian. La DORSA cherche à acquérir un terrain pour accueillir les 500 premiers émigrants. L'administration Dominicaine offre une bande côtière d'une vingtaine de kilomètres au nord de l'île. Les terrains ont été cédés par la United Fruit à Trujillo, pour quelques milliers de dollars. En effet, c'est une terre hostile, où rien ne pousse ; même le géant colonisateur américain a depuis longtemps renoncé à exploiter ce tas de cailloux, infesté par la malaria. La transaction est rapidement menée à son terme, assurant un substantiel profit au dictateur Dominicain. Sosua était née. Le premier groupe arrive le 10 mai 1940. L'épopée des juifs des Caraïbes commence.

Arturo

Lorsqu'on cherche son chemin en Amérique latine, on se repère généralement sur l'église locale. Sosua est probablement la seule ville du monde chrétien où on cherche l'église et où on trouve la synagogue. Parmi les noms de rue à consonance hispanique, voici l'avenida David Stern et la calle del Doctor Rosen ! La petite synagogue bleue et blanche est de style créole. Elle jouxte le musée des juifs de Sosua qui sert également de bureau au Rabbin de la Communauté. C'est là que nous sommes accueillis par un jeune homme en chemisette et en short, le poil noir et le regard de braise. Gaston Bogomolni est Argentin, ses grands parents ayant fait le voyage d'Ukraine vers Buenos-Aires. C'est lui le Rabbin. La communauté de Sosua l'a fait venir d'Argentine, incapable qu'elle est de trouver la personne qualifiée parmi ses membres. Gaston nous gratifie d'un cordial Shalom, amigos ! et, à notre demande nous arrange une entrevue avec un des rares pionniers survivants de l'époque héroïque, Arturo Kirchheimer. Le surlendedemain, Arturo nous attend devant la porte du musée. C'est un petit homme au regard pétillant de malice derrière d'épaisses lunettes, le visage et les bras sont brulées par le soleil. Sa langue maternelle est l'allemand, sa langue d'adoption est l'espagnol, bien sur. C'est donc en anglais qu'il racontera son aventure à nos oreilles françaises et attentives : Je suis né en 1909 - eh oui, j'ai 89 ans, "kayn aynorè !* - d'une famille établie depuis toujours en Allemagne du Nord. A Hambourg, j'exerçais le métier de modéliste, je travaillais pour les grandes maisons de couture, pour Dior à Paris, par exemple. La situation des juifs allemands était difficile depuis l'avènement du nazisme devenue Dès la fin de 1938. Mais après la Nuit de Cristal, en novembre 1938, la vie était devenue impossible. Ma femme et moi - je me suis marié très jeune - nous avons décidé de tout laisser à Hambourg et de partir. Partir, mais où ? Ma soeur aînée s'était installée en l'Argentine, dès 1935. Elle m'avait envoyé des papiers pouraller la rejoindre. Dans la précipitation du départ j'ai perdu les précieux documents. J'ai laissé derrière moi mes parents. J'ai su, beaucoup plus tard, qu'ils furent parmi les premiers à être déportés et gazés à Auschwitz. La guerre nous a rattrapés au Luxembourg où nous avions trouvé refuge dans une ferme ; et vous allez voir comme ce détail est devenu important. Nous avons dû quitter l'Allemagne parce que juifs. Et nous sommes arrivés en France où on nous a immédiatement internés en tant qu'allemands. La police française nous a d'abord conduits dans un camp près de Marseille*, je ne me souviens plus du nom. Puis dans d'autres camps dans le Sud de la France. Nous nous sommes enfin retrouvés dans une résidence - plutôt une prison - à Bayonne, près d'une rivière, la Mousserolles. Les Français nous ont livrés aux Allemands qui venaient d'envahir la France. Vous comprenez pourquoi je ne garde pas un excellent souvenir de mon séjour en France ? L'avenir semblait bien sombre, nous savions bien ce que les Nazs faisaient de "leurs" juifs ! Un matin, dans la brume, nous apercevons la statue de la Liberté. Nous sommes à New-York, nous sommes sauvés ! Mais c'est à Ellis Island qu'on nous enferme. Pendant deux autres semaines, nous espérons être admis aux Etats- Unis. Mais les négociations entre le JOINT et les autorités d'immigration échouent. On nous pousse encore une fois sur un petit bateau, l'Algonquin. Nous posons la question "Où allons-nous ?" Pas de réponse. Un matin, un port est en vue. C'est San Juan de Porto Rico. Mais nous ne débarquons toujours pas.. Encore quelques jours de mer, et, au matin du 27 juin 1941, c'est enfin une côte inconnue, un petit port ; c'est Puerto Plata, c'est Saint-Domingue, une île dont personne d'entre nous n'avait jamais entendu parler. Nous sommes arrivés "chez nous".

Nous nous installons dans les vieilles baraques de la UNITED FRUIT,, en pleine jungle. Nous y retrouvons les trente cinq premiers juifs allemands et autrichiens arrivés là en mai 1940. Une nouvelle vie commence ici, dans cet endroit qui allait devenir Sosua. Tout comme Isidore - mon nom hébreu est Itzh'ak, mais mes parents pensaient qu' Isidore faisait moins juif - allait devenir ... Arturo. Nous commençons par nous organiser en ferme collective, comme un "kibboutz", suivant l'exemple des juifs de Palestine. Ca n'a pas marché. Et vous savez pourquoi ? Ce n'est pas à cause du terrible climat, du sol où rien n'avait jamais poussé, des insectes, des maladies... Non.. Ma jeune femme et moi, comme les quelques couples mariés, vivions dans une petite baraque. Mais les célibataires dormaient dans des dortoirs où les garçons étaient séparés des filles. Très vite cela a causé une situation intenable. Un bout de terrain est attribué à chaque "colon". Et nous créons une coopérative agricole, la première en RépubliqueDominicaine, et qui existe encore aujourd'hui. Nous avons planté dans la terre arrachée aux cailloux des pommes de terre, des tomates, des carottes. Mais les Dominicains, à cette époque, ne mangeaient pas de légumes. Les juifs arrivaient d'Europe par vagues successives, pour atteindre, fin 1944, une population de sept cent , qui fut le chiffre maximum. En 1947, arrivent de ... Shanghaï, une trentaine de juifs allemands qui étaient partis pour la Chine en 1938. Nous sommes très loin des cent mille annoncés par Trujillo.

En 1943, des experts américains dirigés par David Stern - vous savez, celui de l'Avenida David Stern, une des principales rues de Sosua - viennent nous conseiller d'élever du bétail. Nous ne connaissions rien à l'élevage. Les américains nous enseignent les bases, mais nous avons surtout tout appris dans les livres qu'ils nous ont laissés.

Aujourd'hui, la quasi totalité des produits laitiers et de la viande de boeuf que vous consommez ici vient de notre coopérative, la CILCA - Compania Industrial Lechera- sous la marque "Productos Sosua". Et non seulement nous couvrons les besoins du pays, mais nous exportons ! Nous avons construit cette ville, tracé les routes, amené l'eau potable, bâti des écoles, un hôpital, un théâtre. Et tout cela à une époque où les juifs n'avaient aucune terre nulle part. Ici, c'est notre petit Israël et Sosua notre petite Jérusalem. Même s'il ne reste qu'une trentaine de familles juives. A la fin de la guerre, beaucoup de nos camarades sont partis, beaucoup aux Etats-Unis. A Miami, il y a une association qui compte une centaine d'anciens de Sosua. D'autres sont retournés en Europe, certains même en Allemagne ! En Israël, je n'en sais rien : mais ce dont je suis sur c'est que les derniers arrivés ici en 1950 sont deux familles israéliennes ! Nous n'avons pas été, pour la plupart, élevé dans la religion, juste dans la tradition, comme beaucoup de juifs en Europe occidentale. Mais en nous installant ici, il n'y a pas eu de question. Il fallait maintenir cette tradition. Nous avons construit cette petite synagogue et la salle communautaire qui sert aussi de musée où est racontée notre histoire. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que nos offices font le plein. Des touristes comme vous, bien sur ; les pionniers comme moi ; mais aussi leurs enfants et petits enfants. Je dois vous dire que beaucoup des jeunes hommes qui sont arrivés ici seuls se sont mariés avec des jeunes dominicaines. Et cela a donné ces merveilleux enfants qui sont devenus juifs comme vous et moi ! Il n'y a jamais eu de problème avec les gens d'ici. Certains mêmes assistent à nos offices et partagent nos fêtes. Nous avons fait venir un rabbin de Buenos Aires ; venez donc vendredi soir et vous verrez que personne ici n' a oublié qu'il est juif !

On me demande souvent : "Arturo, pourquoi êtes-vous resté à Sosua après la guerre, alors que tant d'autres sont partis aux Etats-Unis ou en Europe ? Moi, je réponds : "Quand je commence quelque chose, je le finis." Et puis, vous verrez, un peu en dehors de la ville, un petit cimetière. Là reposent dix de nos compagnons enterrés ici. La plupart sont morts de la malaria à l'époque où la vie était si dure ici. Et vous remarquerez que deux tombes ont été creusées à l'écart des autres. Ce sont celles de deux camarades qui se sont suicidés. On nous a dit que la loi juive interdisait d'enterrer ces gens là avec les autres. Et pourtant l'un d'eux était un ami très proche ; il s'est donné la mort en 1944, lorsqu'il a appris que sa femme et ses enfants qu'il avait essayé de faire venir, avaient été massacrés dans les camps nazis. Vous croyez que je vais l'abandonner ?

Je ne suis retourné qu'une seule fois en Europe. Devinez où ? A Bonn, en Allemagne. J'ai été reçu par le Chancelier Adenauer qui connaissait bien mon histoire. Et il m'a nommé Consul Honoraire de la République Fédérale. Ca vous étonne, après tout le mal que les Allemands nous ont fait ? Ecoutez, c'est lui qui est venu me chercher, moi je ne demandais rien. Je suis aussi allé à Auschwitz, pour dire le "kaddish" à l'endroit où tous les miens ont été assassinés. Depuis pas mal d'années, beaucoup de touristes allemands viennent passer leurs vacances à Sosua qui est devenue une plage "à la mode." Mes deux fils et leur cinq enfants sont partis vivre à Miami, comme beaucoup d'autres. Mais l'aîné vient de revenir ici, "chez nous". Et la plupart des entreprises que nous avons créées sont aujourd'hui dirigées par les juifs de la deuxième génération, la CILCA, par exemple, qui est devenue la plus importante des usines agro-alimentaires du pays.

Voila toute mon histoire. Vous savez, c'est difficile de résumer cinquante années d'une vie comme la mienne en quelques minutes. Pour finir je dirais : "Merci, Monsieur Trujillo ; même si vous ne pensiez qu'à votre intérêt en nous faisant venir ici, vous nous avez quand même permis de vivre à une époque où la terre entière nous rejetait." Et en 1962, le Président Dominicain Juan Bosch qui est venu visiter nos installations a déclaré : "Si seulement nous avions eu plus de "Sosuas !" !

Pourim sous les Tropiques

En prenant congé, Arturo nous tend sa carte. Dans le coin à gauche est dessinée un magnifique boeuf, du type bison, avec une bosse sur le dos. Dans le coin droit on lit " Pionnier de la colonie de Sosua". En dessous : "Elevage de bovins, Agent immobilier, Les Produits Sosua". Voila un condensé des nombreuses activités de notre ami . Nous sommes revenus à Sosua, une semaine après cet entretien. C'était Pourim. La petite synagogue était pleine. Gaston avait distribué aux enfants des crécelles, comme c'est la coutume. Et ces enfants sont venus lire la "Méguila d'Esther" à tour de rôle. D'abord, c'est une petite fille aux lourdes nattes blondes, qui lit le texte sacré, interrompue par les crécelles à chaque fois que le nom de Aman est prononcé. Puis c'est au tour d'une brunette, plus andalouse que Carmen elle-même. Enfin, un petit garçon à la peau d'ébène. Le lait, le café au lait et le café noir, toutes les couleurs du matin.

Nous étions assis entre Arturo et son vieux camarade Felix Koch, propriétaire du plus grand hôtel de Sosua. Arturo nous pousse du coude et dit en clignant de l'oeil : "Il est bien notre rabbin, n'est-ce pas ? Il peut être bien, avec tout l'argent qu'il nous coûte !" Beaucoup de vacanciers avaient troqué le short et le maillot deux pièces pour une tenue plus décente. Des américains, des argentins, des israéliens, et deux français ! Après l'office à la synagogue, la partie récréative est assurée par notre Gaston, accompagné au synthétiseur par un collègue argentin. Après quelques rafraîchissements, voici Gaston qui chante avec tous les trémolos nécessaires les grands classiques de la chanson yiddish, avec un savoureux accent espagnol. "Pripitchik, Vèn der Rèbbè zingt, Donna," et bien sur "A Yiddishè Mammè." Et aussi d'émouvantes mélodies ladino. Et enfin, la spécialité de Gaston, le tango argentin. Quand il en arrive là, il remplace sa "kippa" par un chapeau mou. Et il chante son Argentine natale avec tous lessanglots de la pampa, en dansant les pas savants du tango. Merci, senor Gaston, Rabbi de Sosua !

Nous sommes rentrés en France, enchantés de ces rencontres. Encore une histoire de juifs, direz-vous. Oui, mais pour une fois, une histoire qui se termine bien, une histoire où les "bons gagnent à la fin."

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