L'ANTISEMITISME : UNE MALADIE AUTO-IMMUNE ?

Alain Amar*

(*) Alain Amar Psychiatre,
Ancien Interne des HP de l'ex-Seine
Membre du CCPPRB(Comité Consultatif de Protection des Personnes dans la Recherche Biomédicale de Lyon-B), Membre du Comité
d'Ethique du CHU de Lyon *

INTRODUCTION

Ce titre peut paraître provocateur ou sibyllin. Il s'agit, dans le présent travail, d'émettre l'hypothèse selon laquelle l'antisémitisme pourrait fort bien être assimilé à une maladie auto-immune. Pour cela, je tenterai de soutenir ce concept à l'aide d'arguments scientifiques, historiques et philosophiques.

QUELQUES DEFINITIONS

Maladies

La définition de la Santé par l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) est la suivante : "La santé est un état d'équilibre physique et psychique". La maladie est un processus affectant le fonctionnement d'un ou plusieurs organes, un système, le psychisme (certains en doutent encore !), de manière transitoire ou chronique, dont l'origine est connue ou non. Une maladie est une entité regroupant plusieurs symptômes. Le dictionnaire des termes techniques de médecine Garnier et Delamare définit la maladie comme : "Nom sous lequel on désigne le processus morbide envisagé depuis sa cause initiale jusqu'à ses conséquences dernières". Ainsi, un symptôme s'intègre dans un ensemble de signes pouvant constituer un syndrome - "Réunion d'un groupe de symptômes qui se reproduisent en même temps dans un certain nombre de maladies», in Garnier et Delamare- ou une entité plus complète, la maladie (8).

Maladies auto-immunes

Les maladies auto-immunes sont caractérisées par une perte de tolérance de l'individu par rapport à ses propres composantes. Cette perte de tolérance s'accompagne d'une activation des lymphocytes auto-réactifs qui entraîne des dégâts portant sur un ou plusieurs organes.

L'organisme fabrique alors des auto-anticorps qui deviennent de véritables agents de destruction de tout ou partie d'un ou plusieurs organes. Les maladies de système (lupus érythémateux aigü disséminé, sclérodermie ) relèveraient de mécanismes identiques ou voisins et sont encore plus redoutables car les auto anticorps détruisent alors des tissus de même composition histologique, répartis dans l'ensemble de l'organisme.

Les mécanismes par lesquels les réponses auto-immunes sont amoindries ou annihilées sont encore imparfaitement connus.

Le transport des antigènes et l'activation des lymphocytes T sont principalement assurés par les cellules dendritiques situées dans les tissus périphériques non-lymphoïdes et maintiennent un taux continu d'antigènes dans les tissus lymphoïdes.

Prenons un exemple éclairant, la thyroïdite d'Hashimoto qui affecte un organe précis, la thyroïde. Il s'agit d'une altération de la glande thyroïde provoquée par des anticorps antithyroïdiens liée à une extravasation initiale de la thyroglobuline. Cette maladie se caractérise par l'apparition d'un myxoedème, la plupart du temps chez des femmes pré-ménopausées, un goitre diffus et dur.

A un degré plus grave, le processus peut affecter tout un système, c'est le cas de la sclérodermie caractérisée par des atteintes multiples cardiaques, pulmonaires, musculaires, ostéo-articulaires ....

UN PEU D'HISTOIRE BIBLIQUE

Dans le livre de la Genèse, chapitre 7, on peut lire : "L'Eternel dit à Noé : entre dans l'Arche, toi et toute ta maison ; car je t'ai vu juste devant moi parmi cette génération [.....] Car, encore sept jours et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j'ai faits. [....] Tout ce qui avait respiration, souffle de vie dans ses narines et qui était sur la terre sèche, mourut ".

Le chapitre 8 précise : " Dieu se souvint de Noé [...]et fit passer un vent sur la terre et les eaux s'apaisèrent [...] L'an six cent un, le premier mois, le premier jour du mois, les eaux avaient séché sur la terre. Noé ôta la couverture de l'Arche ; il regarda, et voici, la terre fut sèche [...] L'Eternel dit : je ne maudirai plus la terre à cause de l'homme, parce que les pensées du coeur de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant comme je l'ai fait. Tant que la terre subsistera, les semailles et les moissons, le froid et la chaleur, l'été et l'hiver, le jour et la nuit ne cesseront point ".

Chapitre 9 : " Et Dieu dit à Noé : Tel est le signe de l'Alliance que j'établis entre moi et toute chair qui est sur la terre. Les fils de Noé qui sortirent de l'Arche étaient SEM, CHAM et JAPHET. Cham fut le père de Canaan. Ce sont les trois fils de Noé, et c'est leur postérité qui peupla toute la terre".

Sem a donné la lignée des Sémites, Japhet est le père de la lignée qui a engendré la Grèce et l'Occident, Cham est le père de Canaan, précise M. A. Ouaknin (17).

La suite du livre de la Genèse mentionne la descendance de Sem à laquelle je donnerai un éclairage particulier. Sem engendra Elam, Assur, Arpaschad, Lud et Aram. Au fil des générations issues de Sem, nous parvenons à Térach, père d'Abram. Le nom d'Abram sera modifié en Abraham, celui de sa femme Saraï en Sara, après l'Alliance avec Dieu, après la circoncision d'Abraham. Saraï devenue Sara deviendra féconde et engendrera Isaac. Précisons que dans le tétragramme hébraïque (nom de Dieu imprononçable car il s'agit de quatre consonnes sans voyelles), existent à deux reprises la lettre hé (Yod, hé, vav, hé que l'on a "voyellisé" pour donner Yahveh ou Jehovah) qui donne à Abraham et Sara la descendance. L'Eternel conduisit Abraham dehors et lui dit : "Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer... telle sera ta postérité ".

A partir de l'Alliance, Abraham devient le père des trois religions monothéistes, le Judaïsme d'où découleront le Christianisme et l'Islam.

C'est ici qu'intervient mon hypothèse de travail pour le présent article : si les trois religions monothéistes sont bien issues d'Abraham, descendant de SEM, comment est-il possible d'admettre l'idée et, a fortiori, l'existence, le développement de l'antisémitisme ? En effet, Sem qui veut dire origine, est l'ancêtre d'Abraham, père des religions monothéistes. La question est : comment est-il possible dans un monde monothéiste d'être antisémite, c'est à dire contre SOI-MEME ? C'est pourquoi je propose le concept de l'antisémitisme comme maladie auto-immune, c'est à dire, comme nous l'avons vu précédemment, un processus où les anticorps sont à l'oeuvre, oeuvre destructrice, autodestructrice. Ressentir ou développer un sentiment antisémite revient à fabriquer des auto-anticorps.

Ce concept en déroutera, agacera ou même irritera plus d'un. Peu importe, car il s'agit ici de tenter de trouver un "sens" dans quelque chose d'insensé, l'antisémitisme. A défaut de trouver un sens, peut-être y trouvera t-on matière à échange et discussion ? C'est mon voeu le plus cher !

BREF APERCU HISTORIQUE DE L'ANTISEMITISME

Je n'aurai pas la prétention de me substituer aux travaux d'illustres auteurs tels Léon Poliakov (19). Toutefois, il me paraît indispensable de mentionner "à grands traits" les différentes étapes de cette dramatique histoire qui est aussi celle des deux millénaires de l'ère chrétienne.

L. Poliakov mentionne l'existence d'un "antisémitisme" dès l'Antiquité, surtout à partir des lois de Moïse organisant une religion différente des autres, polythéistes. Le fait même de proclamer et confirmer l'existence d'un Dieu unique et qu'un peuple, les Hébreux soient le Peuple Elu chargé d'apporter la Lumière au Monde a initié "l'anti-hébraïsme" qui deviendra l'anti-judaïsme puis l'antisémitisme.

L'arrivée de Jésus, son supplice sur la croix sa mort ont achevé de concrétiser l'anti-judaïsme, avec l'accusation deux fois millénaire du pseudo-déicide. Les Juifs paieront pour cette accusation dans leur chair, leur sang, précocement dans l'Histoire de l'Humanité et dans l'horreur absolue lors de la Shoah.

Grégoire de Nysse n'écrivait-il pas au IV° siècle après JC : " Meurtriers du Seigneur, assassins des prophètes, rebelles et haineux envers Dieu, ils outragent la Loi( ?, laquelle ? alors qu'ils ne font que respecter la Loi de Moïse !NdA), résistent à la grâce, répudient la foi de leurs pères (? ibid., NdA). Comparses du diable, race de vipères, délateurs (? ibid. NdA), calomniateurs, obscurcis du cerveau, levain pharisaïque, sanhédrin de démons, maudits..." ?.

Saint Jean Crysostome ajoutait : "Lupanar et théâtre, la synagogue est aussi caverne de brigands et repaire de bêtes fauves... Vivant pour leur ventre, la bouche toujours béante, les Juifs ne se conduisent pas mieux que les porcs (? Ce pourrait être hilarant si ce n'était pas grotesque et tragique, NdA) et les boucs, dans leur lubrique grossièreté et l'excès de leur gloutonnerie...".

L'antisémitisme chrétien a de multiples origines, écrit Poliakov (19) dont la plus ancienne est d'origine religieuse. Freud disait que la "haine du Juif est la haine du Christ... chez ces mal baptisés...". Poliakov poursuit en citant les travaux de I. Langmuir, médiéviste américain qui écrit : " L'affirmation selon laquelle les Juifs sont les meurtriers du Christ exprime -et réprime- une vérité d'un ordre différent : la conscience qu'avaient de tous les temps les Chrétiens de ce que les Juifs pouvaient avoir raison, quant à la nature simplement terrestre de Jésus et le caractère illusoire de leur croyance en sa résurrection. Les diverses accusations à l'adresse des Juifs identifiaient la menace fondamentale : que le Christ pouvait n'être qu'un homme mort et que la foi chrétienne pouvait mourir".

Le vendredi saint, note Poliakov (19), on prie pour les Gentils autant que pour les Juifs. A partir du IX ° siècle, la liturgie impose précisément : "Pro Judaeis non flectant" (Pour les juifs, on ne s'agenouille pas).

A ce sujet, un missel datant environ de 1935-40, dont j'ai pu lire des extraits, précise "Prions pour le juif impie (ici, on ne s'agenouille pas). Cette mention disparaît après Vatican II et l'oeuvre de Jean XXIII.

Le Judaïsme vit son Age d'Or avec la conquête arabe en Espagne. Mais l'inquisition va "oeuvrer" et ce, de façon particulièrement perverse. Poliakov rappelle que l'inquisition n'est pas une invention espagnole. Citons-le : "... On en trouve déjà une sorte de justification anticipée chez saint Augustin, d'après lequel une 'persécution modérée (tempereta severitas' était licite pour ramener les hérétiques dans le droit chemin..."

Le Judaïsme atteint son apogée, en terre d'exil, en France, avec Rachi, à Troyes. Le véritable nom de Rachi est Rabbi Chlomo Itzhaki, né à Troyes en 1040 et mort dans sa ville natale en 1105. Il demeure jusqu'à ce jour le plus célèbre et le plus sage des talmudistes. Ses commentaires sont une référence de sagesse et de discernement. Ils alimentent plus que jamais les discussions sans cesse renouvelées des écoles rabbiniques.

Cependant, les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Ainsi, l'inquisition fut fondée par le Saint-Siège au XIII° siècle, principalement contre les Cathares, en France. Il faudra attendre la Reconquista avec Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, en Espagne - les "Rois très Catholiques" - pour que l'inquisition développe son activité criminelle, au nom de l'église catholique, apostolique et romaine. L'inquisition ne sera abolie en Espagne qu'en 1834. A l'aide de conversions forcées, de délations, de tortures, l'inquisition souhaitait éliminer d'Espagne tout ce qui était juif. Les nouveaux Chrétiens convertis de force, les conversos, faisaient l'objet d'une surveillance toute particulière de la part des sbires de l'inquisition : en effet, les maisons des conversos étaient espionnées les jours de fêtes juives et lors du Shabbat. Si une odeur d'huile frite s'échappait d'une maison, elle abritait des Juifs, conversos, qui répugnaient à utiliser le lard pour la cuisson des aliments... Si aucune fumée ne sortait des cheminées de certaines maisons, c'est qu'elles appartenaient à des Juifs conversos respectant le Shabbat en cachette. Il s'avère que bon nombre de conversos, fréquentant assidûment l'église, disaient à voix basse une phrase en hébreu à la fin des offices : "Si je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite soit coupée et que ma langue se dessèche dans ma bouche..."

Le 31 mars 1492, deux évènements majeurs surviennent en Espagne, l'édit d'expulsion des Juifs d'Espagne qui avaient refusé la conversion et survécu aux persécutions de l'inquisition et le 31 juillet, le départ des caravelles de Christophe Colomb qui partaient explorer les Indes et découvriront l'Amérique.

Les Juifs exilés, les Marranos, se réfugient, pour certains et pour un temps, au Portugal jusqu'à leur expulsion en 1497, après une série de conversions forcées menées de façon plus que martiale. Ils fuient l'Europe pour l'Afrique du Nord, pour une partie d'entre eux, d'autres iront en Turquie, à Anvers, Amsterdam, Venise, Salonique, Bordeaux, Hambourg, Londres (19).

En Afrique du Nord, existaient déjà des communautés juives depuis plusieurs siècles. Haïm Zafrani1 leur a consacré un ouvrage remarquable et fort bien documenté, mettant en valeur les rapports particuliers des Juifs avec leurs compatriotes musulmans.

Cependant, il faut préciser que la diaspora juive au Maroc, par exemple, est originale. Elle se situe au carrefour de plusieurs civilisations et de diverses cultures, romaine, juive, musulmane, berbère, hispanique, puis française. Elle est sans aucun doute la plus importante et la plus ancienne. Selon certains historiens, des Juifs se seraient établis au Maroc après la destruction du premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor en juillet 587 avant J.C. Il en sera de même sous le règne du Roi Salomon, puis une deuxième vague s'installera après la destruction du deuxième Temple par Titus, le huit septembre 70 après J.C. commémorée par le jeûne du 9 du mois de Av, Tichââ bé Av (3).

Si la vie quotidienne pour les Juifs du Maroc n'était pas une sinécure, et que l'annonce du Protectorat permettra en 1912 d'espérer une vie nouvelle, on ne doit en aucun cas parler d'antisémitisme de la part des Marocains musulmans au sens où l'Europe a développé et cultivé ce concept jusqu'à l'extermination, l'holocauste. Les communautés juives et musulmanes vivaient en général en bonne intelligence, et seuls les mouvements de foule étaient craints par la communauté juive (3). Les Juifs vivent un véritable âge d'or sous le règne des Almoravides, au X° et XI° siècles. L'armée de Youssef ben Tachfine qui entreprend la conquête de l'Espagne compte plus de quarante mille soldats et officiers juifs. Le fils de Youssef ben Tachfine, Ali n'a confiance qu'en son médecin personnel juif, Salomon abou Ayyoub (Malka).

En Europe, des signes distinctifs imposés par les autorités permettaient d'identifier les Juifs, tout au long des siècles, à l'instar des lépreux munis de leur crécelle. Il en est ainsi de la rouelle.

Lors du IV° concile de Latran, en 1215, le pape Innocent III décide : "Dans les pays où les Chrétiens ne se distinguent pas des Juifs et des Sarrasins par leur habillement, des rapports ont eu lieu entre Chrétiens et Juives ou Sarrasines, ou vice-versa. Afin que de telles énormités ne puissent à l'avenir être excusées par erreur, il est décidé que dorénavant les Juifs des deux sexes se distingueront des autres peuples par leurs vêtements, ainsi que d'ailleurs cela leur a été prescrit par Moïse. Ils ne se montreront pas en public pendant la semaine sainte, car certains d'entre eux mettent ces jours-là leurs meilleurs atours et se moquent des Chrétiens endeuillés. Les contrevenants seront dûment punis par les pouvoirs séculiers, afin qu'ils n'osent plus railler le Christ en présence des Chrétiens" (19).

La rouelle était un insigne rond, de couleur jaune. Philippe le Bel, qui avait de l'argent un sens bien particulier, menaçant sans cesse les banquiers lombards et faisant brûler vifs les chefs des Templiers, eut l'idée de faire payer les rouelles. Jean le Bon fut plus avisé et modifia les couleurs de la rouelle qui, de jaune, devint mi-blanche mi-rouge, pour ne plus l'imposer lorsque les Juifs se déplaçaient.

Dans l'Allemagne du XIII° siècle, un couvre-chef conique fut l'insigne infamant, en Pologne, un chapeau pointu, à la même époque. Le sanbenito sera imposé aux Juifs par l'inquisition : il s'agissait d'une sorte de vêtement grossier et solide orné d'une croix de Saint-André (19).

Dans un récent article du Figaro2, Serge Michel note l'existence en Iran, en 1892, du port obligatoire d'un signe distinctif par les Juifs d'Iran : " [...] L'antisémitisme est une invention européenne, inconnue en Iran, a déclaré le Président Khatami. [...] Il suffit pourtant de remonter en 1892, lorsque les Juifs de Hamedan, à 400 km au sud-ouest de Téhéran, furent obligés de porter une marque distinctive. Ils avaient aussi l'interdiction de sortir les jours de pluie (pour que leur impureté ne se répande pas en ville), et n'avaient pas le droit de marcher devant un musulman ou d'élever une belle maison. Il y eut des exécutions sommaires. Des familles juives moururent de faim et de peur, assiégées par la populace en furie. Malgré l'opposition du shah, des règles similaires furent établies dans d'autres villes par des éléments extrémistes du rite chiite..."

L'étoile jaune imposée par les nazis n'était qu'une survivance de périodes passées, à ceci près que le port de cet insigne désignait clairement les victimes aux bourreaux et conduisait aux camps de la mort. J'aimerais, à ce propos, citer un livre de Patrick Modiano3 dans lequel il raconte l'histoire juive suivante : " Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit 'Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Etoile ?'. Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine".

Régulièrement, l'Europe - plus particulièrement - sera secouée de spasmes convulsifs antisémites. Il me paraît important de relater l'affaire des pseudo meurtres rituels. Les Juifs étaient accusés de sacrifier des nouveaux nés Chrétiens dont le sang aurait été recueilli pour entrer dans la composition des matzoth, les pains azymes de la Pâque juive !

Cette affaire débute avec les passions déchaînées lors des croisades. La première accusation semble avoir été portée en Angleterre en 1144. Un jeune apprenti avait été découvert assassiné près de Norwich, la veille du vendredi saint. Une rumeur se répandit, accusant les Juifs d'avoir prémédité ce meurtre pour dénigrer l'importance de cette date. Le shérif de la ville fit tout ce qu'il put pour protéger les Juifs, les autorités ne croyant pas à cette infamie. Une affaire similaire fut signalée en Allemagne, en 1147 à Würzburg. La rumeur enfle au fil du temps, au point que l'empereur Frédéric II nomma une commission d'enquête qui conclut à l'inanité des accusations, arguant du fait que, bien au contraire, l'Ancien Testament condamnait formellement l'usage du sang humain à quelque fin que ce soit (19).

Il s'agit d'ailleurs d'un interdit alimentaire que l'on retrouve dans la cuisine strictement cacher, les viandes découpées en abattoir sont vidées de leur sang et doivent être salées pour compléter l'élimination du sang qui, en aucun cas, ne doit être consommé (NdA). 10 ans après, le Saint-Siège promulgue, sous la plume d'Innocent III, une bulle tentant de laver les Juifs de tout soupçon, mais la rumeur aura la vie dure.

Suivra l'accusation de la pseudo profanation des hosties par les Juifs, ce qui vaudra à certains d'entre eux le bûcher.

L'accusation de meurtre rituel est encore portée en 1437 au Tyrol et aura encore quelques adeptes fanatisés jusqu'au XIX° siècle, en particulier au Moyen-Orient.

En revanche, signalons le cas très exceptionnel du duc de Naxos. Au cours du XVI° siècle, au Portugal, Juan Miquez, devenu Jean Miques était le compagnon d'escrime du futur empereur Maximilien ; il fut anobli par Charles Quint. Jean Miques appartenait au "clan" des Mendès, grands négociants à Lisbonne et Anvers. Après de nombreuses pérégrinations, le clan se retrouva à Constantinople, où il fut accueilli en grande pompe par le sultan Sélim II. Jean Miquez, Marrane, prit le nom de Joseph Nassi et devint, grâce à l'appui du sultan, une véritable puissance politique qu'on qualifierait aujourd'hui d'incontournable. Joseph Nassi devint, peu à peu, le véritable précurseur du sionisme en obtenant de Sélim II, une terre d'accueil pour les Marranes apatrides, la ville de Tibériade, puis l'île de Naxos dont il devint duc (19).

Au siècle des Lumières, diverses positions s'affrontent.

Ainsi, Voltaire ne cache t-il pas ses sentiments antisémites. En particulier dans le Dictionnaire philosophique, il consacre une trentaine d'articles au sujet sur les 118 dont il est l'auteur. " ...[...Les Juifs], nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons, le plus abominable peuple de la terre, dont les lois ne disent pas un mot de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme [...] Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent... [...] Vous êtes des animaux calculants, tâchez d'être des animaux pensants..."

"On regardait les Juifs du même oeil que nous voyons les Nègres, comme une espèce d'homme inférieure", écrivait-il dans Essai sur les moeurs. Pour sa part, JJ. Rousseau adopte une attitude ambiguë.

" Nous avons trois principales religions en Europe. L'une admet une seule révélation, l'autre en admet deux, l'autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les autres, les accuse d'aveuglement, d'endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge.[...] Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu'ils n'aient un état libre, des écoles, des universités où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement, nous pourrons savoir ce qu'ils ont à dire".

Ce dernier paragraphe est surprenant pour l'époque mais s'accorde bien avec les notions de liberté chères à Rousseau.

Dans le même temps, il emploie des propos "conventionnels" (19) quand il parle des Juifs de l'Antiquité, "le plus vil des peuples... la bassesse de ce peuple incapable de vertu".

Nouveau paradoxe quand Rousseau évoque Moïse qu'il admire : "Pour empêcher que son peuple ne fondît parmi les peuples étrangers, il lui donna des moeurs et des usages initiatiques avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites, de cérémonies particulières [...] C'est par-là que cette singulière nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée et détruite en apparence, mais toujours idolâtre de sa règle, s'est pourtant conservée jusqu'à nos jours éparse parmi les autres sans s'y confondre, et que ses moeurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persécution du reste du genre humain...", texte extrait de Considérations sur le gouvernement de Pologne (19).

Nicolas Freret écrivait quant à lui : " ... Il est évident que le christianisme n'est qu'un judaïsme réformé. La révélation faite à Moïse sert de fondement à celle qui, depuis, fut faite par Jésus-Christ : celui-ci a constamment déclaré qu'il n'était point venu pour détruire, mais pour accomplir la loi de ce législateur des Hébreux. Tout le Nouveau Testament est donc fondé sur l'Ancien. En un mot, il est clair que la religion judaïque est la vraie base de la religion chrétienne..." (19).

Peu de temps avant la révolution française de 1789, le roi Louis XVI avait confié à Malesherbes la présidence d'une commission chargée d'améliorer la condition des Juifs.

En décembre 1789, la Constituante allait prendre des mesures concrètes, inspirées des thèses de l'Abbé Grégoire, de Mirabeau. à suivre ... Alain Amar

1 Haïm ZAFRANI : "Mille ans de vie juive au Maroc", éd. Maisonneuve et Larose, Paris, 1983.
2 Le Figaro : "Le dernier carré des Juifs d'Ispahan", par serge Michel, 27 décembre 1999.
3 Patrick MODIANO : "La place de l'Etoile", Gallimard, Paris, 1968.

BIBLIOGRAPHIE

1- ACHACHE-WIZNITZER S. : "Le racisme extraordinaire ou l'art de tuer les métaphores", Revue le Coq Héron, 1984, n° 12.

2- AMAR A. : Rapport interne relatif au 1° congrès international d'histoire de la psychanalyse - Paris - 1987 (non publié).

3- AMAR A. : "A la rencontre de Yehouda, mon père" - 1993-96 (à paraître).

4- BAKAN D. : " Freud et la tradition mystique juive", Payot, Paris, 1964.

5- CONAN E. : "Les Protocoles des sages de Sion", l'Express, 18 novembre 1999.

6- DUPONT J. : "Le racisme ordinaire", Revue le Coq Héron, 1984, n° 92.

7- FLEG E. : " L'enfant prophète", Gallimard nrf, Paris, 1926.

8- GARNIER - DELAMARE : Dictionnaire des termes techniques en médecine, 20 ° édition, Maloine S.A. Editeur.

9- HANIN R. : "L'ours en lambeaux", Editions Encre, Paris 1983.

10- LAZARE B. : "Juifs et antisémites", Editions Allia, Paris, 1992.

11 - LE PICHON Y., HARARI R. : " Le musée retrouvé de Sigmund FREUD", Editions Stock. 1991.

12- LYOTARD Jean-François : "Questions au judaïsme", entretiens avec Elisabeth Weber, collection Midrash, Desclée de Brouwer, 1996.

13- MALKA Victor : "La mémoire brisée des Juifs du Maroc", Editions Entente, 1978.

14- MEMMI Albert :
- "Portrait d'un Juif", NRF, 1963.
- "La libération du Juif", NRF, 1966.
- " La statue de sel", NRF, 1953.

15- NEHER André : "L'exil de la parole. Du silence biblique au silence d'Auschwitz", Seuil, Paris, 1970.

16- OUAKNINE Marc-Alain : " Les Dix Commandements", Seuil, Paris, 1999.

17- OUAKNIN M.A. : "Concerto pour quatre consonnes sans voyelle", petite bibliothèque Payot, Paris, 1998.

19- POLIAKOV L. : "Histoire de l'antisémitisme", Calmann-Lévy, Paris, 1955,61,81

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