L'AGE D'OR DU JUDAISME ESPAGNOL ( 1ère partie )

Introduction

Dès les temps les plus reculés, l'Espagne au climat de rêve et au sol merveilleusement fertile fut l'eldorado de générations de négociants, de voyageurs, de colons et d'envahisseurs. Les premiers à installer des comptoirs le long de ses rivages sont les Phéniciens, suivis de colons grecs et juifs qui y fondent de florissantes colonies.

L'Espagne demeure pendant des siècles une province de l'Empire romain, jusqu'au 5ème siècle où les Vandales et les Visigoths s'en rendent maîtres. Les nouveaux souverains, bientôt convertis au catholicisme, prennent de sévères mesures contre les Juifs - baptêmes forcés, confiscations de biens, esclavage - , poussant beaucoup d'entre eux à l'exil volontaire.

La montée de l'Islam au 7ème siècle et sa progression fulgurante à travers la presque totalité de l'Asie occidentale et de l'Afrique du Nord atteint la Péninsule ibérique au 8ème siècle. L'arabe devient bientôt la langue prédominante du discours intellectuel à travers tout l'Empire arabe. Par leurs traductions et commentaires des anciens textes, les savants arabes propagent à travers le monde méditerranéen le riche héritage de l'érudition grecque et de la sagesse orientale. Les Juifs participent avec ardeur à cette renaissance du savoir et contribuent à sa diffusion.

Toute la splendeur, tout le faste de l'Orient, toutes les conquêtes intellectuelles du monde hellénique se fondent pour donner naissance à une brillante époque de créativité littéraire et de progrès scientifique. Sous le pouvoir tolérant et éclairé des Califes omeyyades, l'Espagne musulmane atteint une apogée économique et culturelle, attirant de retour sur les rivages de l'Andalousie bon nombre de Juifs qui s'étaient exilés. Le mélange de culture arabe et de culture juive engendre un climat exceptionnel favorisant l'épanouissement du génie créateur et d'incomparables réalisations intellectuelles. Les Juifs participent à tous les aspects de la vie sociale et exercent une grande diversité de métiers et de professions. Ils font commerce de soies et d'épices d'Orient, d'esclaves aussi. Habiles en médecine, ils sont aussi versés dans divers arts et sciences, et sont particulièrement prisés comme traducteurs, interprètes à la Cour et plénipotentiaires.

Les courtisans juifs fraient librement avec leurs homologues arabes, se parent à leur instar de riches vêtements et de turbans incrustés de joyaux, se déplacent dans de somptueux équipages ou à cheval, et rivalisent avec eux en grâce sociale et dans les arts martiaux.

Le renouveau de l'hébreu

La renaissance de la langue et de la littérature hébraïque en Espagne et la fondation de l'école andalouse de poésie résultent directement de ce renouveau culturel. L'adaptation à l'hébreu des formes et de la métrique qu'utilisent les Arabes, et l'imitation du style et des images de leur poésie profane font accéder la langue au niveau littéraire convenant aux panégyriques courtois et à la rhétorique stylisée qui ont la faveur des milieux aristocratiques.

Les poètes juifs tentent de rivaliser d'élégance fleurie avec les poètes arabes dans des couplets qu'ils adressent à leurs protecteurs. Profondément influencés par la supériorité stylistique et la vigueur intellectuelle de la littérature arabe classique, ils composent en arabe plusieurs de leurs ouvrages. Mais ils tirent aussi fierté des splendeurs poétiques de l'hébreu biblique et, par une étude intensive de sa grammaire et de son vocabulaire, le ravivent comme forme viable d'expression littéraire.

L'Age d'Or du judaïsme espagnol, dont la durée s'étend du 10ème au 12ème siècles, a produit une constellation d'érudits, de médecins, de savants, d'astronomes, de poètes et de grammairiens dont l'éclat ne s'est jamais terni et dont la gloire n'a jamais péri.

Cordoue- à l'aube de l'Age d'Or.

Cordoue, la capitale du royaume omeyyade, rivalise avec Bagdad par sa magnificence urbaine et sa brillante civilisation. La Cour royale est la protectrice de poètes et de philosophes, de savants et d'érudits. De nombreux Juifs s'élèvent peu à peu aux positions de puissance et d'autorité dans tous les domaines de la vie politique et sociale, et font figure d'intermédiaires dignes de confiance entre les royaumes arabes et chrétiens.

Hasdaï ibn Chaprout (915-970), médecin érudit et conseiller diplomatique du Calife Abd-ar Rahman III, parvenu à la plus haute position d'influence à la Cour ,use de son ascendant au bénéfice de ses compatriotes juifs. Il favorise l'étude de l'hébreu et encourage poètes et écrivains à composer des oeuvres en hébreu.

Les grammairiens Menahem ben Saruk et Dounach ibn Labrat, des protégés de Hasdaï ibn Chaprout, entretiennent une interminable joute littéraire en vers et en prose sur les formes métriques inventives et l'imitation des genres poétiques arabes. On dit de ces poètes "qu'à l'époque de Hasdaï,ils se mirent à gazouiller".

Grâce à ses nombreux contacts et missions diplomatiques auprès des Cours des empires byzantin et germanique, Hasdaï entend parler des Khazars et du royaume juif qu'ils ont établi au-delà du Caucase, le long du cours inférieur de la Volga. Désireux d'en apprendre davantage et de savoir s'ils appartiennent aux Dix Tribus perdues, Hasdaï charge Menahem ben Sarak, son secrétaire pour l'hébreu,, de rédiger une lettre à l'adresse de roi des Khazars pour l'informer de l'existence des Juifs d'Andalousie et de sa propre position supérieure, et pour lui demander des renseignements concernant son royaume et ses origines. La réponse qui arrive enfin de Joseph, roi des Khazars, raconte la célèbre histoire de leur conversion au judaïsme, deux siècles auparavant, lorsque le roi Bulan avait invité des représentants des trois religions révélées à exposer leurs vues. Réalisant que la foi chrétienne et la foi islamique se fondaient sur le judaïsme, Bulan opta pour la religion juive.

Hasdaï transforme Cordoue en important foyer d'attraction pour les érudits juifs en nommant Moïse ben Enoch, célèbre autorité talmudique qui avait été capturé en mer et racheté par les Juifs de Cordoue, à la tête d'une Académie d'études talmudiques, où son fils Enoch lui succéda.

Cordoue garde sa suprématie jusqu'au sac de la ville par des envahisseurs berbères, les Amoravides, au début du 11ème siècle. Une grande partie de sa population juive se réfugie dans les villes avoisinantes - Malaga, Lucèna ou Grenade. Le Califat omeyyade, sous lequel la culture juive avait fleuri, se retrouve morcelé en petites principautés qui se disputent le pouvoir et tentent en vain de contenir la poussée de la Reconquête chrétienne partie du nord. Cordoue tombe sous la coupe de dynasties berbères- les Almoravides en 1012, détrônés à leur tour par les fanatiques Almohades en 1148, qui forcent les Juifs à choisir entre l'Islam, la mort ou le bannissement . Parmi les familles exilées se trouve celle de Moïse Maïmonide, alors à peine âgé de treize ans, destiné à devenir le plus grand savant et philosophe de son époque.

Grenade la Juive

Grenade,une des plus anciennes colonies établies dès l'antiquité, semble avoir eu une population juive depuis la période de l'exil babylonien . A l'époque de la conquête berbère, le royaume de Grenade compte une grande communauté juive où de nombreux Juifs fuyant Cordoue ont trouvé refuge. Jusqu'en 1090, où les almoravides détruisirent ce qui restait de cette communauté et où la fameuse "Grenade des Juifs" cessa d'exister, la ville fut un important centre d'études juives et produisit d'éminents savants, philosophes et poètes. Samuel ibn Nagrela (993-1060), dit Samuel ha-Naguid, né à Cordoue, y reçoit une solide formation hébraïque et talmudique, ainsi que dans les sciences mathématiques et la,philosophie. Il parle plusieurs langues, possède parfaitement l'arabe et a un beau talent de calligraphe. De Malaga où il s'est installé, il est invité à Grenade et nommé vizir du roi Habbus, puis de son fils aîné Badis dont il appuie la revendication au trône.

En signe de gratitude, Badis donne à son vizir le plein contrôle de son royaume, que Samuel gouverne avec sagesse pendant plus de trente ans, menant de victorieuses campagnes contre le royaume de Séville et ses alliés, ou usant de son habileté diplomatique pour promouvoir ses intérêts politiques. Samuel répand un tel lustre sur les Juifs de Grenade qu'ils lui confèrent le titre de Naguid, ou Prince.

Poète doué , Samuel ha- Naguid compose des poèmes épiques sur la guerre et des poèmes lyriques sur l'amour et l'amitié. Il fait aussi l'éloge du vin , et chante les plaisirs ou les chagrins de la vie. Sa poésie a souvent des accents mélancoliques, notamment dans ses élégies qui pleurent la mort d'un ami ou les souffrances du peuple juif exilé et sa nostalgie de Sion.

Chant d'amour

Le baume est sur son visage et sur le fil de ses lèvres;
Mais, dans ses yeux et sous ses atours, c'est la mort.
Je souris, quand elle est complaisante; elle sourit, quand je me fâche.
Sa complaisance m'excite à moi; et, ma mauvaise humeur l'excite à elle:
Comme si je stimulais Sebi - elle croit, bien à tort,
Etre haïe de lui - à tourmenter ses flancs.

Sur le vin

Prends un verre des mains de Sebi et dis-lui: "Empoigne
Un pichet, cours au tonneau, emplis et apporte."
Car il y a une peine tenace en mon coeur et il y a
Dans le tonneau un baume destiné à guérir ma peine.
Qu'il agisse sur un coeur généreux, il accroît sa générosité;
Sur un coeur pusillanime: il le rend courageux comme un lion.
Il réjouit l'âme attriste et les coeurs lui obéissent
Comme ils font au roi et au prophète.
Dans un verre est ma portion d'héritage; mon verre , tel
Est mon bien-aimé, que j'aime, moi, et dont je suis aimé.
Je veux habiter là où je trouve à boire. J'y demeurerai et mon coeur sera joyeux.

Sur la tombe de son frère

Ah! Me voici de retour, plein de détresse.
Que Dieu soit bienveillant pour toi ,ô mon frère!
Je t'ai enseveli hier
Et aujourd'hui encore, mes pensées sont tout amertume.
Paix à toi ! m'entends-tu
Alors que je t'appelle de toutes mes forces?
Réponds-moi: reconnais-tu
Le langage de ma douleur en mes cris?
Ton être est-il anéanti
Et la source de ton existence est-elle à jamais tarie?
Ta force s'est - elle épuisée au cours de la nuit?
La mienne s'est déjà tout évanouie en pleurs.
Je t'abandonne, ô premier-né de mon père,
Aux soins de celui qui m'a tiré du sein maternel.
J'ai confiance que tu goûteras la ,félicité
Auprès de celui qui est mon espoir.

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La lecture des poèmes de Samuel étant très prisée dans les réunions littéraires ou mondaines, ses fils sont chargés de les recopier
pour les faire circuler parmi les lettrés qui composent le cercle de ses amis. Tout en étant admiré pour son style cultivé et allusif,
pour son talent technique et l' envergure de son répertoire, Samuel ha-Naguid n'a cependant pas la profondeur et la puissance de
ses plus éminents contemporains.

Samuel ha-Naguid manifeste sa parfaite maîtrise de la science talmudique en composant une introduction à la méthodologie du
Talmud et un compendium des halachot qui aura une influence considérable sur les halachistes postérieurs et sera
considéré comme un défi à la suprématie gaonique. Il compile aussi un dictionnaire d'hébreu biblique, Sefer ha-Osher,
"Le livre des richesses"
abondamment cité par les grammairiens et les commentateurs bibliques postérieurs.

Samuel ha-Naguid est en correspondance suivie avec de nombreux érudits de son époque, et entretient des relations amicales avec
les dirigeants de communautés juives en Palestine et en Afrique du Nord. L'éloge funèbre en vers prononcé à sa mort proclame
ses qualités princières. On disait de lui qu'il portait quatre couronnes: celles de la Torah, de l'ascendance lévitique, du haut rang et
, par - dessus tout, de bonnes actions.

Son fils Joseph lui succède au double titre de vizir à la Cour et de Naguid juif. Mais dix ans après , en 1066, les puissants
sentiments antijuifs attisés par les principautés arabes voisines provoquent son assassinat et un massacre des Juifs de Grenade. Sa
famille et beaucoup d'autres membres de la communauté se réfugient dans la ville toute proche de Lucèna, jusqu'à ce que la vie
juive reprenne son cours normal à Grenade.

Grenade est aussi la ville natale de Moïse ibn Ezra (1055-1135), un des poètes les plus prolifiques de l'école espagnole.
Son ouvrage faisant autorité sur la rhétorique et la prosodie hébraïque est une précieuse source pour l' étude de la poésie
hébraïque médiévale. Désespérément amoureux de sa ravissante nièce, donnée en mariage à son frère Isaac, Moïse ibn Ezra
décide de quitter sa ville bien-aimée et de se diriger au nord vers l'Espagne chrétienne.
À suivre

Tiré d'une étude de la Wizo

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- Copyright © 1999: Moïse Rahmani -