Pour un réfugié d'Egypte qui nous a quitté...

Cher Papy,

Je sais que là où tu es tu pourras lire ces mots...

Grâce à ton ami Moise Rahmani, que j espère connaître un jour... j'ai reçu les deux journaux Los Muestros où tu te plaisais à écrire ce que tu avais envie et surtout ton retour en Egypte... tes souvenirs de jeunesse, tes impressions... sur ce retour imaginaire... où tu as fait flâner ton esprit dans les rues d Alexandrie... qui devait fermer cette boucle, puisque tu es parti quelques jours après que ces lignes soient publiées... non, tu n as pas eu le temps... comme tu le disais de négocier cette statue mortuaire... qu'un brave gamin égyptien voulait te vendre dans cette rue populaire et grouillante d Alexandrie... Je lis avec plaisir toutes ces lignes... et je te reconnais... je reconnais ton esprit artiste, alors que tu étais un homme d affaires formidable... un maître absolu... qui m a tout appris…

Je te connaissais un esprit tourné vers les arts, mais jamais je n'aurai imaginé que tu nous quitterais ainsi avec un tel panache..... après avoir terminé ta mission sur cette terre... tu es parti sur une scène de théâtre... qui portait curieusement le nom d‘Alexandre ta ville bien aimée... une scène où tu jouais la mort de Toulouse-Lautrec. tu aimais le théâtre... tu aimais les tableaux... tu as été servi... le seul moment où tu as voulu jouer en amateur... tu as immortalisé cet instant par ton départ... ce départ privilégié, que souhaiterait avoir n importe quelle star de Hollywood toi, Papy, qui était là en amateur... tu y as eu droit..... quel panache ! quel privilège... !!!

Avant de partir tu t'es régalé en bouclant ta boucle... et en retournant en Egypte, en écrivant, tu t'es régalé de bière Stella... et des fromages frits... tu ne pouvais pas t'empêcher d'y penser... ton péché mignon avec tes 105 kilos... qui te donnaient une bonne allure de brave homme qui me faisait penser à Orson Welles, ton Egypte n'était plus la même... mais sans rancune aucune tu lui pardonnais d'avoir changé... de ne pas t'avoir attendu... même la place, tu disais, était devenue plus petite... est-ce toi qui avait grandi... ? Tu aimes ton petit peuple égyptien... ces braves types tu les aimais, tu les connaissais si bien, et ils te faisaient rire..... un rire un peu moqueur mais tellement plein d'amour pour eux..…

Tu as voulu en faire deux livres... Rue Attarine et le Jour des concombres... avec Abouzeid ton héros. toi aussi tu as immortalisé des personnages... comme Toulouse Lautrec, un autre artiste... ton compagnon des derniers instants…

Et, moi... ton petit Albert... qui a 50 ans bientôt et qui rend grâce au Ciel d'avoir gardé son Papy autant d'années... je me souviens... je me souviens... de cette arrivée en France en 1956... lorsque nous avions laissé derrière nous Mamy, Piera ma petite soeur de 6 mois (qui nous ont rejoint quelques semaines plus tard) et que tous les deux nous sommes arrivés en France ; Je me souviens que ce gamin de 5 ans que j'étais, qui ne voulait pas monter dans le bateau qui quittait Alexandrie. et que pour me convaincre... tu m'as roulé... me disant que je pouvais monter... mais que si je n'étais pas content... alors je pourrais en redescendre... et quand je suis monté sur ce navire... qui m'amenait vers ma destinée... ou je suis encore aujourd'hui ?..... j'ai crié : moi, pas content... et la cheminée du bateau... s'est mise à hurler... houuuu houuuu houu ... comme pour couvrir ma voix... et tu t'es mis à rire de m'avoir ainsi roulé... dans la farine ! et, pendant les 45 ans qui ont suivi... de temps en temps tu me rappelais cet instant qui dans ton esprit était si comique... si comique... de m'avoir ainsi roulé… Et puis, nous avons trouvé une petite chambre d hôtel et tu t'es mis à chercher du travail. toi le Prince d'Egypte... tu étais devenu un chercheur d'emplois...Je me souviens de nos visites certains dimanches à Villiers le Bel, chez nos amis immigrés d'Egypte. qui nous faisaient du foul, de la melokhia des conversations animées avec ce merveilleux accent qui roule des "rr", et que je reconnais à mille lieux... les Charbit, les Sasson, les Chemtob..les Attal, les Aghion... tous ces amis qui aujourd'hui sont je crois bien... aux Amériques pour certains, et à Neuilly sur Seine pour d'autres… Que sont-ils devenus ces jeunes de 30 et quelques années que j'ai connus, et de mes yeux d'enfant vu... plein d'espoirs... ne voyant que devant eux ! ayant déjà acceptés d'avoir perdu tous les privilèges que cette Egypte colonisée leur avait procurés... Chacun demandant à l'autre si il était content... ??? quelle rigolade ... !!!! Au 6ème étage sans ascenseur avec un petit cousin de 6 mois... tu as demandé à mon oncle Bockey si... il était content dans la petite chambre d'étudiant où il était installé... oui, maintenant je le comprends... maintenant seulement j'arrive à comprendre cette question..... à 50 ans ! J'arrive à comprendre que l'on puisse au début sa vie... 30 ans !!!! demander si on est content d'avoir toute la vie devant soi... entouré de sa famille dans un pays accueillant où en 1956 tout était encore à construire.… la France !!!! quelle Amérique pour ce gamin d'Alexandrie que tu étais !

Et puis les années ont passé... tu as travaillé... tu as réussi ta vie... monté ton affaire, écrit deux livres, épouser la femme qui te rendra heureux vu tes petits enfants... assimilés dans ce Pays qui était devenu le tien... tes petits enfants blonds aux yeux bleus... comme tu en étais fier ! Tu aimais le bridge et le théâtre, tes deux autres passions.

Maintenant, tu as repris un autre bateau tout seul... celui qui t'enlève à nous... et moi… pas content... Tu m'as encore roulé mon petit papy... Sans me prévenir tu es parti... mais... oui aussi... tout en étant heureux de savoir que ta mission était accomplie, tu es parti presque en souriant. dans un éclair de seconde... Ta vie a été simple et droite, tu était un homme merveilleux qui a toujours voulu faire le mieux... et qui restera dans mon coeur... et mon âme est avec toi à jamais.

Adieu Papy... Je te promets DE FAIRE LE MIEUX pour être digne de toi.

Ton fils qui t'aime

Albert

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- Copyright © 1999: Moïse Rahmani -