Au revoir, Robert

Je voudrais vous parler d'un homme avec lequel s'est installé, dès notre premier échange épistolaire, une grande complicité et une solide amitié.

Robert Schinasi (il tenait au S), naquit à Alexandrie, il y a 78 ans. Il l'a quitta pour Paris après les événements de 1956. Il me raconta peu sa lutte pour faire survivre sa famille, se rappelant seulement, avec émotion, l'épicier arabe du coin de sa rue qui, lui consentant du crédit, lui rendit pour un moment Paris beau, humain et ensoleillé !

Robert Schinasi, se distingua dans sa jeunesse en publiant contes et nouvelles dans un journal local, et fit paraître, dans les années 60, "Rue Attarine", petit joyau de fraîcheur et de gaieté. Ce sont les "Valeureux" alexandrins d'un Albert Cohen oriental. Des filous sympathiques, au grand coeur, musulmans, arméniens, grecs, juifs, toute cette flore (que j'ai failli assassiner en les qualifiant de faune) des quartiers populaires méditerranéens. Des Pieds-Nickelés d'"Eskendereia", la Perle de la Méditerranée.

Robert retourna vers elle et nous raconta ses impressions dans les Los Muestros 34 et 35.

Robert mis plus de trente ans à donner une suite à ces héros; il la termina quelques jours avant de partir. "Le Jour des Concombres" attend un éditeur. De la même veine que "Rue Attarine" (les descriptions sont un plus poussées, plus salaces, sans jamais être vulgaires), il n'aura pas eu le bonheur de voir son nom s'étaler aux devantures des librairies. En raccourci, c'est le trésor d'Alexandre le Grand (mort vous le savez un 13 juin,) que ces aventuriers pittoresques recherchent...

Grand amateur de bridge, Robert avait une autre passion: le théâtre. Il jouait, en compagnie de son épouse, dans une troupe cannoise d'amateurs et, c'est sur scène, au théâtre Alexandre III, le 13 juin, imitant ce Roi antique, devant un public qui l'applaudissait, qu'il nous tira un définitif rideau. Quelques heures auparavant il avait envoyé un fax à son fils, souffrant, qui ne pouvait venir l'entendre, lui disant "Je suis content". Ces trois mots sont un raccourci de sa vie et forment un testament. Sans doute, inconsciemment, il savait que c'était l'heure de la relâche. Ce je suis content était un peu son merci à la vie, merci à ceux qu'il aimait, merci à ses amis.

Robert est parti rejoindre les personnages de sa chère rue Attarine et, de la haut, il doit rire, rire, rire. Et nous, ici, nous sommes un peu plus tristes.

Moïse Rahmani

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