RHODES LA PETITE JERUSALEM

Aperçu historique

Par Léon Alhadeff

DE LA MYTHOLOGIE A LA FIN DU MOYEN-AGE

Entourées de légendes mythologiques, les premières traces historiques de Rhodes, se confondent dans celle des terres riveraines de la Mer Egée, surtout de ce qui est de nos jours la Grèce. Du reste, dès les annales les plus reculées, cette île, comme toutes les autres de la Mer Egée, était assimilée intimement à la civilisation hellénique la plus archaïque, quoique certains historiens prétendent que les Phéniciens y avaient précédés les Grecs, sans toutefois y laisser aucune trace sauf dans l'étymologie du nom.

En effet, dans l'antiquité Rhodes était infestée de serpents, ce qui expliquerait l'origine de ce nom dérivant du mot phénicien "érode" qui signifie précisément serpent. Ceci semble corroborer par la coutume, encore de nos jours, parmi les paysans, de chausser des bottes dans les travaux des champs pour se protéger contre des serpents venimeux.

A cette croyance, les Grecs opposent une autre étymologie par le mot "rodon" = rose, qui a été retenu comme seule véridique, puisque Rhodes est unanimement connue comme "l'île des roses", sans doute par la profusion de cette fleur dans les espèces les plus belles et parfumées. Cela rappelle un hymne composé vers 1927, par un instituteur à l'école de l'Alliance Israélite en hommage au gouverneur Mario Lago (dont la bienveillance envers la communauté juive reste indélébile parmi les anciens), qui commence par ce vers :"Isole delle rose e dei profumi".

Les vestiges, les plus anciens remontent à l'époque Minocéenne récente (du roi légendaire Minos de Crète) aux environs du 15e siècle AEC dans le village de Yalissos (plus connu de notre temps sous le nom de Trianda) à huit kilomètres de la ville. Après la chute de la domination minocéenne, Rhodes devint un puissant royaume indépendant, très prospère et à l'affût du progrès pendant l'âge de bronze. Entre 100 et 1000 AEC, l'île fut occupée par les Doriens du Péloponnèse venant d'Argos. A cette époque remontent des vestiges d'une civilisation remarquable révélée à Lindos, Camiros et Yalissos. Ces villes importantes déployaient leur puissance par une flotte marchande considérable parcourant la Méditerranée, et fondèrent des colonies en Asie Mineure, en Sicile et jusqu'en Espagne, rivalisant avec des concurrents redoutables : les Phéniciens. C'est de cette époque que date l'annexion à Rhodes de plusieurs autres îles tout autour, pour former plus tard ce qui est connu aujourd'hui comme l'archipel du Dodécanèse (1).

Pendant les siècles suivants, Rhodes dut exercer une politique de balance pour sauvegarder son indépendance, par une alternance de traités avec Athènes, Sparte et même la Perse. Plus tard, elle fut alliée à Rome pour faire face aux velléités expansionnistes de Philippe V de Macédoine. En mettant en jeu une puissante flotte, elle aida Rome dans sa guerre contre Antiochus; roi de Syrie.

En 225 AEC, un terrible tremblement de terre détruisit une grande partie de l'île, ainsi que le célèbre colosse (une des sept merveilles du monde) construit en 305 par Démétrius Polieurcete en hommage au dieu Apollon (Soleil), qui dominait l'entrée du port. D'autre part, la concurrence engendrée par la conquête progressive par Rome de la Grèce et de la plupart des îles, et surtout par la construction d'un port franc à Délos, marquait le début d'une longue époque de décadence économique et culturelle.

On ne possède aucune donnée précise quant à la première installation d'une communauté juive dans l'île. D'après quelques vagues allusions, il est présumé que quelques familles s'y trouvaient à la fin de l'époque hellénistique, ce qui est corroboré par des ouvrages historiques de ce temps, notamment ceux de deux grands intellectuels grecs, qui vécurent longtemps à Rhodes: Posidonius, philosophe stoïcien, et le célèbre Apollonius, poète et grammairien. Tous deux enseignèrent philosophie et rhétorique, et furent caractérisés par leur antisémitisme virulent.

La première citation historique de juifs à Rhodes se trouve dans un décret romain renouvelant le pacte d'amitié et l'alliance militaire entre Rome et l'Etat juif sous le grand-prêtre Simon le Hasmonéen en 142 AEC, et faisant allusion aux juifs rhodiens. Le roi Hérode le Grand visita Rhodes plusieurs fois. Sa première visite fut accidentelle. S'étant embarqué à Pamphilie pour se rendre à Rome, son navire faillit sombrer au cours d'une violente tempête et put difficilement trouver refuge à Rhodes. Là il connut une communauté juive réduite à la misère, la ville ayant été pillée et dévastée au cours de la guerre contre Cassius (2ème triumvirat). Après la bataille d'Actium en 31 AEC, Rhodes fut la scène d'une rencontre entre Hérode et Octave (plus tard l'empereur Auguste), au cours de laquelle le roi juif proclama sa loyauté au souverain de sa puissante alliée, ce qui lui valut d'être reconfirmé roi de Judée et de compter sur la protection impériale.

L'histoire de Rhodes sous l'empire byzantin ne présente aucun relief particulier concernant les juifs, probablement à cause de l'hostilité farouche et fanatique des Grecs envers eux dès les premiers siècles de l'ère chrétienne. Du reste, tout porte à croire que, sous la menace permanente de menées antisémites, beaucoup de juifs quittèrent l'île pour des endroits moins hostiles. On note le retour de quelques juifs dès l'occupation de Rhodes par les Sarrasins en 653 sous la conduite de Auawiyah. Ce dernier ayant fait démolir ce qui restait de l'ancien colosse détruit huit siècles avant, toutes les pièces de bronze furent achetées par un marchand juif d'Edessa (Asie Mineure). Les chroniqueurs racontent qu'il y en avait plus de neuf cents charges de chameau. Cependant, l'occupation des Sarrasins fut de courte durée : une première fois de 653 à 656, et une autre de 717 à 718, alternant avec la reprise d'hégémonie par les Byzantins.

Il y a de très rares allusions à une présence juive organisée sous le régime byzantin jusqu'au 12e siècle. Grâce au célèbre voyageur et chroniqueur Benjamin de Tudela (Espagne), qui visita Rhodes au temps de la première croisade, nous apprenons qu'une petite communauté d'environ quatre cents âmes vivait séparée de la population grecque. Pendant la période des croisades, Rhodes était une étape importante entre Byzance, la Palestine et l'Egypte, non seulement servant d'escale à de nombreux navires de toutes nationalités, mais aussi pour participer au ravitaillement des croisés et de nombreux pèlerins.

Le déclin lent mais continu de l'Empire d'Orient devenant de plus en plus inéluctable, Byzance perdit le contrôle de Rhodes une fois de plus en 1204, lorsque des seigneurs locaux chassèrent le gouverneur et prirent le pouvoir jusqu'en 1248. Ensuite, les Génois occupèrent l'île jusqu'en 1261 pour la céder aux Byzantins. L'invasion de l'Asie Mineure par le jeune et puissant Empire Ottoman rendait la situation de Byzance de plus en plus précaire et fragile, mettant en échec les moyens matériels pour contrôler l'immense empire qui avait été le sien. C'est ainsi que sous la crainte d'une occupation turque, qu'ils se sentaient incapables d'éviter, les Grecs permirent aux Chevaliers de l'Ordre Hospitalier de St. Jean de Jérusalem (qui avaient dû quitter les lieux saints en 1270 après l'échec humiliant de la 8e et dernière croisade) de s'installer à Rhodes en 1309.

Dès qu'ils prirent le contrôle de l'archipel, les Chevaliers réalisèrent vite le danger d'une invasion turque à tout moment. Puissamment aidés par les souverains européens, soucieux de mettre un frein à la poussée conquérante des Ottomans, ils entreprirent sans désemparer des travaux gigantesques de fortifications. En peu de temps, des milliers de travailleurs étaient engagés dans la construction de murailles hautes et profondes tout autour de la ville, avec des donjons, des ponts-levis, un immense réseau de passages souterrains, etc., permettant de soutenir des sièges prolongés et rendant la ville presque imprenable. En même temps, l'armement d'une flotte importante assurait la surveillance du trafic maritime et mettait les défenseurs en mesure de faire face à une piraterie de plus en plus redoutable. Au début de leur occupation, les Chevaliers eurent une attitude généralement tolérante envers la petite communauté juive. Les discriminations à son égard, bien que dictées par celles habituellement suivies depuis des siècles dans d'autres pays de la chrétienté, étaient cependant empreintes d'une certaine modération. Le quartier juif (vicus judeorum) était initialement adossé à la muraille à proximité du port, et s'étendit progressivement vers l'intérieur. En dépit d'une ségrégation stricte et un isolement rigoureux, mais grâce à la présence de chevaliers de plusieurs pays (France, Aragon, Castille, Angleterre, Allemagne, Italie), les juifs purent contribuer à une longue période de prospérité économique, et consolider la vie communautaire. Ils étaient en grande majorité d'expression grecque et avaient des noms de famille grecs, car ils provenaient des communautés appelées "romaniotes" créées initialement sous l'Empire Byzantin. Il y avait aussi une minorité de Séfardim, descendants de ceux qui, en 1280, avaient dû fuir les persécutions chrétiennes en Aragon et se réfugier dans l'île.

Dès qu'il monta au trône ottoman en 1451, le sultan Mehmet II s'assigna deux tâches primordiales. La première fut la conquête de Constantinople, qu'il accomplit aussitôt deux ans après, lui assurant le contrôle de toute l'Asie Mineur avec la chute définitive de l'Empire Byzantin. Mais, il restait encore un bastion important de la chrétienté en Mer Egée, qui gênait trop les ambitions expansionnistes des Turcs et se posait en ultime défi à leur hégémonie dans la région. C'est ainsi que, après maints sondages et espionnages qui laissaient espérer une conquête facile, le sultan décida d'entamer une puissante offensive en mai 1480. Au préalable, une flotte importante entourait tous les accès et les approches de la ville. Une attaque massive commençait le 17, pilonnant les murailles avec une forte concentration sur le quartier juif. Après plusieurs semaines de bombardement, les Turcs parvenaient à percer des brèches et à s'infiltrer dans la ville. (2) Grâce à la résistance opiniâtre des défenseurs, secondés vallamment par les juifs, l'invasion échoua ; les Turcs durent battre en retraite et abandonner le siège.

De toute la population, les juifs subirent les plus fortes pertes, tant en vies humaines que dans leurs biens, leur quartier ayant été largement détruit par les bombardements, et leurs maisons ayant été la première proie aux pillages des envahisseurs. Les voyageurs et historiens Ovadià de Bertinoro et Meshullam de Volterra racontent que, malgré les séquelles de la guerre, qui les avaient plongés dans la misère, les juifs subissaient leur sort avec résignation et courage. Apparemment, cette situation était sensiblement atténuée en 1494, d'après le chanoine italien Pietro Casola, qui portait témoignage d'une communauté retrouvant sa prospérité d'antan. Ce ne fut qu'une évolution de courte durée. Après avoir manifesté beaucoup de sympathie à leurs sujets juifs pour leur vaillante résistance à l'invasion turque, les Chevaliers subissaient aussi l'influence contagieuse de la vague d'antisémitisme qui faisait des ravages en Espagne et au Portugal. Suivant à la lettre l'exemple ibérique, les dirigeants catholiues, largement soutenus par la population grecque - très heureuse de pouvoir déterrer la hache de guerre contre les juifs -, lançaient une campagne de diffamation et de dénigrements, les accusants de moeurs dissolues et de conduite scandaleuse, qui risquaient de compromettre l'atmosphère morale parmi la population chrétienne.

En 1501, sous la conduite du grand-maître Pierre d'Aubusson - antisémite fielleux et enragé -, encouragé par le pape Innocent VIII, qui l'avait nommé cardinal avec pleins de pouvoirs, le Conseil des Chevaliers décidait à l'unanimité d'expulser de Rhodes tous les juifs refusant le baptême. Leurs enfants étaient aussitôt séquestrés, baptisés et confiés à des familles chrétiennes. Quelques adultes acceptèrent de se convertir dans l'espoir de temps meilleurs. Plusieurs purent fuir par des embarcations de fortune et trouver refuge à Nice, alors sous la souveraineté sage et bienveillante des ducs de Savoie. De nombreux autres furent torturés et massacrés sous de fausses accusations de trahison au profit des Turcs. Ceux qui restèrent en vie, tout en refusant la conversion, furent jetés dans un puits, où ils moururent de maladie et de faim. Cette stratégie ne mettait pas fin à l'infamie lâche des Chevaliers très chrétiens. La piraterie faisait à l'époque des ravages entre la Grèce et la Turquie. Peu après l'exode d'Espagne en 1492, de nombreux navires transportant des réfugiés juifs vers la Turquie étaient interceptés et arraisonnés par ceux que les Chevaliers tenaient en mouvement permanent autour de Rhodes. A la faveur de ces brigandages, 2000 à 3000 exilés juifs furent capturés, traînés en esclavage dans l'île et soumis aux travaux forcés pour la reconstruction des fortifications détruites par la guerre. Conscientes de cette situation inhumaine, les communautés juives de la Mer Egée recueillaient des sommes importantes pour payer les rançons demandées par les tortionnaires chrétiens pour la libération des esclaves. Beaucoup d'entre eux furent ainsi récupérés et aussitôt acheminés vers la Turquie, où ils recevaient un accueil des plus généreux.

SOUS L'EMPIRE OTTOMAN

L'échec subi par les Turcs en 1480 ne les avaient point dissuadés de leur ambition de conquérir Rhodes, désormais le bastion de résistance chrétienne le plus puissant en Mer Egée. Dès son accession au trône ottoman en 1520, le sultan Suleiman II le Magnifique s'imposa comme première tâche importante la conquête de toutes les îles contrôlées par les Chevaliers.

Dès 1522, ayant mis en place une flotte importante et une puissante armée, il déployait le siège autour de Rhodes et, aussitôt après, entamait le débarquement sur plusieurs points de la côte et le pilonnage des fortifications. Submergés par la supériorité numérique des attaquants (les historiens font état de plus de deux cent mille hommes), les Chevaliers renonçaient de poursuivre un combat sans espoir et acceptaient l'ultimatum de se rendre contre la vie sauve. Après les souffrances subies sous les tortionnaires chrétiens, les juifs accueillirent les Turcs en libérateurs. Tous ceux qui avaient acceptés le baptême sous la contrainte furent heureux de revenir à leur foi primitive. De nombreux enfants séquestrés et baptisés, désormais adultes et n'ayant pas oublié leur origine, réintégrèrent la communauté.

Depuis que l'Empire Ottoman s'était imposé sur l'Egypte en 1517, Rhodes avait acquis une position de premier plan, servant de point de liaison, dans les rapports commerciaux, entre la Turquie et les Balkans d'une part, et tout le Proche Orient de l'autre. Des comptoirs commerciaux, entre la Turquie et les Balkans d'une part, et tout le Proche Orient de l'autre. Des comptoirs commerciaux s'étant développés tout au long des côtes orientales de la Méditerranée, avec une participation appréciable de marchands juifs, Rhodes se trouva vite dans une excellente position pour profiter de cet essor international.

Aussitôt après la conquête de Rhodes, et poursuivant dans l'attitude bienveillante de ses prédécesseurs envers les juifs exilés d'Espagne, le sultan Suleyman II prenait des mesures spéciales pour promouvoir et développer leur établissement dans l'île. Par un firman (décret) conçu à leur seule intention, il promulguait des dispositions exceptionnelles à leur avantage, entre autres : - octroi de logement gratuit à tout nouvel immigrant ;
- autonomie dans l'administration interne de la communauté et de ses institutions ;
- exonération fiscale à tous les membres de la communauté pour une période de cent ans ;
- facilités pour la construction de synagogues et d'un cimetière ;
- liberté à la communauté de collecter des fonds pour son administration et pour financer ses oeuvres de bienfaisance.

Sous l'attrait d'une législation aussi généreuse, de nombreux juifs, principalement Sefardim, affluèrent d'un peu partout en Turquie et aux Balkans. En peu de temps, une organisation communautaire bien structurée était montée de toutes pièces et veillait à assurer une existence harmonieuse à tous ses membres. Initialement, les nouveaux immigrants se heurtaient à une attitude empreinte de réticence, voire même d'hostilité, de la part des membres de l'ancienne communauté, qui s'était regroupée après l'expulsion des Chevaliers. Il y avait des divergences profondes entre les deux ethnies. D'abord linguistiquement, les Romaniotes (ainsi se dénommaient les juifs sous l'Empire Byzantin), qui s'exprimaient en Grec, alors que les Séfardim restaient attachés à leur ladino. La pratique du culte religieux était une autre pierre d'achoppement, surtout la liturgie, ainsi que la prononciation de l'Hébreu. Les Romaniotes s'étaient pendant des siècles imprégnés de l'influence ashkénaze à travers les communautés allemands et austro-hongroises, tandis que les Séfardim s'étaient, depuis très longtemps en Espagne, attachés à des styles, traditions et coutumes diamétralement distincts.

Quant à l'interprétation des prescriptions bibliques et talmudiques dans la vie courante, les divergences étaient aussi très accentuées. Les Romaniotes demeuraient fidèles à l'école des Tosafistes aux tendances rigides (notamment marquées par rav Yaacov Tam au 12e siècle (petit-fils du célèbre rabbi Shlomo Yishaki ou Rashi); par contre, les Séfardim suivaient l'orientation plus souple tracées par rabbi Moshé ben Maïmon (Maïmonide), également au 12e siècle, et ensuite entièrement suivie en Péninsule ibérique.

L'ensemble de ces discordances et quelques autres, maintint un fossé entre les deux groupes pendant quelques décades. Mais graduellement un rapprochement s'imposait inéluctablement, surtout à cause de l'affluence, pendant longtemps, de nouveaux immigrés séfarades, ce qui leur assura, en peu de temps, une large prépondérance numérique. En outre, en conséquence directe du même phénomène à travers la plupart des communautés de l'Empire Ottoman, les caractéristiques des anciennes communautés romaniotes s'estompaient sous la marée irrésistible du séfardisme plus évolué, dans une société plus prospère. A l'exception de Salonique - restée sous la forte influence des juifs des empires centraux - cette évolution assurait en peu de temps l'homogénéisation de toutes les communautés turques et balkaniques sous le mode de vie et la pratique du culte religieux séfarade, avec le Ladino comme seule langue commune à tous. C'est depuis cette fusion intime que les juifs de Rhodes amorcèrent, dès la fin du 16e siècle, sous la coupe bienveillante des dirigeants d'Istambul, une ère de grande prospérité, aussi bien sous l'angle économique et social que, surtout, dans le développement de la culture.

En un laps de temps relativement bref, la communauté de Rhodes se mettait - toute proportion numérique gardée - au diapason de ses aînées à Izmir, Istanbul et Salonique, à tel point que, pendant longtemps, elle se distinguait par l'épithète admirative de "petite Jérusalem".

De nombreuses personnalités religieuses marquèrent la vie de cette communauté depuis sa restructuration jusqu'à la fin du dernier siècle. Parmi les plus célèbres on note : Yéhouda ibn Verga, Mochè Boussal, Yehiel Bassan, Yéhouda Mochè Franco (Rishon le-Zion), et plus récemment la longue lignée de rabbins de la famille Israël. Quatre synagogues rassemblaient la communauté les shabbat, les jours de fête et de deuil. Même les jours de la semaine, ceux qui n'étaient pas astreints par les nécessités professionnelles ou autres tenaient à assister à la téfilà, la minhà et à l'arvit. Le kaal Gadol, construit sous le régime des Chevaliers, fut le seul jusqu'à la construction du kaal Shalom en 1593. Il y eut ensuite en 1865 le kaal Camondo et le Tikoun Hatzot (keila de los ricos). Il y avait, en outre, des petites synagogues familiales (Hanan, Franco), des midrashim et des yechivot, où se réunissaient des hahamim pour étudier et disserter. La plus ancienne yeshiva date du 17e siècle; elle fut créée par la famill Israël ; une autre fut fondée en 1850 par rav Moshé Ménaché, dont le fils Boaz Effendi fut nommé juge au tribunal du gouvernement turc.

Rares étaient les juifs qui ne pratiquaient les offices religieux et observaient le shabbat et les fêtes régulièrement. La ferveur religieuse était sincèrement et avec conviction ressentie par tous, et se manifestait autant à la maison qu'à la synagogue. Mais souvent la croyance religieuse était doublée de superstition, qui se manifestait par des coutumes dont on ignorait la moindre explication de fond ou d'origine. Quelques-unes parmi les plus courantes : - La dulce. Sans régularité de date, des rabbins déterminaient qu'un jour et à un moment connus par eux seuls, un courant
dangereux (ou mortel) parcourait l'eau potable de toute la ville. Ils informaient la communauté par crieur public
(pregon) qu'il fallait s'abstenir d'en consommer pendant une heure bien précisée.
- La nouscà (amulette). Un bout de papier avec des mots sacrés ou cabalistiques, enveloppé de tissu cousu
hermétiquement, qu'on portait pendu au cou sous le vêtement, pour se prémunir contre des dangers ou des maladies, ou
pour chasser le "mauvais esprit" (3)
- Nazarlik. Perles de verroterie de couleur bleu-ciel (boundjouk navi), qu'on faisait porter surtout aux enfants en bas âge
pour les protéger contre le mauvais oeil (ayin ara).
- Kapara. Ceux qui guérissaient d'une maladie grave faisaient sacrifier une volaille ou un agneau, dont le shohet
aspergeait le sang sur la porte du domicile du malade. Souvent, aussitôt rétabli, le malade troquait son prénom contre
celui de Raphaël (en Hébreu : guéri par Dieu). J'ignore s'il y avait une contrepartie de cette coutume pour les femmes.
- Dans les rares cas de maladie psychique ou mentale, contre lesquels la médecine s'avérait impuissante (la psychiatrie
était inconnue à l'époque), on pratiquait la "seradoura". Le malade était enfermé dans une pièce pendant plusieurs jours,
plongé dans une obscurité totale, isolé de tous contacts extérieurs. Pendant cette claustration, il recevait la visite
quotidienne d'un vieillard ou d'une vielle femme, qui lui faisait des incantations (pricanti) en s'adressant à des êtres
imaginaires dans l'au-delà, qu'on dénommait communément "los de abacho" ou de "los buenos de mosotros", en les
suppliant de quitter l'esprit du malade.
- Après les obsèques au cimetière, il fallait se laver les mains à une fontaine ad-hoc.
- On s'exposait à un danger en passant sous une échelle ; il fallait la contourner.
- On ne pouvait pas manger des oeufs sans sel, sauf pendant les jours de deuil familial. De même, un oeuf cuit, dur, devait
être coupé et pas être entamé entier.

La communauté était toute concentrée au nord de la ville, à l'intérieur des murailles, jusqu'au début de ce siècle. Les hommes étaient pour la plupart, occupés dans le commerce et dans l'artisanat : marchands, boutiquiers, agents de change (saraf), tisserands, tailleurs, cordonniers, savetiers, bijoutiers, distillateurs de vin et eau-de-vie, ferblantiers, ferronniers. Personne ne vivait dans les villages, ni travaillait dans l'agriculture ou l'élevage.

Sous le régime ottoman, en tant que minorité étrangère (non musulmane) tolérée (dhimmi), les juifs étaient - sauf rares exceptions dans la capitale - exclus de toutes charges publiques, d'autant plus que leurs affaires intérieures étaient réglées au sein de la communauté, qui disposait de son propre tribunal (bet-din) et de ses écoles (talmud-torà). La vie communautaire était rassemblée autour des synagogues, sur une surface relativement exiguë pour une population qui oscillait entre trois et quatre mille âmes au début de ce siècle. Tout le commerce était concentré au vieux marché dans un périmètre entre les quartiers turc et juif et le port. La plupart des Grecs vivaient hors des murailles (maraches) et dans les villages. A cause de cette concentration, tous les juifs se connaissaient et se traitaient avec familiarité. Il y avait beaucoup d'animation dans tout le quartier. Dès l'aube, le shammash de chaque synagogue parcourait les rues pour annoncer l'heure de la téfilà ; pendant le mois d'elloul, il passait encore plus tôt pour appeler aux selihot, suivies de la tefilà. En dehors des heures d'écoles, les enfants jouaient dans les rues. Des marchands ambulants offraient des limonades, des friandises ou des fruits secs. Les veilles de shabbat et des fêtes, les mendiants faisaient la tournée du quartier ; les juifs ne mendiaient que parmi leurs coreligionnaires. L'aumône était consentie comme un devoir sacré ; personne ne se soustrayait à la tsedakà.

Le shabbat et les grandes fêtes étaient célébrées avec faste et solennité, aussi bien à la synagogue qu'au foyer. Même les familles de conditions modestes (c'était la majorité de la population) avaient à coeur de marquer ces journées par des réjouissances empreintes de joie de vivre et de grande espérance dans la bonté divine pour des jours meilleurs dans l'attente du messie. Il y avait chez tous, un art de joindre le folklore au culte religieux. C'est ainsi qu'à Soucot chaque famille disposant d'un jardin ou d'une cour, montait sa propre succà. On y travaillait d'arrache-pied après avoir acheté les branches de myrte et de palmiers aux paysans turcs, en décorant l'intérieur par des guirlandes, des maguen-David et des lampions. Au Seder de Pessah, la Hagaddà était lue en Hébreu et en Ladino; chaque passage était expliqué par le père de famille à l'intention des enfants. Pourim était l'occasion des plus grandes réjouissances de l'année ; Outre la méguila à la synagogue, on lisait le "Mi camoha (version poétique de rabbi Yehoudà ha-Levy), au cours du banquet du premier soir évoquant les péripéties épiques de Mordehai et Esther et de la pendaison d'Aman a-rachà. Pendant les deux journées, tout le quartier était en liesse ; la cay-antcha (place principale) était remplie d'enfants autour de marchands et de jeux, avec vente de friandises, de pistolets et de pétards. Des calèches faisaient des promenades à prix réduits.

Limitée au stade rétrograde et exigu du talmud-torà pendant presque quatre siècles, l'instruction de la jeunesse entamait un essor décisif vers le monde moderne vers la fin du 10e siècle, grâce à l'action constructive et vivifiante de l'Alliance Israélite Universelle. Fondée à Paris en 1860, au lendemain des affaires de meurtre rituel de Damas, Rhodes et autres villes des Balkans, surtout dans le but de combattre le sous-développement dans les communautés d'Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient, ainsi que de l'Empire Ottoman, cette institution engageait son action à Rhodes grâce à la générosité de deux mécènes : Joseph Notrica, banquier membre des plus anciennes familles de la ville, et le baron Edmond de Rothschild, qui finançaient la construction de deux grands bâtiments près du kal Gadol pour servir d'écoles de filles et de garçons. Ce fut un événement d'importance capitale, qui ouvrait à la jeunesse la voie vers le monde extérieur et à son émancipation vers une vie meilleure. Initialement, les écoles de l'Alliance furent structurées selon les critères d'instruction publique en France, avec le Français comme langue de base. Le corps enseignant provenait principalement de l'Ecole Normale de l'Alliance à Paris ; la plupart des instituteurs étaient originaires de Rhodes ou de Turquie. Une partie des programmes était réservée à l'Hébreu, limité au début aux seules matières du culte religieux. Outre les activités des synagogues et des écoles, la communauté déployait un effort considérable àpromouvoir l'action humanitaire et sociale par des associations à caractère spécifique : Ozer-Dalim, Bikour-holim, B'nai-Brith, auxquelles adhéraient la plupart des notables.

Il y avait dans la population un engouement de s'instruire et d'apprendre autre chose que l'héritage biblique et talmudique, et de s'ouvrir vers l'extérieur pour sortir du sous-développement. C'est ainsi que, dès la fin du 19e siècle, la presse prit une place importante dans la vie communautaire. Par son envergure numérique modeste, la communauté de Rhodes ne pouvait guère se permettre un organe de presse propre ; mais on pouvait assouvir la soif d'information sur le judaïsme dans le monde et plus tard sur le sionisme, grâce à plusieurs publications éditées en ladino et en caractères Rachi au sein d'autres communautés bien plus importantes, parmi les principales ; El Judio à Sofia, El Tiempo et El Jugueton àIstanbul, la Boz de Oriente à Izmir, la Vara à New York. En outre, de nombreux ouvrages de la littérature populaire occidentale, traduits en Ladino étaient accessibles à tous. Ces changements décisifs dans les moeurs, doublés d'une poussée irrésistible d'émancipation et de progrès, ne manquaient pas de stimuler, parmi la nouvelle génération, des ambitions d'accéder à une vie meilleure dans un monde occidental en pleine évolution économique et culturelle. En outre, l'acheminement - lent mais irréversible - de l'Empire Ottoman vers le déclin, déclenchait une grande vague d'émigration, surtout vers les Etats-Unis, et plus tard en Amérique du Sud et dans les colonies d'Afrique. En quelques années, la communauté juive de Rhodes se trouvait réduite d'une grande partie de sa jeunesse.

A l'apogée de sa puissance, le régime ottoman est toujours pour les juifs un traitement privilégié empreint d'une large tolérance, et excluant des discriminations touchant les autres minorités étrangères. Cette situation amorce un revirement après la folle aventure de Sabbetaï Tsevi en 1665. Depuis lors, l'attitude des autorités à leur égard devint de plus en plus circonspecte, parfois même teintée de méfiance, mais sans qu'il y eut jamais d'hostilité générale caractérisée. Le changement se manifestait surtout à l'échelon local des villes parmi la population. Le drame du faux messie porta une atteinte sérieuse à l'estime dont jouissaient les juifs parmi leur entourage turc. Progressivement, à la méfiance s'ajouta la dérision, et même la volonté d'humilier. A l'occasion d'incidents fortuits à caractère individuel, même le vocabulaire se dégradait, et il devenait courant de traiter les juifs de corkak yahoudi (juif poltron), "tshoufout" (lâche) ou de "baîrakais millet" (nation sans drapeau). Ce revirement d'attitude parmi les Turcs ne tarde pas à ouvrir une brèche dans les relations entre les juifs et la majorité grecque. Ayant été jusque-là, freinés par les autorités, d'une hostilité ouverte dictée par un antisémitisme séculaire viscéral et fanatique, les Grecs se crurent soudain permis de donner libre cours à leur haine anti-Juive, surtout que ce sentiment se trouvait doublé par une animosité envenimée par la concurrence inévitable dans les activités économiques entre les deux communautés. Confrontés à une atmosphère troublée sur des fronts, les juifs devaient faire preuve de modération et éviter le développement du moindre conflit pouvant dégénérer en affrontement violent, surtout avec les Grecs, toujours à l'affût du moindre prétexte pour déclencher des bagarres. Néanmoins, et malgré les appels à la prudence des rabbins et des dirigeants communautaires, des heurts - souvent dramatiques - devenaient inévitables. Les chroniques de l'époque, tant dans les annales locales que par des visiteurs étrangers, évoquent de nombreux incidents. Deux exemples, parmi les plus graves, suffisent pour illustrer la dégradation des relations entre les trois communautés.

En 1739, à la suite d'un litige apparemment banal, une bande de voyous grecs pénétrait dans un talmud-torà et massacrait plusieurs des étudiants, parmi lesquels le fils du rav Yedidià Shemuel Tarica, devenu plus tard grand-rabbin. Malgré le grave retentissement parmi toute la population, les protestations de la communauté juive se heurtèrent à la quasi-indifférence des autorités locales, qui liquidèrent l'incident par des condamnations insignifiantes. Outre la perte de faveur qu'avaient subie les juifs, la proportion numérique prépondérante des Grecs (plus de 80% de la population de toute l'île), et la corruption répandue parmi l'administration turque, jouaient à leur désavantage.

Un événement encore plus grave en 1840 vint confirmer le caractère durable de cet état de choses. A l'instar de ce qui se produisait fréquemment dans la plupart des pays de la chrétienté depuis le Moyen-âge, la communauté juive de Rhodes eut aussi à souffrir d'une affaire de meurtre rituel, qui sema la terreur parmi ses membres. Ayant toujours redouté la concurrence des juifs dans les affaires, des commerçants grecs saisirent une occasion inattendue pour se venger de la manière la plus sordide et lâche. En provenance de Turquie, un marchand juif vint à Rhodes pour vendre des marchandises. Voyant en lui un concurrent dangereux, quelques Grecs se concertèrent pour tramer un complot visant l'ensemble de la communauté juive.

Quelques jours avant Pourim, on faisait courir le bruit qu'un enfant grec avait disparu de son quartier. Quelques jours après, prétendant que toutes les recherches n'avaient pas abouti, on ajoutait que l'enfant avait été kidnappé par un marchand ambulant juif qu'on voyait souvent dans les quartiers grecs. Le moment était propice pour ourdir ce complot. On approchait de Pessah et la calomnie était répandue depuis des siècles que les juifs employaient du sang chrétien pour la préparation de la matsà. Aussitôt alertée sous couvert de cette fable, la police s'empressa d'arrêter le juif incriminé et de le soumettre à un interrogatoire pour lui faire avouer le forfait. Faute d'y parvenir, les sbires turcs procédaient à la torture ; sous la menace de la pendaison, ils parvenaient à extorquer un aveu, non seulement du meurtre de l'enfant, mais aussi de l'implication des dirigeants de la communauté dont émanaient les directives du crime. Sans plus attendre, la police se rouait sur le quartier juif, arrêtait le rabbin Yaacov Israël et plusieurs notables, et les emprisonnait dans des cellules séparées. Ne parvenant pas à obtenir de nouveaux aveux, le Vali (gouverneur) Youssouf Bey, alerté, prenait des mesures draconiennes contre toute la communauté.

Le quartier juif aussitôt isolé, tous les habitants se voyaient interdire le moindre déplacement. Pendant plusieurs jours, il fut interdit aux juifs de se procurer même l'essentiel pour la nourriture. Pour aggraver cette situation, deux anciens juifs, convertis suite à une condamnation au harem par le rabbinat, trouvaient l'occasion de se venger, en apportant témoignage sur le meurtre, quoique sans aucune preuve tangible, mais uniquement en soutenant la fable du sang chrétien dans la matsà. Cependant malgré toutes les recherches et les perquisitions les plus minutieuses, la police ne parvenait à relever le moindre indice. Entre-temps, tous les juifs arrêtés restaient en prison, dans l'attente d'autres dispositions que les autorités locales avaient sollicitées du gouvernement central à Istanboul.

Coïncidence troublante, presque en même temps, en février 1840, s'ouvrait à Damas, en Syrie - également partie de l'Empire Ottoman, - une autre affaire de meurtre rituel, tramée par des moines d'une mission catholique française. Décidément, malgré la profonde hostilité réciproque depuis le schisme de Byzance en 1053 sous le pape Léon IX, orthodoxes et catholiques se donnaient la main, se trouvant unis dans une même haine viscérale contre les juifs, boucs émissaires par excellence, destinés à subir toutes les avanies que leur doctrine corrompue pouvait leur inspirer. En pleine époque d'émancipation du judaïsme après des siècles d'antisémitisme féroce dans le monde chrétien, les deux affaires suscitaient une vive émotion parmi toutes les communautés juives d'Europe.

Sur l'initiative du célèbre mécène Moses Montefiore à Londres, quelques notables juifs anglais et français (dont l'éminent Adolphe Crémieux) se concertaient sur des moyens de mettre fin à cette nouvelle vague d'antisémitisme. L'appui demandé au gouvernement britannique de Lord Palmeraton traînant en longueur, alors que de nombreux juifs innocents croupissaient dans des geôles turques à Rhodes et à Damas, les dirigeants communautaires décidèrent d'agir seuls.

En septembre 1840, Montefiore, Crémieux et quelques-autres se rendaient à Istanbul. Après des démarches laborieuses auprès du Pemier Ministre Mehmet Rachid Pachà, Montefiore était reçu par le sultan Abdoul Medjid, auquel il présentait un message du gouvernement anglais. Très embarrassé, le sultan déclarait tout ignorer des deux affaires, au grand trouble de son Premier ministre qui, lui savait tout. Sur sa demande expresse, une enquête sérieuse engagée immédiatement parmi les Immans de la cour rassurait le monarque sur l'interdiction qui est faite aux juifs par la loi mosaïque de consommer, non seulement du sang humain, mais même du sang animal, et que, de ce fait, les accusations portées sur des juifs notoirement très pratiquants ne pouvaient relever que de basses calomnies. Aussitôt après, sur ordre du sultan, par un firman (décret) solennel, le gouvernement d'Istanbul décidait la libération immédiate de tous les prisonniers à Rhodes et à Damas, et la punition des auteurs des fausses accusations.

Les esprits s'étant calmés, et les chrétiens antisémites ayant reçu une leçon humiliante, les juifs de Rhodes pouvaient vaquer à leur vie paisible comme auparavant. En gardant désormais un contact permanent avec la grande communauté d'Istanbul, dont les dirigeants entretenaient d'excellentes relations avec la cour impériale, ils pouvaient, après cette expérience douloureuse, mieux veiller à se prémunir contre toute nouvelle action insidieuse. Après le drame de 1940, aucun nouvel incident important ne vint perturber la coexistence pacifique entre les trois communautés de l'île jusqu'à la fin de l'hégémonie turque en 1912.

.... fin de la première partie

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