BE YAD HAZAKA

Malka Levy

ESTOU NOU ES OUNA KONSEJIKA, MA POUDIA SER OUN TCHIKO KUENTO DI PESSAH.

Ceci n'est pas une blague, mais pourrait être digne d'un petit conte de Pessah… Après l'indépendance du Congo belge et pendant la courte durée de celle du Katanga, les événements entre l'armée katangaise et l'O.N.U. provoquèrent, durant un temps, la raréfaction de marchandises de première nécessité, ce qui obligea le gouvernement à distribuer des tickets de rationnement pendant une période. Je me souviens de la fois où j'ai trouvé un choix de liqueurs. Je les croyais « mahpoul » ! Quelle ne fut mon désappointement, lorsque j'en vis ailleurs et compris que FOURCROYKAT avait inondé le marché de bouteilles sorties de sa fabrique locale. Le choix d'articles à vendre étant limité, les épiceries remplissaient leurs rayons de ces bouteilles et de boîtes de conserves contenant de la confiture. Etait-ce de pastèques ou de tomates ? Les commerçants importaient, dès qu'ils le pouvaient, l'un ou l'autre article. Quand nous apprenions qu'il y avait un arrivage dans tel ou tel magasin, nous nous empressions d'y aller : c'était le déferlement. S'il s'agissait de pulls, par exemple, nous en choisissions plusieurs de couleurs différentes, au risque de se retrouver toutes les copines à un « thé » avec le même vêtement. Mais qu'importait ! Nous préférions cela, plutôt que de les rater. - « Comment tu ne l'as pas su ? Si tu y vas demain, il n'y en aura peut-être plus. » Nous achetions tout et n'importe quoi à E'ville : « todo lo ki topavamous, para buenou ki si topi ! » Nous avions peur de manquer de quoi que ce soit. Aussi achetions-nous en prévoyant des besoins futurs dans le pays où nous nous installerions : - « cela nous évitera des frais à venir », pensions-nous. Ces achats seraient la base d'une installation quasi confortable … Pour le moment, nous vivions dans le provisoire, pour éviter les frais. Un voyage s'annonçait, c'était l'occasion d'envoyer une malle, puis une deuxième, toujours para ki si topi … Nous les ouvrirons un jour, leur contenu servira bien alors: des essuie, draps, casseroles, … mais, également des livres et souvenirs. Inutile de vous dire que ces malles sont restées longtemps oubliées, fermées dans une cave, un garage. Au bout de quelques années, les achats ne correspondaient plus au goût du jour, mais en outre, nous avions même fini par les oublier. Voilà qu'apparaissaient les tefals, les housses de matelas, ... Les draps ou les essuie-mains ne convenaient déjà plus, même s'ils étaient de marque Canon achetés chez M. Albert Mergian (Z.L.). Ces achats s'avéraient donc inutiles ! « Eran paras a la vanidad ! » C'était finalement plus facile de racheter un pyrex, que d'aller à la cave défaire les cadenas d'une lourde malle. Mais il fallait quand même en ouvrir. Enfin déplacées dans notre cave, je me suis décidée un jour à en vider. Première : contenu impeccable, que je ne qualifierai pas toujours d'intéressant ! Elles réservaient malgré tout des surprises, puisque je ne savais plus où se trouvaient les listes. Vais-je vous dire que j'ai même retrouvé deux des susdits pulls dans leur cellophane ? Nous ne pensions pas alors que nous les découvririons si longtemps après. La mode passe, les goûts changent. J'en ai ouvert une deuxième, puis une troisième. Je ne vous révélerai pas le contenu des quelques malles que nous avions, mais pour celle-là, ce fut un désastre! Oui, une réelle catastrophe ! L'humidité s'y était introduite. J'ai tout de suite pu constater que les premiers livres étaient tous abîmés. Il y en avait même qui étaient réduits à l'état de « bloc dur, compact » : toutes les feuilles collaient les unes aux autres. Je réalisais avec stupeur que nous avions perdu de très beaux livres : livres de prières, livres d'histoire d'Israël, Bwana Kitoko (livre du voyage du Roi Baudouin au Congo), et tant d'autres qui étaient illisibles. J'éprouvais un réel déchirement, à chaque fois que j'en retirais un. Je ne pouvais les jeter tous à la poubelle : les livres de prières devaient aller à la «gueniza ». Au fur et à mesure que je la vidais, je me rendais compte des dégâts. Mais cette malle, malgré cette tristesse, allait me réserver un cadeau inattendu. Jugez-en ! Je vide la première moitié et que vois-je ? Un LIVRE parmi les livres, mais un livre différent des autres ; pas plat ou relié, mais enroulé autour de deux bras en bois, recouvert de son petit habit de velours brodé de fil d'or : « un petit Sefer » d'enfant. Impeccable ! «Sin bafou di mofou », sin mantchas di moufissidou ! Une main sacrée y avait mis son sceau protecteur. Incroyable, me direz-vous, mais vrai ! « BEYAD HAZAKA ! », comme nous le récitons à Pessah, au moment de dire les dix plaies. Oui, d'une main tutélaire, ce petit Sefer avait été protégé. J'ai continué à vider la malle, tout était détérioré. Je ne pouvais me résoudre à m'en débarrasser, mais j'ai dû jeter des livres et en déposer à la synagogue. C'était vraiment irrémédiable, irrécupérable ! Mais le petit Sefer enfoui entre deux couches de livres attaqués par l'humidité, lui, n'avait rien eu … Dans ce sombre désastre, il apparaissait avec ses fils d'or, comme un rayon de soleil. C'était un petit miraculé ! Ce fut le seul objet précieux que j'ai pu retirer de cette malle. Todou si fue non solou a la gueniza, ma al sierkou … Almenos, il Sefer si salvo. Malka Levy

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