Les Juifs de Rhodes rattrapés par la Shoah


Joël Kotek



Pour comprendre la destruction des Juifs de Rhodes un détour par l'Italie s'impose. Rhodes dans l'entre-deux -guerres n'est pas
encore grecque. Les traités de la Première Guerre mondiale l'ont rattachée, avec ses consoeurs du Dodécanèse, au royaume d'Italie
: rattachement de bonne augure pour les Juifs de l'île quand on sait le peu d'intérêt que l'Italie porte ou portera, sous les fascistes, à
la question juive. A lire l'historien Meir Michaelis, l'antisémitisme y fut toujours perçu comme une fausse note culturelle. A cela
plusieurs raisons : les Juifs étaient relativement peu nombreux et assimilés, surtout, Mussolini ne partageait en rien les phobies
antisémites du caporal autrichien.

De là, à prétendre que tout fut rose pour les Juifs sous le fascisme, il n'y a qu'un pas que l'on se fardera de franchir. Pour preuve,
précisément, le cas de Rhodes. La nomination, en décembre 1936, de l'ultra fasciste Mario de Vecchi di Val Cismon au poste de
Gouverneur des îles du Dodécanèse fut une véritable catastrophe pour les Juifs de l'île aux roses. Non content de fermer leur
collège rabbinique, de les obliger à travailler le samedi et jours de fêtes, de Vecchi alla jusqu'à utiliser des stèles du cimetière pour
la construction de sa villa. Tandis que ses prédécesseurs avaient pour habitude de rendre hommage aux juifs en visitant leurs
synagogues le jour de Rosh Hashanah, de Vecchi les obligea à lui rendre visite ce jour saint. La situation empira avec l'adoption,
en septembre 1938, des premières lois antisémites italiennes. Quoique promulguées sans grande conviction, ces lois n'en furent
pas moins adoptées sans réelle ingérence allemande, sinon dans le cadre d'un rapprochement avec le Reich. Les Juifs étaient
séparés du reste de la population italienne. On se doute qu'antisémite convaincu de Vecchi veilla à l'application stricte de la
nouvelle législation : il interdit l'abattage rituel, ferma l'école publique aux juifs ; plaça les établissements sous contrôle
gouvernemental. Plus grave encore, il ordonna l'expulsion des "nouveaux" Juifs de Rhodes, c'est-à-dire ceux des juifs qui
s'étaient installés dans l'île après janvier 1919, date de l'incorporation du Dodécanèse dans la couronne italienne. Il fallut
l'intervention de l'Alliance Israélite Universelle pour sortir de l'impasse. Intervenant directement auprès de Mussolini, elle
réussit à démontrer en quoi ces Juifs jouissaient également de la citoyenneté italienne, du fait du traité de Lausanne. Sauvés mais
traumatisés., nombreux furent ceux qui choisir le chemin de l'exil pour le Congo, Tanger, Naples ou, via l'alya beth, la
Palestine, etc. La Shoah n'allaient pas tarder à happer leurs coreligionnaires restés sur place.

Jusqu'à la déclaration de guerre rien ne semblait vraiment menacer les juifs d'Italie. La situation était difficile mais, comme
souvent chez les fascistes, une grande dose d'incompétence réduisit sérieusement l'efficacité des directives antisémites. Voire, a
contrario, elle poussa les Italiens, épuisés et de plus en plus méfiants vis à vis des Allemands, à faire obstruction à la politique de
persécution et de déportation dans les régions qu'ils occupaient, de la France à la Croatie en passant par la Grèce. En ce qui
concerne le cas de Rhodes, le sort des Juifs s'améliora, paradoxalement, en avril 1942, suite au départ de Vecchi. Tandis qu'à
l'Est, la solution finale battait son plein, le nouveau Gouverneur, l'Amiral Campione, revit non seulement la politique antisémite
de prédécesseur mais n'hésita pas à manifester sa sympathie à l'égard des juifs. La plupart des mesures antisémites furent
rapportées. A l'écart des grandes routes de la shoah, dont ils ignoraient l'existence par ailleurs, les juifs de Rhodes se croyaient à
l'abri : les quatorze victimes juives d'un bombardement allié n'y changèrent rien.

Il va sans dire que du point de vue allemand, l'attitude d'un Campione (comme du gouvernement fasciste, plus généralement) était
inacceptable, sinon incompréhensible. Dans l'Europe entière, on arrêtait, on déportait les Juifs sauf dans les territoires contrôlés
par leurs… alliés italiens. Le 13 janvier 1943, l'ambassadeur l'Allemagne à Rome fut prié par Ribbentrop de rappeler au Ministre
italien des Affaires étrangères qu'aux yeux de l'Allemagne les juifs italiens n'en restaient pas moins des juifs. En mai 1943, des
officiels allemands se plaignaient toujours de ce que le gouvernement italien ne "s'intéressait pas" à la question juive". Les
Italiens qui ne voulaient pas entendre parler d'extermination, tirent bon. Le Statut des Juifs resta pratiquement tabou dans les
négociations germano-italienne tant que dura l'axe Rome-Berlin.

La chute du Duce, le 25 juillet 1943, allait remettre les pendules (nazies) à l'heure. Les Allemands, réagissant à la vitesse de
l'éclair, occupèrent aussitôt l'Italie. Rien n'allait plus arrêter les Allemands. Le destin des Juifs de Rhodes était désormais scellé.
Eux qui se croyaient tirés d'affaire étaient prisonniers d'une incroyable souricière. Dès septembre 1943, les allemands
débarquaient à Rhodes où étaient stationnées des forces italiennes supérieures en nombre.
Les juifs constituaient une cible idéale : totalement isolés du reste du monde (privé qu'ils étaient depuis 1941 de leurs postes de
radio), ils ignoraient tout de l'anéantissement de leurs frères continentaux. Les Allemands firent tout pour ne pas éveiller les
soupçons. Ce ne fut qu'en juin 1944 que débarquèrent à Rhodes les deux officiers SS chargés de "liquider" la communauté juive
de Rhodes : le 13 juin, l'île était désignée comme point de rassemblement pour l'ensemble des juifs du Dodécanèses. Le 19 juillet,
l'ordre fut donné aux hommes juifs de plus de 16 ans de se présenter, dès le lendemain matin, à la Gestapo aux fins de
recensement. Non seulement les nazis ne leur rendirent pas leurs papiers mais ils furent informés qu'ils allaient être tous être
déportés, avec femmes et enfants, dans une île voisine. Sous peine d'exécution immédiate, ils s'entendirent priés de revenir dès le
lendemain, accompagnés de leur famille et munis de leurs.. objets de valeur. N'étaient-ils pas supposé vivre désormais de leurs
économies ? Inconscients du danger, la presque totalité des Juifs de Rhodes - soit 1.700 hommes, femmes et enfants - accepta de
se rendre dans un camp provisoire dans l'attente du départ. Le 23 juillet, tandis que les responsables locaux, italiens et allemands,
se disputaient le butin qu'ils laissaient derrière eux, les Juifs furent effectivement embarqués dans de petits bateaux. D'une autre
île, il n'était point question. Arrivés au Priée le 31 juillet 1944, ils furent d'abord acheminés vers le camp de concentration de
Haydar près d'Athènes. De là, exactement le 3 août 1944, ils furent entassés dans des wagons à bestiaux pour Auschwitz. C'est à
la mi-août, dans un état d'épuisement terrible, qu'il arrivèrent au centre d'extermination, distant de près de 1.600 kilomètres de leur
île natale. Sur les 1.700 déportés, 32 périrent durant le voyage, 1 145 furent exterminés dès leur arrivé, 437 succombèrent dans
les camps de travail. En mai 1945 à la libération de l'île par les troupes britanniques, il ne restait plus qu'une poignée de Juifs. Sur
les 1700 déportés de Rhodes, il n'y eut que 151 survivants.

A l'instar de centaines d'autres, la communauté juive de Rhodes fut emportée à jamais dans la tourmente nazie. Si physiquement
cette communauté n'est plus, une Rhodes immatérielle subsiste toujours intacte dans la mémoire dispersée de ses survivants et de
leurs descendants. Un grand nombre d'entre eux sont établis aujourd'hui en Belgique.





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