L'antisemitisme : une maladie auto-immune ? #2

ALAIN AMAR

Alain Amar Psychiatre, Ancien Interne des HP de l'ex-Seine . Membre du CCPPRB (Comité Consultatif de Protection des Personnes dans la Recherche Biomédicale de Lyon-B), Membre du Comité d'Ethique du CHU de Lyon *-*

Il faudra cependant attendre Napoléon pour légiférer et proclamer l'émancipation des Juifs de France, en 1806.

Adolphe Crémieux symbolise l'émancipation des Juifs de France, Rothschild et Disraeli également pour ceux d'Angleterre.

En 1842, Crémieux, Cerfberr et Fould sont élus à la Chambre par le corps électoral français. En 1844, le Constitutionnel commence à publier le feuilleton d'Eugène Sue, le Juif errant.

Chateaubriand, Vigny et Proudhon ne cachent nullement leurs sentiments profondément antisémites. Proudhon, connu pour son antisémitisme et son antiféminisme écrivait notamment :

" ... Le Juif est par tempérament antiproducteur, ni agriculteur, ni industriel, pas même vraiment commerçant. C'est un entremetteur, toujours frauduleux et parasite, qui opère, en affaires, comme en philosophie, par la fabrication, la contrefaçon, le maquignonnage. Il ne sait que la hausse et la baisse, les risques de transport, les incertitudes de la récolte, les hasards de l'offre et la demande. Sa politique en économie est toute négative ; c'est le mauvais principe. Satan, Ahriman, incarné dans la race de Sem" (! NdA).

Dans ses Carnets, Proudhon est encore plus véhément :

" Quand Crémieux parle à la tribune, sur une question où le christianisme est engagé, directement ou indirectement, il a soin de dire : votre foi, qui n'est pas la mienne ; votre dieu, votre Christ, votre évangile, vos frères du Liban. Ainsi font tous les Juifs ; ils sont d'accord sur tout avec nous sur tous les points, à tant qu'ils peuvent en tirer parti ; mais ils ont toujours soin de s'exclure - ils se réservent ! Je hais cette nation".

Poliakov (19) conclut sur le "cas Proudhon" :

" ... Hantise de la femme, hantise du Juif : tout laisse croire que l'asservissement de l'une et l'expulsion de l'autre revêtaient pour Proudhon des significations voisines et [...] on est bien fondé à voir dans ce révolutionnaire en retard sur son temps, dans ce violent, le prototype d'un fasciste du XX° siècle" (19).

Wagner, en Allemagne, après avoir pleinement profité de l'aide de son protecteur Meyerbeer, l'invective violemment ainsi que son peuple :

" ... Pour qui a observé la tenue insolente et l'indifférence de l'assemblée de fidèles à la synagogue, pendant un service divin en musique, il est facile de comprendre qu'un compositeur d'opéra juif ne se sente pas blessé de retrouver la même chose chez un public de théâtre... [...] Le judaïsme est la mauvaise conscience de la civilisation moderne [...] Réfléchissez qu'il existe un seul moyen de conjurer la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d'Ahasvérus (Assuérus, NdA) - l'anéantissement". Poliakov (19) ajoute que Wagner, en proie à une paranoïa évidente, devenait un antisémite forcené.

Schopenhauer ne sera pas en reste, bien contraire, il vitupéra les Juifs avec une ardeur peu commune, parlant de la "puanteur juive (foetor judaicus).

Nietzsche écrivait des Juifs dans Humain, trop humain :

" ... Ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l'indépendance d'esprit sous la contrainte personnelle la plus dure ; c'est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu'une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation gréco-romaine soit restée ininterrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a surtout contribué à l'occidentaliser à nouveau : ce qui revient à dire en un certain sens, à rendre la mission et l'histoire de l'Europe une continuation de l'histoire grecque." (19).

En France, l'affaire Dreyfus sera le point culminant atteint par les antisémites en cette fin de XIX° siècle. Tant d'ouvrages ont été publiés à propos de cette lamentable histoire que je me contenterais d'un bref rappel. Le capitaine Alfred Dreyfus, accusé à tort d'intelligence avec les Allemands (Esterhazy était le véritable coupable) sera dégradé dans la cour de l'Ecole militaire, condamné au bannissement à l'île de Ré puis à l'île du Diable jusqu'à la révision de son procès et son retour en France. C'est au cours de la dégradation de Dreyfus que Théodore Herzl, journaliste, écoeuré et bouleversé par ce à quoi il assiste, pense à la nécessité d'un foyer juif. Il publiera peu après son manifeste pour un Etat juif. L'affaire Dreyfus divisera profondément la France. Zola publiera dans l'Aurore son célèbre J'accuse, lettre ouverte au Président de la République française.

Edouard Drumont, qui fait siennes les idées de Fourier, éructe en 1885 l'ignoble "France juive"1 , ouvrage dans lequel il exalte l'antisémitisme dont il s'est toujours vanté d'être le héraut.

Bernard Lazare (10), eut des échanges plus que houleux, par articles de presse interposés. C'est une époque où le mot Juif est volontiers remplacé par un terme plus flou et moins "infamant" dans la bouche de ceux qui l'emploient. Ainsi est consacrée la dénomination Israélite qui apparaît dès le début du XIX° siècle. Ce mot apparaît comme une sorte de cache misère, on dirait aujourd'hui qu'il s'agit d'une expression politiquement correcte, comme si le fait de prononcer le mot Juif pouvait salir celui qui l'emploie...

D'ailleurs, dans la vie courante, il était fréquent d'entendre dire par des Français bon teint : " C'est un Israélite... mais c'est un type bien !" ...

Edmond Fleg (7) raconte la découverte de ses origines par hasard dans son livre L'enfant prophète :

" Quand j'ai commencé de comprendre, j'avais quel âge ? Cinq ans, quatre ans peut-être. [l'enfant, accompagné de sa nounou, croise un gros monsieur revêtu d'une soutane]...Oh ! le joli petit, dit-il. Un vrai petit Jésus ! [...] Comment vous appelez-vous, mon enfant ? Claude Lévy. Il ne bouge pas. Sa figure est encore tout contre la mienne. Mais qu'a t-il ? Que ses yeux sont loin, tout à coup ! Et ses joues, qu'elles sont tristes !"Dommage" (dit il) et s'en va".

Plus tard, le petit garçon, en proie à mille doutes, veut savoir ce qu'est un Juif. Issu lui-même d'un milieu non-pratiquant, il est tenté par la conversion au catholicisme, mais un prêtre l'en dissuade et lui demande réfléchir... il n'a que treize ans ! Fleg poursuit : " Quand j'ai dit à maman que je voulais faire ma Bar-Mitzwah, j'ai dû traduire le mot. Et quand je l'ai eu traduit, elle a
été bien surprise ! ...
Où vas tu prendre ces idées, mon Claude ! !...Ton père ne sera pas content !
[...]- Savez-vous, mon ami, ce que notre Claude a imaginé, depuis le mariage de Jacques ?
- Il veut se faire rabbin ?
- Pas encore. Mais il veut préparer sa... Comment prononces-tu ce mot Claude ?
- Ma Bar-Mitzwah
- Qu'est ce que c'est que c'est ça ?
- Sa première communion israélite
- Voilà du nouveau ! Toi qui voulais devenir Eclaireur
[...] Voyez, chère amie, où mènent les concessions, dit papa. ... On traîne ce petit dans une synagogue. Deux notes de
musique, trois mots d'hébreu : et voilà un enfant qui tombe dans le mysticisme ! ...

Ce passage correspond à ce qu'on appelait l'assimilation, une des voies dont parle Albert Memmi (15) dans son livre La libération du Juif. Cette assimilation est pourtant tragique car elle va gommer, au fil du temps, toute originalité, tout lien avec les origines. Ce n'est pas ce qu'a choisi Edmond Fleg qui, bien au contraire, s'intéressera toute sa vie au monde juif et fondera, en 1926, l'amitié judéo-chrétienne, estimant que le Judaïsme peut adopter Jésus, sans adopter le christianisme.

Que se passait-il en Afrique du Nord ? Après la conquête de l'Algérie, la France s'intéresse au Maroc. Il est totalement interdit aux roumis de pénétrer dans ce pays, sous peine de mort. Charles de Foucauld, après la vie aventureuse et dissolue qu'on lui connaît, y parvient, déguisé en Juif, grâce à Mac Carthy, de la bibliothèque d'Alger. Ce dernier organise le voyage périlleux de Charles de Foucauld, en compagnie du guide et Rabbin Mardochée-Abi-Serour, né au Maroc et connaissant parfaitement le pays. Foucauld empruntera l'identité factice de Rabbi Joseph Aleman, originaire de Moscovie, pour échapper à une mort certaine mais non aux vexations et humiliations qui sont monnaie courante pour les Juifs. Pour cela, Foucauld doit vivre dans le quartier juif d'Alger, laisser pousser sa barbe, ses papillotes, adopter le costume traditionnel juif, acquérir les manières juives et se faire oublier. A cette occasion, le bouillant officier a la possibilité de se rendre compte par lui-même que les vexations viennent tant des Musulmans que des Français établis en Algérie. Parvenu enfin au Maroc, il est grandement aidé dans sa mission par Samuel ben Simhon, dumellah de Fès, puis à Boujad, par Sid ben-Daoud et son petit-fils El Hadj- Idriss, Musulman marocain très cultivé et ouvert à l'Occident. Ce dernier déclarera à Charles de Foucauld que le Maroc est paralysé par l'autorité précaire du sultan, les luttes incessantes des qaïds, les tributs à payer pour une protection aléatoire. Les Marocains éclairés désirent la paix française.

Pourtant, Foucauld se révèle bien ingrat à l'égard de Mardochée-Abi-Serour dont il mentionne à peine l'existence dans son livre : "Reconnaissance au Maroc" ; il ne lui rendra hommage que bien plus tard. Ce n'est que justice pour le rôle joué par Mardochée, alors âgé de cinquante trois ans, et prêt à vivre très dangereusement pour guider Foucauld.

Celui-ci n'est pas tendre pour les Juifs qu'il classe en deux catégories, les Juifs de bled el makhzen soumis au sultan, et ceux vivant en zone indépendante, bled es-siba. :

"...Les Juifs du bled el-makhzen (...) tiennent par la corruption des magistrats auxquels ils parlent fort, tout en leur baisant les mains, acquièrent de grandes fortunes, oppriment les Musulmans pauvres (...), sont paresseux et efféminés ont tous les vices et toutes les faiblesses de la civilisation, sans en avoir aucune des délicatesses... Les Juifs du bled es-siba ne sont pas moins méprisables, mais ils sont malheureux, (...), ayant chacun leur seigneur Musulman, dont ils sont la propriété, (...), ils sont les plus infortunés des hommes. Paresseux, avares, gourmands, ivrognes, menteurs, voleurs, haineux, surtout sans foi ni bonté (...) Les Israélites du Maroc observent avec la dernière rigueur les pratiques extérieures du culte. Mais ils ne se conforment en rien aux devoirs de morale que prescrit leur religion. (...) J'écris des Juifs du Maroc moins de mal que je n'en pense ; parler d'eux favorablement serait altérer la vérité ; mes explications s'appliquent à la masse du peuple : dans le mal généra, il existe d'heureuses exceptions, mais ces modèles sont rares et on les imite peu".

Les Juifs doivent se déplacer pieds nus dans la ville arabe, par respect pour le seigneur musulman, et ne remettent leurs chaussures que dans l'enceinte du mellah.

A l'époque, Foucauld est encore le jeune officier français en quête d'aventures, blasé par les artifices de la vie à Paris ou en garnison. Son engagement ultérieur dans la foi et le soulagement des misères de toutes sortes lui feront écrire d'autres textes qui apparaissent en contradiction totale avec ce qui précède :

" Tout Juif du bled es-siba appartient corps et biens à son seigneur, son sid. (...). Le sid protège son Juif contre les étrangers comme chacun défend son bien. (...) Le Juif mène la vie la plus pauvre et la plus misérable, il ne peut gagner un liard qui ne lui soit arraché ; on lui enlève ses enfants. Finalement, on le conduit lui-même sur le marché, on le met aux enchères et on le vend (...) rien au monde ne protège un Israélite contre son seigneur ; il est à sa merci. Veut-il s'absenter, il lui faut une autorisation.; sa famille doit rester auprès du sid pour répondre de son retour...".

La France sera considérablement aidée dans son travail de pénétration au Maroc par des Juifs lettrés et les responsables des diverses communautés juives du pays (3).

"Les Protocoles des Sages de Sion ", odieux pamphlet antisémite ont été rédigés en France, dans une obscure officine de la police tsariste. Ils ont, depuis, été régulièrement exhibés par la propagande arabe, notamment avec la bénédiction du Grand Mufti de Jérusalem, au moment du partage de la Palestine et de la création de l'Etat d'Israël. Ils ont également servi d'obscurs intérêts d'Henry Ford, le célèbre constructeur automobile. Ils fourmillent d'une série d'aberrations plus grotesques les unes que les autres et reprennent les vieux thèmes des pamphlets des 14 et 15° siècles.

En France, Pierre-André Taguieff (23), directeur de recherches au CNRS, a publié en 1992 l'ouvrage le plus complet sur les Protocoles.

Dans un dossier rédigé par le journaliste Eric Conan (5), dans l'hebdomadaire l'Express du 18 novembre 1999, des détails fort intéressants sont fournis au lecteur. En compulsant les archives soviétiques, l'historien russe Mikhaïl Lépékhine a découvert l'identité du rédacteur des Protocoles dénonçant le prétendu " complot juif mondial ". Il s'agit de Mathieu Golovinski, en poste à Paris qui rédigea les Protocoles, pour le représentant de la police politique du Tsar Nicolas II qui mettra en doute leur authenticité et en interdira la diffusion.

Les Protocoles seront utilisés en 1919 en Europe occidentale. En France, Drumont avait éructé un pamphlet voisin avec la France Juive. Les nazis, certains pays Arabes, Henry Ford dans The Dearborn Independant et le Père Charles E. Coughlin dans son livre Social Justice, aux USA, s'en firent les fidèles échos, malgré les efforts entrepris en 1921 par le Times, pour démontrer la manipulation (3).

Les Protocoles des Sages de Sion parfois nommés "Programme juif de conquête du monde" ont été publiés dans leur version complète en 1905 puis 1906. Ils rendent compte d'une série de pseudo-réunions judéo-maçonniques secrètes. L'objectif prétendu de ces "réunions" était de détruire les monarchies et la civilisation chrétienne, par l'utilisation d la violence, les révolutions, la guerre, le capitalisme pour détruire un monde sur les ruines duquel les Sages de Sion auraient installé un pouvoir juif mondial. La première véritable publication des Protocoles a lieu en Angleterre en 1920.

En écrivant Mein Kampf, Hitler a repris les Protocoles : " Les Protocoles des Sages de Sion -que les Juifs rejettent officiellement avec une telle violence- ont montré de façon incomparable combien toute l'existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent...". Dès 1933, à leur arrivée au pouvoir, les nazis s'empresseront de diffuser largement les Protocoles.

En 1951, ils réapparaissent dans une édition en arabe publiée au Caire, dans le but de dénoncer un "complot sioniste".

Taguieff (23) note : " ... Les Protocoles constituent un modèle réduit de la vision antijuive du monde la plus propre à la modernité, vision centrée sur le thème de la domination planétaire. La référence publique aux Protocoles est, par exemple, aujourd'hui présente dans les textes et les discours du FIS algérien et du Hamas palestinien" (5).

A un niveau tout à fait différent, le Général de Gaulle n'avait-il pas déclaré après l'affaire des vedettes de Cherbourg qu'Israël était un "peuple fier, dominateur et sûr de lui", et n'avait-il pas modifié en faveur des pays arabes l'attitude de la France traditionnellement amie d'Israël ? Les tous récents évènements lors du voyage du Premier Ministre français en Israël en février 2000 n'éclairent-ils pas d'un jour particulier toute cette politique ?

Taguieff (23) poursuit : " ... le texte des Protocoles satisfait au besoin d'explication, en donnant un sens au mouvement indéchiffrable de l'Histoire, dont il simplifie la marche en désignant un ennemi unique. Il permet de légitimer, en les présentant comme de l'autodéfense préventive, toutes les actions contre un ennemi absolu, diabolique et mortel qui se dissimule sous des figures multiples : la démocratie, le libéralisme, le communisme, le capitalisme, la république etc... Le succès et la longévité des Protocoles [...] tiennent paradoxalement au manque de précision du texte, qui peut facilement s'adapter à tous les contextes de cris, où le sens des évènements est flottant, indéterminable. D'où les permanentes réutilisations" (5).

Les Protocoles, tels le monstre du Loch Ness, resurgissent fréquemment du cloaque. Le mal est fait et au-delà de l'Europe. Outre certains pays du Moyen-Orient, d'autres états sont touchés, ainsi le Maroc, fortement agité par un parti ultra nationaliste, artisan partiel de l'indépendance de cet ancien protectorat de la France. Il est vrai qu'avant le Protectorat, les Juifs avaient un statut particulier, celui de dhimmi, sujets protégés par le sultan, soumis à l'humeur de ce dernier et aux diverses crises qui peuvent secouer le pays, dont ils faisaient généralement les frais au cours de scènes de pillage, d'incendies de synagogues, de destructions de livres sacrés, de massacres. Le sultan ne contrôlait pas totalement l'empire chérifien ; les tribus du sud et surtout du nord du Maroc, notamment du Rif, entraient souvent en rébellion contre son autorité (3).

Lors de l'indépendance du pays en 1956, après une période de transition marquée de doutes, d'espoirs et de déceptions, l'anti- judaïsme prospère.

En 1960, le gouvernement marocain, pour ne pas déplaire à Nasser et se situer dans la ligne politique de la Ligue Arabe, interdit tout échange de courrier entre Israël et le Maroc.

Cette décision est prise par le Premier Ministre marocain, Abdallah Ibrahim (Ibrahim est, notons-le, la version arabe du prénom Abraham !) qui a pourtant des idées progressistes et se situe plutôt à gauche. La jeune radiodiffusion marocaine emploie un ton d'une extrême virulence pour vilipender les Juifs dans des termes qui n'auraient pas déplu à Hitler ou Goebbels. Pour la première fois, des relents nauséabonds de l'antisémitisme européen ont franchi la méditerranée et révèlent aux communautés juives sidérées et angoissées qu'elles sont devenues des otages (3).

Cette affaire intervient peu après le tragique naufrage, au large des côtes tangéroises, du navire le Pisces, qui a quitté en secret le Maroc, le 10 janvier 1961, embarquant 44 Juifs, dont 24 enfants. V. Malka (14) précise :

" ... la preuve était désormais faite pour l'opinion publique internationale que les Juifs marocains devenaient des otages, et que la liberté de circulation, garantie par la Déclaration des droits de l'Homme, leur était contestée. (...) un numerus clausus de fait fut introduit dans le recrutement des fonctionnaires. Des dizaines de jeunes furent arrêtés, sans raison, emprisonnés et violés. De nombreuses jeunes filles disparurent. Des cortèges funèbres juifs furent lapidés. (...) Une nouvelle haine découvrait son visage pour les Juifs nationaux. (...) Les services des passeports des villes marocaines recevaient des milliers de demandes auxquelles ils opposaient leur refus (...) Un ministère des Affaires islamiques, confié au chef de l'Istiqlal, Allal El Fassi. (...). A l'usage, la communauté juive nationale dut se rendre à l'évidence : la fonction essentielle de ce ministère était la conversion de Juives mineures à l'Islam".

On ne saurait parler d'antisémitisme mais bien d'anti-judaïsme. On peut ainsi lire dans le journal Akhbar Ad-Dounia du 11 septembre 1963 : "Les Juifs ne méritent même pas le nom d'hommes" et dans El Alam : "Les Juifs sont des puces, des renards, des usuriers, ils ont une insatiable soif d'argent". L'association des Oulémas (assemblée de sages religieux du royaume) exige l'épuration de l'Administration "polluée par les Juifs et autres étrangers". Victor Malka (14) consacre dans son livre cité en bibliographie un important chapitre à ce sujet. Les ultra nationalistes iront jusqu'à exhumer, pour les publier, les ignobles Protocoles des Sages de Sion (3).

En 1962-63, au Maroc, la période est particulièrement sombre au moment où éclate l'affaire des disparitions de jeunes filles juives et des conversions forcées. Cette affaire est gravissime. Elle plonge la communauté juive dans l'inquiétude. Au XVI° siècle, des Juifs de Fès, dont la famille du ministre des Affaires Islamiques Allal-el-Fassi, s'étaient converti de force à l'Islam.

David Amar, secrétaire général des Communautés juives du Maroc, écrivit avec courage dans La Voix des Communautés : "Si d'aucuns se complaisent dans le rôle de Juifs honteux, libre à eux. Nous avons choisi la parole et la libre expression". D'autres hommes courageux de toutes origines ont agi pour freiner Allal-el-Fassi dans sa politique anti-juive (Malka).

Et pourtant, la dynastie alaouite au pouvoir depuis plus de quatre siècles a toujours protégé les Juifs au Maroc, notamment le Roi Mohammed V qui prit des positions très courageuses lors de la promulgation des lois raciales de Vichy.

Au niveau international, défilent tragiquement la première guerre mondiale, la fin des Romanov et la révolution russe, la défaite allemande, le traité de Versailles, le partage de l'empire ottoman - le premier partage du monde avant Yalta - , la république de Weimar en Allemagne et la naissance progressive des nationalismes exacerbés (en Italie, en Espagne puis en Allemagne), le krach de 1929, le piège infernal des traités internationaux, pour aboutir à l'horreur des horreurs, la deuxième guerre mondiale et ses exactions de toutes sortes. Cette fois, pas d'amateurisme, il s'agit, outre la machine de guerre redoutable du III° Reich, d'une organisation particulièrement obsessionnelle d'élimination d'individus nommés untermensch, indignes de vivre, les Juifs, les communistes, les francs-maçons, les tziganes, les homosexuels, les malades mentaux, les arriérés, les opposants au régime... Il n'est pas question ici de synthétiser une tranche d'histoire aussi épouvantable, mais seulement d'en rappeler l'existence, au sens où Marek Halter et Elie Wiesel parlent du devoir de mémoire. Tant d'ouvrages y ont été consacrés qu'il ne saurait être question de les imiter. Voici 20-25 ans, des intellectuels ou du moins considérés comme tels, ont innové un mouvement dit révisionniste. Il s'agit plutôt de négationnisme. Le thème récurrent est l'inexistence des chambres à gaz nazies et l'inexactitude du nombre de déportés de toutes origines éliminés par les nazis. Des partis politiques d'extrême droite en Europe en ont fait leur slogan, utilisant des petites phrases assassines ou des actions d'une grande violence.

L'antisémitisme n'est pas encore mort, le racisme en général non plus et la technologie moderne permet la création de groupes néo-fascistes, néo-nazis, racistes de tout poil, grâce au "dieu" internet... Des "jeux" racistes y sont même proposés, des rencontres sont organisées, des forums de discussion également...

Cependant, au milieu de toutes ces turpitudes, il est capital d'insister sur le fait que, en tout lieu, à toute époque, des Chrétiens et des Musulmans, des agnostiques, des hommes de bonne volonté, hommes et femmes, se sont dressés, souvent au péril de leur liberté et/ou de leur vie pour s'indigner, le faire savoir et combattre l'exclusion. Le roi Juan Carlos d'Espagne a officiellement demandé le pardon des Juifs et abrogé solennellement l'édit d'expulsion de 1492. Le Président Jacques Chirac a également officiellement reconnu les crimes de l'Etat français vichyssois lors du 53° anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv. Tout récemment, la date anniversaire de cette tragique rafle a été déclarée journée officielle du souvenir des victimes juives du régime de Vichy. Des personnalités telles que André Chouraqui, le pape Jean-Paul II, Monseigneur Lustiger, oeuvrent pour un rapprochement des trois religions monothéistes.

Marek Halter a rendu un vibrant hommage à tous les Justes, surtout anonymes dont le courage et l'abnégation permettent d'espérer un avenir autre pour une Humanité digne de ce nom.

Si je suis issu d'une religion monothéiste et que je me déclare antisémite - c'est-à-dire anti-juif, anti-chrétien et anti- musulman -, je développe à l'égard de mes origines un processus contre moi-même ; c'est bien ce que font les anticorps dans une maladie auto-immune.

L'histoire Biblique et celle de l'Humanité fourmillent d'arguments qui viennent valider mon hypothèse de départ, l'antisémitisme comme maladie auto-immune.

Abraham est le père des trois religions monothéistes, Moïse le premier véritable législateur et les Dix Paroles recueillies sur le Mont Sinaï s'adressent, non pas à un seul peuple, mais à l'Humanité tout entière. D'ailleurs, les trois religions monothéistes n'ont-elle pas conservé, au cours des millénaires, cette référence fondamentale ? A suivre

1 Edouard Drumont : "La France juive", Paris, Marpon et Flammarion, 1885

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