"Il était une fois... il était une dernière fois..."

José Garzon est l'un des derniers élèves de l'Alliance à Tétouan.

Il est né en 1963 et habitait le centre-ville. Il n'en a pas moins connu la Juderia où vivaient ses grands-parents. Dans les années cinquante, le nombre des synagogues s'élevait - par décret rabbinique! - à un maximum de quinze. Chaque communauté avait sa synagogue, les Tétouanais ne se mêlant pas aux habitants du Rif. A la maison, on parlait le haketia - le judéo-arabo-espagnol ; dans la rue, l'espagnol; à l'Alliance, le français. Le ladino reparaissait dans les prières, le deuxième soir de Pâque surtout. Les chercheurs du multi-linguisme n'étaient pas encore nés!

Dans les années soixante , la ville comptait cent mille habitants dont six mille juifs; l'école Ruben et Stella Tajouri réunissait quatre cents élèves. Les matières générales se tenaient exclusivement en français, les cours du judaïsme étaient dispensés, à partir de 16 heures trente, au Talmud Torah où les élèves étaient accueillis avec un goûter. José garde un souvenir émouvant de la coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens dans la ville: " Le jour de la Saint-Jean, déclare- t-il, nous allions brûler Judas; le jour de Pourim, les musulmans se déguisaient et les chrétiens brûlaient Haman!" José Garzon a vécu la fermeture de l'école de l'Alliance à Tétouan. A partir de la Sixième, il est interne à l'école de Tanger. Puis il est admis à l'Ecole normale israélite orientale où , dans sa commu nauté scolaire à majorité marocaine, les Tétouanais passaient pour... des naïfs, " parce qu'ils parlaient le plus pur des français, sans un mot d'argot, et se montraient tatillons sur les règles de grammaire qu'ils connaissaient par coeur". Aujourd'hui, José Garzon , l'un des tout derniers élèves de l'école de l'Alliance de Tétouan, est un des pilliers, comme intendant, de la dernière école de l'Alliance, le collège Georges Leven à Paris - c'est-à-dire de la plus récente!-

En lisant le livre de notre regrettée amie Sarah Leibovici (1), qui relate l'ouverture de la première école de l'Alliance, on a envie d'ajouter en préambule "Il était une fois", tant cet événement s'est révélé épique. En témoignant des dernières années de cette école, je commencerai donc par cette même formule :

Il était une fois...Il était une dernière fois...

Adossée aux collines du Dersa et butant sur les pieds du Rif, Tétouan ressemble à un drap de satin blanc négligemment jeté au creux d'une vallée. Son encastrement a toujours nui à son développement urbain et contribué à son isolement. Les deux occupations espagnoles n'ont pas été vécues comme un viol de son intégrité, mais comme une symbiose entre deux cultures soeurs, andalouse et maghrébine. Nous, petits juifs tétouanais, évoluons dans une sérénité quasi biblique, mélangeant nos langages et mixant nos patries sans prendre conscience d'être la dernière génération scolarisée à l'école juive tétouanaise. A la maison, nous parlions espagnol, à l'école le français exclusivement, avec nos grands- parents le Hakétia (2) et enfin, avec les commerçants, un arabe dialectal hybride. Ajoutez à cela l'anglais parfois, l'hébreu et l'arabe littéraire imposés par l'école, et vous comprendrez quel défi était lancé à ces petits enfants.

Culture universelle

Sionistes sans réserve, nous montrions au Maroc et au roi un attachement sans faille. D'un autre côté, c'était la télévision espagnole qui était allumée dans nos foyers et les valeurs républicaines françaises qui nous étaient transmises par nos enseignants. Et tout cela nous semblait naturel!!! J'ai pris conscience de cette appartenance multiple le jour où, lorsque je présentai mon dossier de naturalisation, le fonctionnaire français me dit: " A la case nationalité d'origine, je note marocaine, mais en face de culture, je marque quoi? " Je lui répondis, ne trouvant d'autre formulation plus adéquate: " je suis un enfant de l'Alliance israélite universelle", et c'est ainsi , qu'au ministère de l'Intérieur, dans le dossier d'un Tétouanais, en face de " culture", il y a écrit " universelle"...

Le premier souvenir qui m'a fortement marqué est la disparition de camarades qui, du jour au lendemain, laissaient leurs bancs vacants. Entre nous, on savait. Ils étaient partis soudainement la veille en Espagne, à Caracas ou à Jerez. Jerez n'était pas pour nous la capitale espagnole du vin, mais l'habile déguisement de Eretz, la terre, la terre d'Israël.Il faut dire qu'en cette veille de guerre de Kippour, nos parents nous apprenaient à nous méfier de nos camarades d'école musulmans avec qui nous entretenions pourtant des relations plus qu'amicales. D'ailleurs, ils n'étaient pas dupes, eux qui, dans l'innocence de leurs dix ans, venaient nous attendre à la sortie de la synagogue le Shabbat midi pour notre promenade.

S'inscrire à l'école de l'Alliance n'était pas un choix, c'était une évidence. Ma mère avait été scolarisée dans les anciens locaux situés dans la Juderia (3), ma grand-mère aussi, ainsi que mon arrière grand- mère. Alors, lorsque le dernier directeur, M Isaac Benabou, annonça en 1974 la fermeture de l'école, l'émotion fut vive. Certes, plusieurs solutions avaient été tentées: regrouper les classes ( CE1-CE2,CM1-CM2,6°-5°), ouvrir l'école aux non-juifs..., mais en vain. Du fait du manque d'effectifs, il n'y avait pas d'autre alternative que la fermeture. Comment faire, alors que l'école représentait le centre de notre vie?

L'enseignement très laïc dispensé par nos professeurs, dont certains étaient des coopérantsfrançais, se complétait par une formation religieuse suivie à la Esnoga (4) tous les soirs et par des activités ludiques au Centre culturel français ou espagnol le week-end. Fermer l'école, c'était mettre en péril cet équilibre. De plus, l'Ittihad jouait un rôle social de premier plan . La grande majorité des familles bénéficiaient de la gratuité ou participaient très modestement aux frais. Plusieurs enfants étaient nourris gratuitement et avaient accès au vestiaire.

Un internat à Tanger

Comme pour l'ouverture de l'école en 1862, l'Alliance se trouvait confrontée à un problème qui dépassait sa mission éducative. Et elle l'assuma, faisant valoir le mérite scolaire des jeunes Tétouanais. En effet, parfaitement bilingues, forts en grammaire, en calcul et en hébreu, jouissant d'une réputation d'enfants studieux et disciplinés quoique naïfs, ils avaient marqué les esprits en réussissant régulièrement les concours d'entrée à l'E.N.H.et à l'E.N.I.O. Ainsi pour ma génération ( 1976-77), sur huit candidats admis à l'ENIO, trois étaient tétouanais. La plus étonnante des aventures fut imaginée: ouvrir un internat à Tanger, distante de soixante kilomètres, qui accueillerait une quarantaine d'enfants pour quelques années.

Soixante kilomètres : un monde ! ! !

Tous les dimanches soir ou lundis matin, un vieil autobus nous emmenait vers la ville voisine par une route sinueuse et nous rentrions vendredi midi par nos propres moyens. Si l'autobus faisait défaut, une chaîne de taxis prenait le relais. La séparation avec nos parents fut brutale et certains renoncèrent en cours d'année: les plus jeunes d'entre nous n'avaient pas douze ans ! ! !

Comment ne pas rendre hommage à nos deux maîtres d'internat, M. José Albo, professeur de mathématiques, et MP. Semtob Cohen, professeur de Kodesh et d'hébreu, qui avaient en charge la mise en pratique de notre périple hebdomadaire. Tétouanais d'origine et bénéficiant ainsi de la confiance de nos parents, ils avaient servi dans les écoles d'Iran. Par leur ténacité et leur dévouement, ils rendirent possible le projet de l'Alliance. La rencontre avec nos camarades de la cosmopolite Tanger fut surprenante. Nous étions étonnés par ces jeunes au français argotisé, habillés du dernier chic et à la pratique religieuse disparate. De notre côté, avec notre français si pur qu'il semblait vieillot, nos bootes montagnardes Ouka et notre Hakétia désuet, nous faisions figure de Jebli ( 5). Portant l'osmose se fit rapidement , démontrant de nouveau la capacité émancipatrice de l'Alliance par l'éducation.

Ya Hasra...

Aujourd'hui, alors qu'il ne reste plus qu'une cinquantaine de juifs à Tétouan, l'empreinte qu'a laissée l'école est encore forte. Dans la Juderia, et au centre-ville, n'importe quel passant peut vous indiquer le chemin de la shcuela(7).

Lorsque je retourne à Tétouan et que je m'arrête devant la grande école, aujourd'hui devenus le centre culturel français, je regarde à travers les lourdes portes de fer forgé , la large bâtisse de deux étages, l'immense cours de récréation, un souffle sort de ma gorge et qui forme ces deux mots magiques, intraduisibles, qui témoignent à eux deux de nos souvenirs et de notre nostalgie, cette expression que tout Marocain connaît : Ya Hasra...

( Avec l'aimable autorisation de l'A.I.U.)

(1) Sarah Leibovici, Chronique des juifs de Tétouan, Maisonneuve et Larose, 1984
(2) Haketia: Dialecte parlé dans la zone nord du Maroc, composé essentiellement d'arabe, d'espagnol et d'hébreu.
(3) Juderia: Quartier réservé aux juifs. Il s'agit en fait du nouveau quartier par Moulay Sliman en 1808 et agrandi en 1882 et où les juifs
résidèrent jusqu'au début de ce siècle.
(4) Esnoga; Synagogue en Hakétia
(5) Jebli: Par référence à Djeballa, chaîne montagneuse à proximité de Tétouan. Terme péjoratif qui pourrait se traduire: péquenot.
(6) Rue de la nouvelle Ecole
(7) A Tétouan, l'homme de la rue appelle ainsi les écoles juives ou catholiques pour les différencier des écoles musulmanes dénommées Madrassa.

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