DES CONTES QUI SE RESSEMBLENT

Henriette Azen

Mon père me contait en judéo-arabe l'histoire d'un jeune homme qui survécut malgré les conditions mortelles dans lesquelles il avait dû passer une nuit afin de gagner un peu d'argent. Ce jeune homme était pauvre, il avait une vieille mère à nourrir. Un jour il rencontra un homme qui le mit au défi de passer une nuit entière dans un bassin plein d'eau où l'on amenait des bestiaux pour les abreuver. « Si tu passes toute la nuit dans l'abreuvoir, lui dit cet homme au coeur de pierre, je te donnerai de l'argent et tu vivras à l'aise le restant de tes jours ».

L'offre était alléchante et pour ne plus vivre dans la misère, le jeune homme accepta de passer la nuit dans le bassin. Quand il en parla à sa mère, elle essaya bien de l'en dissuader mais le jeune homme lui répondit : « je dois saisir cette offre qui m'est faite pour en finir avec la pauvreté de chaque jour. Ce soir je passerai la nuit dans le bassin ».

Or c'était l'hiver. Le froid était tel que l'eau avait gelé et le jeune homme s'étendit sur un lit de glace. Sa malheureuse mère, angoissée à l'idée que son cher fils pourrait mourir de froid, prépara un kanoun1) qu'elle remplit de charbon de bois. Elle l'alluma comme elle avait coutume de le faire pour faire cuire les aliments et se munit d'une provision de charbon afin d'entretenir le feu toute la nuit. Animée de son grand amour maternel, elle passa toute la nuit assise devant son fourneau tout près du bassin et entretenait les braises dans son kanoun. Elle espérait que son fils profiterait un peu de cette chaleur. Elle lui parlait tout le temps pour tenir son esprit éveillé et l'encourageait à tenir bon. Les heures passèrent difficilement. Quand le jour parut, les premiers passants intrigués, s'approchèrent et furent émerveillés de constater combien l'amour d'une mère avait sauvé son fils d'une mort certaine.

Le méchant homme arrivé en ce lieu s'écria : « C'est la chaleur entretenue par cette vieille femme qui a permit à ce jeune homme d'être encore vivant ce matin. Je ne lui donnerai aucun argent ». La foule qui s'était rassemblée autour d'eux hua le méchant homme et l'obligea à en référer au cadi (juge) de la ville. Celui-ci rendit un jugement équitable, disant au récalcitrant : « Ce n'est pas cette infime source de chaleur qui a opéré le miracle. Tu vas t'acquitter de ta dette envers ce jeune homme courageux en lui donnant l'argent que tu lui as promis ». Et tous se réjouirent.

Au cours d'un de nos ateliers de judéo-espagnol qu'anime le professeur Haïm Vidal Sephiha au Centre Rachi, ce conte judéo-arabe que je venais de citer, provoqua deux résonances presque simultanées. Le professeur laissa d'abord s'exprimer notre amie Léa Sasson qui raconta en judéo-espagnol : « Esta notche en las yeladas, manyana entre las byen kazadas2 ». Il faut être là pour apprécier l'intérêt de nos rencontres hebdomadaires et comment l'intervention de chacun contribue à sauver des souvenirs. Quand elle eut terminé, Vidal nous dit : « Il y a un conte semblable à propos du roi Salomon. Voyez mon livre de contes judéo-espagnol : « Du miel au fiel » pages 35 à 37 : La chandelle ».

Voici ce que nous conta Léa

Un jeune homme très épris de sa bien-aimée dut subir une épreuve imposée par le père de la jeune fille. Cet homme dit au prétendant : « Si tu veux épouser ma fille, il te faudra passer la nuit tout nu sur la place du village ». Il faisait très froid et le père espérait que le prétendant de sa fille ne survivrait pas. Avec ce temps glacial, le jeune homme grelottait. Soudain il aperçut une flamme qui brillait au loin derrière une vitre. Il tendait les mains dans cette direction avec l'illusion de les réchauffer. Il pensait à son aimée et cela lui donnait un surcroît d'énergie pour résister au froid intense de cette longue nuit. Au petit matin, ajouta Mazal soeur de Léa, la jeune fille accourut avec des couvertures pour réchauffer son amoureux transi. Mais le père intransigeant prétendit que la flamme avait réchauffé le jeune homme. « C'est impossible ! » jugèrent tous les témoins qui s'étaient rassemblés en ce lieu. Le père fut bien obligé de revenir sur les préjugés qui l'indisposaient vis-à-vis du jeune homme. Le mariage fut décidé et célébré peu après, à la grande satisfaction de nos deux amoureux.

Après avoir entendu ce conte judéo-espagnol de Léa, le professeur enchaîna en nous contant ce que Salomon imagina pour démontrer à son père le roi David que celui-ci avait commis une injustice.

En relisant le texte de Haïm Vidal Séphiha, je suis émerveillée de constater comment un conte biblique ayant traversé les âges s'est perpétué dans la tradition judéo-arabe que m'a transmise mon père, car en ce qui concerne le jugement rendu par le roi David, c'est à peu de choses près le même conte : 1, Le jeune homme passe la nuit dans l'eau par temps froid pour gagner un peu d'argent. 2, Sa mère se tient au bord de l'eau, allumant une chandelle. 3, Au petit matin le riche marchand refuse de payer au jeune homme l'argent promis, en prétendant que la chandelle a réchauffé le jeune homme. La différence se situe quand les deux hommes se rendent chez le roi David qui donne raison au marchand. Quand le pauvre jeune homme rencontre Salomon qui ne règne pas encore et lui raconte ce qui est arrivé, Salomon lui promet de faire revenir son père sur sa décision.

Et pour cela que fait-il ? Quelques jours après, il dit à son père : « Demain j'invite des amis à manger ». Le roi David donne des ordres pour que tout soit prêt le jour suivant. Mais Salomon se rend aux cuisines et demande aux servantes de l'aider à rendre la justice. Il les prie d'allumer les foyers, mais de poser les casseroles non pas sur le feu, mais sur le sol à côté du feu.

Le jour venu, le roi David se rend aux cuisines. Il est bien surpris de ce qu'il voit et sermonne les servantes en criant : « Le repas n'est pas encore prêt, alors que mon fils et ses amis arrivent ». Les servantes s'excusent en disant au roi que c'est son fils Salomon qui leur a dit de faire cela. Survenant au même moment, le sage Salomon dit à son père : « Ne t'irrite pas, mon père, les plats sont certainement prêts puisqu'ils se trouvent à côté du feu ». Et le roi David prononce à ce moment-là ce qu'il aurait dû exprimer quand il eut à juger une histoire semblable : « Qu'est-ce que tu racontes ? les plats cuits près du feu ? Ils sont tout froids, alors qu'ils seraient bouillants sur le feu ».

A ce moment Salomon lui rappel que ce n'est pas une chandelle entretenue par la mère qui a pu réchauffer son fils qui a passé la nuit dans l'eau. Le roi David se rend alors à l'évidence, comprend qu'il a commis une injustice qu'il promet de réparer.

La sagesse populaire et l'impartialité rendraient-elles les hommes meilleurs ? Ou faut-il que les plus faibles subissent des épreuves difficiles pour qu'aux yeux des autres, jaillisse la lumière qui éclaire leur jugement.

Heureusement dans les contes : Tout est bien qui finit bien.

Henriette AZEN

1 Kanoun : terme arabe pour désigner un fourneau en terre cuite.

2 Traduction : « Cette nuit dans les glaces, demain parmi les bien mariées ». « Du miel au fiel » de Haïm Vidal Séphiha. Edition Bibliophane

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