REMEDES DE BONNE FAME (2)

Henriette Azen

En novembre de cette année après le débarquement des Américains en Algérie, une de mes cousines qui habitait Paris vint chez ses parents avec son mari et leur fils. Ils avaient échappé une première fois à l'occupation allemande en se réfugiant à Toulouse. Ils durent encore quitter cette ville pour échapper à l'occupation totale de la France par les allemands. Malheureusement elle fut victime de l'épidémie de typhus et mourut à 33 ans, 40 jours après son retour en Algérie. Ma belle- mère en toute naïveté me dit quelques temps avant : « prends les médicaments de Paulette qui restent et donne-les à ta cousine, qu'ils lui portent bonheur ». Je les lui portais, mais hélas malgré les soins acharnés de son mari, son destin fut de nous quitter. Je pleurais désespérément et à son enterrement je me rappelle les paroles pleines de sagesse de mon père : « ma fille la vie est ainsi faite, il ne faut ni trop se réjouir d'un heureux événement, ni trop se lamenter d'un événement malheureux ».

Le temps passa , mon mari revint de captivité. Nous reprîmes notre vie à Alger dont je garde le meilleur souvenir. A part les remèdes déjà décrits, quand l'un de nous se brûlait un doigt par inadvertance et que la brûlure était légère, je passais du beurre sur l'endroit rougi par la brûlure et il n'y paraissait plus. Malheureusement après la guerre d'Algérie nous dûmes subir l'exode de 1962, abandonnant nos morts et nos biens et rentrer en France avec deux valises chacun. Rapatriés nous avons refait notre vie comme on a pu. Avec le temps tout passe. Nous nous sommes habitués à notre nouvelle vie en France et n'évoquons même plus notre vie en Algérie.

Il me reste à raconter comment je fus guérie de violentes douleurs dans le dos. Je consultais le docteur qui me donna une ordonnance pour des médicaments qui furent inefficaces. Est-ce le changement de climat ? Mes douleurs persistaient. Un jour au marché, un homme devant son étal, vanta les vertus du chou pour les douleurs. Je m'arrêtais là un peu sceptique et j'écoutais attentivement son discours. Je n'avais rien à perdre, j'achetais un chou et fis comme il dit : chaque fois je mettais un linge blanc sur la table y plaçais une ou deux larges feuilles de chou que je pétrissais avec le rouleau à pâtisserie pour les ramollir. Du jus de chou en sortait j'appliquais le tout sur mon dos. Mon mari m'aidait à maintenir le tout en place à l'aide d'un bandage et je dormais ainsi. Le lendemain les douleurs étaient amoindries. Je recommençais le lendemain soir et le surlendemain soir je me fis un cataplasme d'oignons dont le monsieur au marché avait loué les vertus. Cela me rappela des années en arrière où j'avais fait des cataplasmes d'oignons à ma belle soeur lors de l'épidémie de typhus. Et bien mes douleurs au dos ont complètement disparu après ces applications. Nous nous trouvions un jour chez nos enfants à Bordeaux et ma petite fille qui devait avoir huit ans m'encouragea à faire un tour de vélo à l'intérieur de leur résidence. Nous tournions autour d'une pelouse sur la route goudronnée, quand voulant éviter une collision avec ma petite fille qui roulait trop près de moi, je m'éloignais un peu trop sur la droite et tombais sur le trottoir avec le vélo. Je me relevais saignant abondamment d'une entaille au-dessus du pied droit. J'allais aussitôt à la salle de bain et fis couler de l'eau sur mon pied trempant dans le bidet. Ça continuait de saigner, une veine coupée devait être à l'origine de ce saignement continu. Je demandais aussitôt à ma petite fille une épingle à linge en bois et pinçais l'entaille, joignant ainsi les deux côtés. Je gardais l'épingle de bois ainsi placée et je fis même une promenade avec ma petite fille qui riait de me voir marcher affublée de cette épingle de bois. Je la retirais avant de me coucher, l'entaille était refermée on n'en parla plus.

Ma fille aînée ayant grandi elle voulait sortir avec des amis et faire comme les autres. Quand elle tardait à rentrer le soir je m'inquiétais et un jour je me rendis compte qu'elle fréquentait un jeune homme que nous avions rencontré dans une pension en vacances en Espagne. Il n'était pas juif. Et me voilà lui faisant la morale la dissuadant de sortir avec ce jeune homme. J'ai eu des coliques, mal au ventre sans arrêt pendant trois mois ! Un jour faisant la revue de nos bouteilles dans le buffet je vis une bouteille de Peppermint qui portait une étiquette disant les vertus de cette liqueur et entre autres que cela guérissait le mal au ventre. Je me forçais à en boire un petit verre après chaque repas et mon mal au ventre finit par disparaître. Ma fille se rendit à nos raisons, non sans mal et grâce à Dieu elle a épousé un juif tunisien dont nous n'avons qu'à nous louer. Ils ont un foyer cacher suivant nos traditions, font des efforts pour que leurs enfants soient de bons juifs. C'est la seule de mes enfants qui se soit mariée avec bénédiction à la synagogue. Quant à mes deux autres enfants, ils sont passés outre la religion et ont fait des mariages mixtes. J'étais déprimée pendant des mois, ils n'en tinrent pas compte. Ils sont heureux et en bonne santé c'est l'essentiel. Et là encore me revient un proverbe judéo-arabe : « elli naêmel tsaêtsi Khir men imma o Khtsi » c'est à dire : « celui que je mets sous moi (avec qui je couche) est mieux que ma mère et ma soeur ».

La veille du jour de la bénédiction nuptiale de ma fille aînée, ma seconde fille se réveilla mal en point avec de la fièvre. Avait-elle pris froid l'avant-veille alors que nous avions procédé au bain de la mariée avec toutes les femmes de la famille, comme cela nous est prescrit dans nos coutumes ? Le soir toute notre famille venue de province et se trouvant chez nous, étions invités par la famille du marié qui à son tour prenait chez lui le bain rituel et à cette occasion, ses parents faisaient une réception. Comment faire avec ma fille qui avait 40 de fièvre et ne se tenait pas debout ? Elle resta au lit toute la journée et le soir avant de nous rendre tous chez la famille de mon gendre, je pris l'initiative de faire à la malade un enveloppement d'alcool à brûler. Je pliais une longue serviette de toilette en deux dans le sens de la largeur. Je l'aspergeais largement d'alcool à brûler et en enveloppais le dos et la poitrine de ma fille, le tout bien serré par des épingles à nourrice. « C'est froid ! » dit-elle. Je l'enveloppais d'une deuxième serviette de toilette sèche et la pauvre petite resta toute seule toute la soirée tandis que nous étions chez le marié. Il me tardait d'être de retour et ma fille me dit qu'elle avait beaucoup transpiré. Après la sensation de froid elle avait senti de la chaleur et c'est grâce à ce remède improvisé que le lendemain ma fille n'avait plus de fièvre, elle a pu se lever et assister au mariage de sa soeur, mettre la robe longue que je lui avais confectionnée pour la circonstance, mais elle n'a pas pu aller chez le coiffeur. Et merci mon Dieu qu'elle a pu être parmi nous et à la bénédiction et à la soirée qui a eu lieu après la cérémonie dans une salle, mais elle était pâlotte, des photos du mariage en font foi.

J'ai fait plusieurs cures à La Léchère en Savoie pour hypertension et varices, au moment de ma ménopause. Nous étions en pension complète dans un hôtel. Une année près de notre table, il y avait une table occupée par une jeune femme et son fils. Un matin, je vis seulement le fils à table, à midi également, le soir aussi. Le lendemain je lui demandais comment se faisait-il que sa maman n'était pas là. Il me répondit : « elle est très malade, a beaucoup de fièvre et le docteur est venu deux fois ». Deux jours avant, il y avait eu le dimanche le concours de la course des garçons de café de la région et j'avais aperçu cette femme en grand décolleté nue tête en plein soleil assistant comme beaucoup de curistes à l'arrivée des garçons de café. J'en déduisais qu'elle avait pris un coup de soleil. Je dis à l'enfant mon sentiment et ajoutais : « dis à ta maman qu'à mon avis elle a un coup de soleil, je sais comment l'enlever » (j'avais vu faire à Alger la maman d'une amie de ma fille qui était venue chez moi enlever le coup de soleil qu'avait eu ma fille). L'enfant revint le lendemain en me disant : « venez dans la chambre de maman ». Je trouvais cette pauvre femme abattue, pleine de fièvre, il était même question de l'emmener à l' hôpital le plus proche à Moutiers. Je lui dis ce que je pensais en ajoutant : « Si cela ne vous fait pas de bien cela ne vous fera en tout cas pas de mal ». Je pris une serviette de toilette que je pliais en quatre. Une autre dame m'aida à la faire asseoir sur son lit, la malade n'en avait même pas la force. Je remplis un verre d'eau froide à moitié et d'un coup le renversais sur la serviette placée sur son crâne. Des bulles en remplirent le verre comme si l'eau bouillait. Je recommençais l'opération l'après midi et notre malade se trouva soulagée, la fièvre était tombée. Le lendemain elle reparaissait au restaurant et m' appelait son sauveur. Chaque année quand nous nous retrouvions à ce même hôtel, elle m'embrassait en disant : « vous m'avez sauvé la vie ».

Quand ma voix est un peu voilée je fais un mélange de jus de citron et de miel et en bois de temps en temps. Un autre remède également pour soigner la toux : j'ai haché au mixer un radis noir après l'avoir épluché et rincé. Je l'ai mis en bocal avec une livre de sucre candi. Cela fait une mixture dont je prends de temps à autres une cuillerée à café. Cela me fait passer la toux et m'éclaircit la voix.

J'espère pouvoir mener à bon terme cette entreprise de transmission et être en bonne santé pour y parvenir : « Ma vale al kyen Dyo ayuda i no el ke vela i madrugada ». C'est à dire : « Il vaut mieux avoir l'aide de Dieu que veiller et se lever tôt le matin ».

Henriette AZEN

Dix ans sont passés depuis que j'ai écrit ce texte. Mon époux est décédé le 11 octobre 1990 et ma belle-fille tout récemment le 21 octobre 1996. Qu'ils reposent en paix ! Se dize : « Por todo ay remedyo ! Solo para la muerte no ay ! » C'est à dire : « Il y a des remèdes pour tout ! seulement pour la mort il n'y en a pas ! »

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