L'ANTISEMITISME : UNE MALADIE AUTO-IMMUNE ? N° 3

Alain Amar



L'ANTISEMITISME ET LA PSYCHANALYSE


Ce n'est sûrement pas un hasard si la psychanalyse voit le jour dans un empire austro-hongrois antisémite. Il me parait
normal de commencer par l'attitude de son père fondateur, Sigismund Schlomo Freud.

Lors du 1° Congrès International d'Histoire de la Psychanalyse qui s'est tenu à Paris en 1987, auquel j'ai assisté avec
beaucoup de passion et d'intérêt, le thème majeur était : " La psychanalyse au cours du III° Reich" (2).

J. Chasseguet-Smirgel précise qu'il y a très peu d'écrits sur cette période. Une véritable enquête s'est avérée nécessaire
pour reconstituer le puzzle. Il est notamment difficile de comprendre l'attitude de Freud pendant la guerre, sans procéder à un
retour en arrière qui permet de comprendre le contexte socio-politique de l'époque. Il existe, bien évidemment des écrits de
Freud lui-même qui sont les témoins de sa fidélité au judaïsme. En revanche, on retrouve autant de textes ou de positions qui
peuvent évoquer un reniement. Après tout, souvenons-nous que Sigismund Schlomo Freud était le fils de Jacob, éloigné des
pratiques religieuses, le petit-fils de Rabbi Schlomo Freud, l'arrière-petit-fils de Rabbi Ephraïm Freud, et l'un de ses ancêtres
avait été le Rabbi Nathan Halevy Chamatz, un des grands talmudistes de Galicie.

Par ailleurs, David Bakan (4) écrit que 12 ans avant la naissance de Freud à Freiberg, en Moravie, sont publiés des travaux
sur la question de l'antisémitisme, par Karl Marx, travaux qui sont d'une extrême sévérité à l'égard de ses coreligionnaires. Il
semble que le mot "antisémitisme" soit apparu pour la première fois en Allemagne en 1873. En Autriche, une puissante vague
d'antisémitisme marque l'année 1882. A Presbourg, près de Vienne, des violences furent commises contre des Juifs. Un
pamphlet intitulé "Le Juif du Talmud", oeuvre d'Auguste Rohling -professeur à l'Université de Prague-, est publié,
constituant une véritable exhortation au pogrom. C'est pour Freud un tournant de sa vie. Freud se rend compte que les
attaques qui avaient lieu étaient dirigées non seulement contre les Juifs, en tant que personnes, mais aussi contre toute la
tradition et la culture juives.

En 1893, parut un pamphlet intitulé : "Un meurtre rituel" écrit par le père Joseph Deckaert. Dans ce
pamphlet, est relaté un procès intenté en 1474 contre des Juifs accusés de meurtres rituels.
La "question juive" était un sujet courant de conversation. Nous avons la preuve que Freud était préoccupé par ces
questions, par des remarques dans ses lettres. Ainsi, dans une lettre à Fliess, il commente l'affaire Dreyfus. Mais il utilise
souvent la dissimulation dans ses écrits. On en trouve la trace dans "Moïse et le monothéisme". Freud signale que son
intention première était de ne pas publier la dernière partie qui était aussi la plus importante. Citons un court extrait : "[...]
nous vivons ici dans un pays catholique, sous la protection de cette église, incertains du temps pendant lequel cette
protection nous sera assurée. Tant qu'elle persiste, cependant, nous hésiterons naturellement à faire quelque chose qui nous
attirerait l'animosité de l'église. Ce n'est point lâcheté, mais prudence. Le nouvel ennemi
(le nazisme, Nda) dont
nous nous garderons de servir les intérêts est plus dangereux que l'ancien avec lequel nous avions appris à vivre en paix. Les
recherches psychanalytiques sont, de toute façon, considérées avec une attention méfiante par les Catholiques et nous
n'affirmerons pas que ce soit à tort. Quand nos recherches nous amènent à conclure que la religion n'est qu'une névrose de
l'humanité, quand elle montre que sa formidable puissance s'explique de la même manière que l'oppression névrotique de
certains de nos patients, nous sommes certains de nous attirer le plus grand ressentiment des pouvoirs de ce pays..." (2).


Freud avait pleinement conscience que la matière de ses écrits rencontrerait une résistance aussi bien à cause de leur
contenu que parce qu'ils étaient écrits par un Juif. David Bakan rapporte un extrait de Ma vie et la psychanalyse :
"Je suis né le 6 mai 1856, à Freiberg, en Moravie, une petite ville de la Tchécoslovaquie actuelle. Mes parents étaient
Juifs, moi-même suis demeuré Juif".


Max Graaf, pour sa part, dans son livre "Souvenirs du Professeur Sigmund Freud", paru en 1942, écrivait :
" ... Quelquefois, au cours des visites de Freud, on abordait la question juive. Freud était fier d'appartenir au peuple juif
qui donna la Bible au Monde [...] Quand mon fils naquit, je me demandais si je devais le soustraire à l'antisémitisme
haineux [...] Je pensais qu'il était peut-être préférable de le faire élever dans la foi chrétienne. Freud me conseilla de ne pas
le faire. Si vous ne laissez pas votre fils grandir dans le judaïsme -disait-il- (grief contre son propre père Jacob ? Nda), vous
le priverez de ses sources d'énergie que rien ne peut remplacer" (2).


L'une des rares distractions de Freud était sa participation aux réunions de la Loge B'nai Brith (les fils de l'Alliance), à
Vienne, où l'on joue une fois par semaine au tarot, jeu populaire inspiré de la Kabbale. C'est devant cette société qu'il exposa,
pour la première fois, son thème le plus audacieux, celui de Dieu et de Satan. Freud était membre de l'Institut Scientifique
yiddish de Vilno. Une question importante est celle de l'étendue des connaissances de Freud en hébreu et en yiddish. On
trouve un grand nombre de mots appartenant à ces deux langues dans ses écrits. Freud ne pouvait manquer d'entendre
couramment parler le yiddish, chaque fois qu'il se rendait dans le quartier juif de Vienne. Pour l'hébreu, Ernest Jones, son
biographe dit qu'on avait bien sûr enseigné l'hébreu à Freud. Jacob Freud avait d'ailleurs offert à son fils Sigismund Schlomo
une bible illustrée de 685 gravures, celle du Rabbin Ludwig Philippson, dans laquelle Jacob, enfant, avait appris les
rudiments du judaïsme. Cette bible comportait notamment une dédicace en hébreu. Jones poursuit en déclarant que Freud se
sentait Juif jusqu'à la moelle des os. Freud déclara lui-même qu'il n'était "ni autrichien, ni allemand, mais
Juif"
. Il est cependant important de distinguer chez Freud le sentiment qu'il avait de son appartenance judaïque et son
acceptation des doctrines religieuses. L'intensité de son appartenance juive n'avait d'égale que son rejet de la doctrine et de la
pratique religieuse (2).

Albert Memmi, pour sa part, constate qu'on aboutit à un paradoxe chez Freud, qui est obsédé par sa judéité, au point d'y
consacrer son oeuvre, alors qu'il en efface systématiquement les traces (in post-face du livre de David Bakan). Selon
Memmi, à la question posée aux Juifs modernes par l'Histoire, Freud répond : la judéité est à la fois positive et négative. La
condition juive doit être à la fois acceptée et rejetée. C'est d'abord en refusant le judaïsme qu'on assume le mieux sa judéité.
Le terme "judéité" a été introduit par Memmi et signifie pour lui l'appartenance juive, religieuse ou non (2).

J. Chasseguet-Smirgel note que Simone Weil, philosophe, avait proféré des attaques antisémites virulentes. Il est certain
que la notion de "peuple élu" permet de comprendre le caractère sacrificiel. Entre les deux guerres mondiales, l'antisémitisme
était particulièrement actif et les Juifs avaient trois solutions : soit s'enfermer dans une pratique religieuse très orthodoxe,
avec le risque d'isolement et de rejet, soit opter pour l'assimilation ou pour la solution sioniste, commencée en 1870 par les
Amants de Sion, puis confortée par le manifeste de Théodore Herzl écrit après l'affaire Dreyfus à laquelle il assista en tant
que correspondant de son journal.
A 17 ans, Freud avait fait partie d'un mouvement nationaliste et s'était affirmé allemand et non autrichien. Toutefois,
Freud écrit en 1919 qu'il ne déplore pas la défaite allemande. Freud entretenait une importante correspondance avec Arnold
Zweig à propos du sionisme. A la fin de sa vie, en 1938, Freud s'affirme Juif et renie le peuple allemand. Il considère la
Palestine comme sa mère patrie. Entre 1933 et 1938, Freud était constamment préoccupé par la violence annoncée du
nazisme, avant l'anschluss. Il réaffirme sans cesse son identité juive lors de cette période.

Freud espérait demeurer jusqu'au bout à Vienne, afin de sauvegarder la psychanalyse en Autriche, mais sa santé très
préoccupante rendait indispensable son départ. Jones avait multiplié les contacts avec le Foreign Office, les ambassades
d'Autriche, d'Allemagne à Londres et avait entrepris toutes les démarches pour obtenir un certificat de résidence pour Freud
et sa famille. L'énergie déployée par Anna Freud et Jones était considérable. A partir de 1936, Anna écrit des lettres de plus
en plus pressantes à Jones. Les dernières lettres d'Anna Freud avant le départ de Vienne sont très émouvantes et pleines
d'angoisse. C'est un homme très diminué qui quitte tragiquement Vienne pour un court exil à Londres. Après l'anschluss et
la disparition de Freud, une nuit noire tombe sur la psychanalyse (2).

En France, selon Roudinesco et de Mijolla1, la SPP (Société Psychanalytique de Paris) va mal pendant la 2e guerre
mondiale. Il existe un courant français qui a tenté de donner une vue médicale de la psychanalyse. Mais un autre courant avec
Marie Bonaparte et Rudolph Löwenstein, plus proches de Freud, donne une coloration plus clinique et plus psychologique.
Au-delà de ces divergences qui ont failli aboutir à une scission, le problème de l'antisémitisme en France s'est rapidement
posé à la SPP. La psychanalyse en France est, à l'époque, très teintée d'antisémitisme. Il semble que le plus antisémite ait été
Pichon. La SPP est alors composée de 24 membres titulaires dont 6 Juifs. La SPP ferme ses portes avant l'armistice. A la
mort de Freud, le Figaro avait publié des articles particulièrement insultants sur l'homme et son travail.
A l'arrivée des Allemands à Paris, Sophie Morgenstern se donne la mort. Sacha Nacht, notamment, entre en clandestinité
et s'active dans la résistance dans le midi de la France.
Troublante et inquiétante sera l'attitude de René Laforgue, alsacien, de culture allemande. Son ambiguïté réside dans le
fait qu'il affiche des attitudes pro-nazies, mais sauve dans le même temps des partisans. Il ira jusqu'à proposer son concours
aux Allemands, sans avoir été sollicité. Il aurait proposé à Mathias Göring, cousin du Maréchal Hermann Göring, fondateur
de l'Institut Göring, une liste de psychanalystes "aryens" pour fonder une nouvelle société psychanalytique. Cet institut avait
pour objectif de mettre au pas la psychiatrie et la psychanalyse, pour servir l'ordre social décidé par les nazis. Des
"psychothérapies" brèves étaient menées pour les délinquants et les homosexuels qui avaient une obligation de soins. Ces
psychothérapies brèves servaient aussi à galvaniser les jeunes recrues de l'armée allemande (2).
Revenons à Laforgue qui semble avoir voulu être naturalisé allemand. Laforgue adhère aux idées de Doriot et à la
politique anti-juive des nazis et de Vichy ; il aurait même proposé de dénoncer des personnalités dans le groupe
psychanalytique parisien pour "l'épurer" .
Daniel Lagache jouera un rôle bien particulier : en effet, il se réfugie à Clermont-Ferrand, continue à travailler, à publier,
enseigne, et mène une activité de soutien très efficace auprès d'étudiants juifs. Il cache notamment Salem Shentoub et son
épouse.
Leuba assure la défense passive, Pasche fera partie des FFI, ainsi que Renard. Lebovici entre dans la résistance, après la
déportation de son père (2, d'après la communication d'Alain de Mijolla).

En Allemagne, en 1930, la DPG (société psychanalytique allemande) compte 9 membres "aryens" sur 56. Les SA
organisent la kristallnacht, suivie de l'exclusion des Juifs des professions libérales, des universités et de la fonction
publique. En outre, les Juifs n'avaient plus le droit d'être présidents ou directeurs d'organismes médicaux, l'ordre des
médecins ayant cautionné cette mesure.

A titre anecdotique, rappelons une "gaffe" (?) monumentale d'un président de l'Ordre des médecins français il y a
quelques années : celui-ci, malgré son nom plutôt à consonance sémitique, devant le refus réitéré de son confrère, le
Professeur Alexandre Minkowski (fils du célèbre psychiatre Eugène Minkowski) de payer sa cotisation à l'ordre, n'avait-il
pas déclaré publiquement qu'il réprouvait ce non-paiement de la part d'un confrère qui... de plus, n'avait même pas un nom
français !

C'est ensuite l'autodafé des livres de Freud et des savants et intellectuels Juifs. Le président de la DPG est Juif, il sera
remplacé. Il n'existe pratiquement aucune solidarité entre Juifs et non-Juifs. En 1935, il ne reste que 9 analystes juifs à Berlin.
Les lois raciales de Nuremberg sont promulguées en 1935. A la DPG, sont proposées soit une dissolution soit la démission
forcée des membres juifs ; c'est cette dernière solution qui sera adoptée. Publiquement, cette démission sera annoncée
comme volontaire (2, d'après la communication de Karen Brecht).

En Hongrie, le mouvement psychanalytique débute en 1913. Ses membres étaient presque exclusivement Juifs. Dès 1920,
l'antisémitisme se manifeste de façon très violente. Le numerus clausus contraint de nombreux Juifs à l'exil. Ferenczi hésite à
partir. Mais dès 1938-39, Geza Roheim, Michaël Balint et son épouse Alice émigrent aux USA (2, d'après Eva Brabant).


Ernst Federn, Juif viennois, rescapé de Buchenwald a porté un témoignage particulièrement émouvant quant aux détails
fournis sur la vie au camp de Buchenwald et sa rencontre avec le jeune Bruno Bettelheim. Après ce témoignage, un
participant allemand, âgé d'une soixantaine d'années, donc concerné directement par les tristes évènements de la 2° guerre
mondiale, a demandé à Federn ce qu'il pensait de l'attitude des Israéliens par rapport aux Palestiniens. Federn, très digne, a
répondu dans un tonnerre d'applaudissements qu'il était Juif viennois. Il est difficile, dira t-il, de définir un Juif, impossible
de définir un viennois. Hitler est toujours parmi nous. Les hommes qui ont le pouvoir se comportent tous de la même façon.
A ce titre, les Juifs sont des gens comme les autres, ils sont capables du meilleur comme du pire et rejoignent en cela la
communauté des Nations (2).

La lecture d'une revue achetée lors du congrès m'a passionné. J'ai pu y lire la différence subtile que l'auteur (6) introduit
entre le racisme ordinaire et le racisme extraordinaire. Le Petit Robert définit le racisme comme "une théorie de la hiérarchie
des races qui conclut à la nécessité de préserver la race dite supérieure de tout croisement et à son droit de dominer les
autres".

L'auteur analyse les mécanismes psychiques qui sont à l'oeuvre quand un individu se trouve confronté à quelque chose qui
lui déplait ou lui fait peur en lui-même. Ces mécanismes sont essentiellement la projection, la phobie et le clivage.
- La projection :
On projette, par exemple, sur les membres d'un autre groupe, les traits ou les sentiments qu'on n'aime pas en soi-même. Les
groupes humains que l'on charge ainsi de tout ce qui est vil et déplaisant, apparaissent alors comme hostiles, dangereux voire
malfaisants.
- La phobie :
L'auteur donne l'exemple de gens qui éprouvent de la répulsion à la vue, au toucher de telle ou telle couleur de peau...
- Le clivage :
Laplanche et Pontalis en donnent la définition suivante : le clivage est " l'existence au sein d'un même sujet de deux
attitudes psychiques différentes, opposées, et indépendantes l'une de l'autre"
.
Ce clivage permet à un individu apparemment normal, civilisé, soumis aux inhibitions sociales et morales de rigueur, de
détacher une partie de lui-même qui peut tout s'autoriser à l'égard des catégories rejetées. De ce fait, les individus appartenant
à ces catégories rejetées sont déshumanisés et deviennent aux yeux du raciste une sorte de bétail, voire d'objet utilitaire.
Ces trois mécanismes sont, en quelque sorte, des mécanismes de protection destinés à préserver le narcissisme et la
cohésion interne des individus qui les mettent en oeuvre. L'idée de purification est habituelle chez le raciste. Ainsi les nazis
nommaient "judenrein" (pures de Juifs), les régions dans lesquelles ils avaient exterminé tous les Juifs.
J. Dupont (6) poursuit en précisant que, pour que la "sauce raciste" prenne, et se développe en prenant appui sur les
mécanismes déjà cités, il faut que certaines conditions soient réunies : - le passage de l'individuel au collectif - l'existence d'un préjugé qui rencontre une certaine adhésion - une théorisation délirante (Gobineau, Chamberlain, Alexis Carrel...) - la légalisation (lois raciales de Vichy, lois raciales nazies, lois sur l'apartheid etc...) - rôle d'une tension extérieure. Je m'intéresserai davantage aux trois derniers aspects : - Théorisation délirante : C'est là que le racisme débuterait, selon la définition du Petit Robert. Il ne s'agit plus de préjugés mais d'une théorie qui
prétend s'appuyer sur des arguments scientifiques, philosophiques, moraux ou religieux et qui s'efforce de justifier la
prétendue supériorité d'une race ou d'une ethnie ou la prétendue infériorité d'une autre. L'Europe vit encore des convulsions
de ce type, dans l'ex-Yougoslavie notamment. Qu'adviendra t-il de l'Autriche ? Mais l'Europe n'a pas le monopole de
l'horreur, puisque ailleurs dans le Monde se produisent aussi de telles exactions. A partir de théories délirantes, se greffe un
raisonnement logique non moins délirant. Il s'agit alors d'une construction aux allures savantes dont l'impact est bien plus
dangereux que celui d'un préjugé. On peut parfaitement établir un lien entre ces processus et ceux qui sont à l'oeuvre dans la
psychose paranoïaque sous-tendue par la haine.
- La légalisation :
Un pas de plus est franchi lorsqu'une société établit ou impose une légalisation qui tient compte de l'appartenance à telle ou
telle race. On débute par le numerus clausus pour aboutir aux lois d'exclusion et à l'extermination : lois du Reich nazi
sur les malades mentaux, puis les Juifs, les Tziganes... ; lois raciales de Vichy conçues par Raphaël Alibert, Garde des
Sceaux de l'Etat français, promulguées en 1940 par le gouvernement de Vichy, qui rappelons-le, intervient dans ce sens de
son propre fait, sans y être forcé par les autorités allemandes. Vichy abroge également le décret Crémieux pour les Juifs
d'Algérie. Roger Hanin (9) dans son livre, "L'ours en lambeaux" raconte son expérience personnelle avec beaucoup
d'émotion, lorsque lui et ses camarades juifs sont exclus publiquement, en présence de tous les autres élèves, par la direction
de leur établissement scolaire.
- Rôle d'une tension extérieure :
Une situation de tension dans une société risque fort de transformer un antisémitisme latent en un phénomène violent et
organisé. Il en a été ainsi en Allemagne entre les deux guerres : une défaite mal supportée, une situation économique
désastreuse ont déclenché une flambée d'antisémitisme et ont abouti à une légalisation. Ces situations ne créent pas le racisme
mais elles sont le prétexte pour favoriser l'explosion d'un antisémitisme larvé préexistant. Une société déstabilisée a besoin de
boucs émissaires. L'Histoire est riche en exemples (l'Inquisition, l'affaire Stavisky, l'affaire Dreyfus...). L'éclosion d'une
flambée de violence a besoin d'une cible qui se définit par l'existence d'une différence, mais aussi d'une ressemblance, car la
différence sert à se démarquer de l'autre et la ressemblance lui permet d'accueillir ce que l'on veut rejeter de soi-même.

Mon hypothèse de l'antisémitisme comme maladie auto-immune trouve ici toute sa raison d'être. L'antisémitisme est un
phénomène européen. Hors d'Europe, on ne le retrouve d'ailleurs que chez des descendants d'Européens, donc chez les
descendants des fils de Japhet, fils de Noé.
C'est le racisme le plus stable et le plus durable de l'histoire. Et c'est certainement celui qui a donné lieu aux explosions de
haine et de violence les plus extrêmes et les plus meurtriers. Les nazis se méfiaient des Juifs mais aussi des Chrétiens dans la
mesure où le christianisme trouve son origine dans le judaïsme. L'antisémitisme a pris une forme extrême dans l'Allemagne
nazie, mais d'autres pays ont suivi cette aberration, la Hongrie, la Pologne, et, à un moindre degré, la France et l'Italie. Mais
c'est l'Allemagne qui a fait preuve du maximum d'initiatives et d'imagination dans ce domaine : organisation systématique
des déportations, organisation systématique des exterminations usant d'une diabolique parcellisation ou atomisation de la
responsabilité, avec, en outre, un mouvement anti-culturel : autodafé des livres d'auteurs juifs, mise à l'écart d'oeuvres
picturales jugées décadentes. Il importe de dire que les Chrétiens ont eu aussi leur part de persécution.
Tout ce passe, précise J. Dupont,
-comme si la vieille Europe pré-chrétienne tentait de renaître. Il faut d'ailleurs rappeler que l'Allemagne nazie se
réclamait d'un projet européen fondé sur les anciennes traditions germaniques, teutoniques, tentant de rejeter 2000 ans de
civilisation importée (2).


Suzanna Achache-Wiznitzer (1), consacre un article au "racisme extraordinaire ou l'art de tuer les métaphores".
L'auteur définit le racisme extraordinaire comme un racisme tapi dans " les replis élégants de certains discours abstraits,
philosophiques ou politiques "
. Le racisme extraordinaire et l'antisémitisme sont ceux des intellectuels, des écrivains,
des penseurs de tout poil, qui se disent non antisémites et qui élaborent un langage totalitaire, qui, une fois élaboré, est repris
dans un discours ordinaire. Et c'est là qu'il devient meurtrier. L'auteur cite JF. Lyotard et son ouvrage " Figure
forclose
", dans lequel il écrit que le judaïsme est structuré comme une psychose. Il s'agit, bien entendu, d'une
construction intellectuelle. Mais au niveau du signifiant, qu'en reste t-il ? Judaïsme = psychose, et Juif = psychotique ? La
conclusion serait fort hâtive et ressemblerait aux raisonnements syllogistiques. Toutefois, Lyotard, toujours cité par Suzanna
Achache-Wiznitzer, dans l'ouvrage " Le différend ", démontre que l'affirmation de Faurisson " il n'y a pas eu
de chambres à gaz "
ne peut être réfuté sur un plan purement intellectuel car les témoins sont morts et ceux qui
témoignent n'y étaient pas puisqu'ils sont non-morts. Cette démonstration est parfaite sur un plan logique. Et il s'agit bien
d'un syllogisme cher aux logiciens.
Lyotard poursuit : " une chose est réelle, pensons-nous, quand elle existe, alors même qu'il n'y a personne pour vérifier
qu'elle existe. Par exemple, nous disons que la table est réelle, si elle est toujours là, même quand le lieu où elle se trouve est
sans témoins ... L'existence ne se conclut pas ".

Voici un exemple où le recours au raisonnement logique tenu par une personne reconnue peut conduire à des conclusions
fausses tirées par quelque lecteur dépourvu d'honnêteté et de scrupules.
S. Achache-Wiznitzer estime qu'il s'agit d'une curieuse démarche de la pensée qui s'empare d'une phrase lourde de sens, de
connotation historique : " les chambres à gaz n'ont pas existé ", pour la remplacer par une phrase neutre, que l'on
peut désarticuler comme un poulet.
" Mais -conclut S. Achache-Wiznitzer- il y a des phrases qu'on ne peut pas toucher comme on toucherait à une volaille
morte, sans prendre de risques. Les mots recouvrent des objets, la représentation de mots est aussi représentation d'objets.
Et certains objets, à leur évocation, remuent d'infinies douleurs. Bien sûr, pour le logicien, dan son discours, cette douleur
n'existe pas. Elle n'est même pas une catégorie de pensée. Dans l'écrit de logique pure, il n'y a pas de sentiment, il n'y a pas
d'amour, pas de compassion, pas de colère, pas de corps [...] Toute pensée légitime a le droit de s'exprimer, toute
publication a le droit d'exister. Elle n'a qu'une obligation, c'est de se conformer aux lois juridiques en vigueur dans le pays
où elle est publiée. Il n'y a donc rien pour empêcher Lyotard de consacrer un livre à l'analyse de la nature [...] mais s'il ne
définit pas la place d'où il parle, son discours contient autre chose qu'un simple raisonnement philosophique ".

L'auteur cite un passage de Lacan (Ecrits, pp 107-108) :
" Nous voudrions ici nous démarquer du niveau de plaisanterie où se tiennent d'ordinaire certains débats de principe en
nous demandant d'où notre regard doit prendre ce que lui propose la fumée, puisque tel est le paradigme classique, quand
elle s'offre à lui de monter des fours crématoires ? ".

S. Achache-Wiznitzer conclut enfin :
" Face au discours de Faurisson, pseudo-historique, face à l'analyse logique ou paralogique qu'en fait Lyotard, y a t-il
une place d'où se définirait une parole ou un acte de vie ? Les philosophes et les historiens répondent oui et la psychanalyse
aussi en ce que la psychanalyse ne traite de l'inconscient que dans ce qui lui est donné à apercevoir à travers l'histoire et la
mémoire ; la psychanalyse se pratique dans un lieu réel, où le corps de l'homme est présent dans sa jouissance et dans sa
souffrance " (2).



CONCLUSION


Tant que sur cette terre, un seul individu risquera sa vie, sa liberté, son intégrité physique et psychique parce qu'il est
différent de l'Autre, parce qu'il est l'Autre, l'Alien, soit parce qu'il est blanc, noir, peau-rouge, jaune, grand, petit, brun, blond,
roux, gros, maigre, en bref différent, il n'y aura pas de repos ou d'harmonie pour l'Humanité. Tant qu'un seul être vivant sera
regardé avec curiosité ou dédain ou mépris, qu'il sera exclu, rejeté ou éliminé (récemment, dans notre vieille Europe, les
tortionnaires parlaient "d'épuration ethnique", et plus récemment encore, l'Autriche a fait parler d'elle), il y aura matière à
s'indigner mais surtout à être vigilant et prêt à s'opposer à une reviviscence des périodes les plus sombres de l'Histoire de
l'Humanité. Ces propos peuvent paraître utopistes, idéalistes, voire naïfs, ou témoigner d'une indignation que certains
pourront juger facile (!), mais d'une part, le devoir de mémoire dont parlent Elie Wiesel et Marek Halter vaut bien un tel
développement. D'autre part, j'ai envie de répondre comme dans l'histoire juive bien connue : " Pourquoi les Juifs répondent-
ils toujours à une question par une autre question ? ... Et pourquoi pas ? ...".

Des arguments bibliques, historiques, philosophiques -y compris psychanalytiques-, scientifiques, viennent étayer, tout au
long de ce travail, mon hypothèse de départ. Je ne peux qu'espérer en la possibilité d'échanges et de réflexion, issus du
présent article.

Je voudrais terminer par une anecdote qu'on m'a rapportée :
Deux messieurs fort bien mis, d'une soixantaine d'années prennent le train, en première classe pour aller de Paris vers la
province. Les deux sont élégamment vêtus, transportent une mallette de cuir et le hasard les fait s'installer face à face dans un
compartiment. Ils sont seuls. L'un commence à lire le dernier numéro de Minute, l'autre Le Monde. Le
lecteur de Minute, volubile, commente à haute voix le contenu de l'hebdomadaire et sollicite l'avis de son vis-à-vis, lequel
hoche discrètement la tête. Le lecteur de Minute se fait plus insistant et interroge son compagnon de voyage en
déclarant notamment : "Oh, moi, les Juifs, je les repère à plus de cent lieues, je les sens... Ils sont comme des vermines qui
polluent le monde, ne trouvez-vous pas ?".
Il poursuit ses invectives et, au bout d'un moment, notre lecteur du Monde se
prête au jeu et en rajoute, poussant son compagnon dans ses ultimes éructations antisémites. Lorsque le voyage prend fin et
que les deux hommes se séparent, le lecteur du Monde précise : "Au fait, j'ai oublié de me présenter, monsieur,
je m'appelle Elie Cohen...".




BIBLIOGRAPHIE

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