JUIFS AU PORTUGAL AUJOURD'HUI.

 

En ce début du XXIème siècle, la présence juive au Portugal quoique très peu nombreuse, est en plein changement.

Malgré que soit devenu à la mode se reconnaître un passé ou des origines juives, le nombre effectif de juifs reconnus au Portugal ne dépasse pas les 1500 ou 2000 personnes, établies principa-lement à Lisbonne, Porto et Belmonte, où se trouvent les principales communautés du Portugal.

Nous sommes bien loin, en effet, des dizaines de «communes » juives présentes sur tout le territoire national au Moyen Âge, réunissant une population qui représentait environ 4% de la population portugaise.

Mais ce n’est pas seulement dans les chiffres qu’il y a une très grande différence entre la population juive de ce temps là et celle de maintenant. C’est aussi dans ses origines et dans sa composition. Nous pouvons affirmer, qu’aujourd’hui, la population juive présente au Portugal est bien plus hétérogène, diversifiée et instable aussi, qu’en ce temps là.

En gros, les juifs au Portugal ont, aujourd’hui, trois origines différentes :

-une communauté de juifs présents depuis 2 siècles, originaires en grande partie du Maroc, auxquels sont venus se joindre des gens fuyant l’antisémitisme et le nazisme, venus d’Europe de l’Est et Centrale. C’est la communauté plus importante du pays, établie à Lisbonne ;

-une judaité d’origine marrane, témoin des vicissitudes de l’histoire du judaisme portugais, encore présent dans la mémoire de nombreuses villes et villages surtout dans l’est et le nord-est du pays, mais dont une seule communauté a survécu : la Communauté Juive de Belmonte.

-Cette communauté d’environ deux cents personnes est revenue  au judaisme « officiel » dans les années 80, en faisant venir un rabbin d’Israel et en   construisant une synagogue et un cimetière juif. Malgré la reconnaissance de leur héritage juif par le Rabbinat d’Israel, la plupart d’entre eux se sont convertis en plongeant dans le « mikvé » et les hommes se faisant circoncire.

-Des juifs produits de la « globalisation », de l’ouverture du Portugal démocratique à l’Europe : parmi eux des gens très divers, venus en mission d’affaires, des retraités en quête de soleil, des sud américains, notamment des brésiliens, fuyant la crise économique et sociale, des professeurs invités, des diplomates en poste…

Toute cette population quoique instable et temporaire apporte,  son « grain de sel » tout en laissant son empreinte.

D’une façon générale, ces trois origines se retrouvent dans chaque communauté, mais elles se font sentir particulièrement à Lisbonne.

« L’âge d’or » des modernes sépharades du Portugal

La Communauté Israélite de Lisbonne date du début du XIXème siècle, quand un premier groupe de juifs, d’origine marocaine ayant la nationalité britannique, s’installe à Lisbonne, même avant la fin de l’Inquisition et essaie de s’organiser en tant que telle.

Si toute date précise est un indicateur un peu arbitraire, cette année de 1801 au cours de laquelle des juifs ont demandé et obtenu un bout de terrain du cimetière anglais de Estrela, à Lisbonne, pour enterrer les morts selon le rituel juif,  reste un point de repère fondamental des débuts de la communauté. Pendant tout le XIXème siècle, les juifs de Lisbonne vont mener deux grands combats :

-        un premier combat pour l’unité des divers groupes séparés et parfois même en conflit et l’édification d’une communauté digne de ce nom, ce qui aboutira en cette fin de siècle avec la création d’un comité unique et la construction de la synagogue Shaaré-Tikvá de Lisbonne, première synagogue construite dans ce but après l’Inquisition ;

-        un deuxième combat pour la reconnaissance juridique de la communauté, ou dit d’une autre façon, pour l’acceptation par le pouvoir politique de la possibilité pour un citoyen portugais de pratiquer légalement et librement la religion juive.

En effet, même après la révolution libérale et l’abolition de l’Inquisition en 1821, la Charte Constitutionnelle portu-gaise  ne reconnaissait aux citoyens portugais que la pratique religieuse catholique. Les autres cultes étaient tolérés mais considérés comme étrangers à la nation. Il a fallu attendre la chute du régime monarchique et l’établissement de la République pour que la Communauté Israélite de Lisbonne soit dotée de personnalité juridique reconnue par le gouvernement républicain en 1912.

A cette époque la communauté fondée par des juifs sépharades du Maroc, conte déjà en son sein quelques éléments d’origine et de culture ashkénaze, de Russie, de  Pologne et autres, venus au Portugal pour des raisons d’antisémitisme ou tout simple-ment à la recherche de meilleures conditions de vie. Ce courant ne cessera de grandir tout au long du XX ème siècle, notamment lors de la 2ème Guerre Mondiale, quand des dizaines de milliers de juifs traversèrent le Portugal pour échapper a la Shoah. Malgré l’interdiction d’installation défi-nitive, le Portugal étant à l’époque une terre de transit et non d’exil, les quelques réfugiés qui sont restés ont augmenté le nombre des ashkénazes.

Ainsi, à la fin des années 40, après la guerre, les proportions, auparavant en  majorité d’origine sépharade, étaient inversées. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui près de 60% de la communauté est d’origine ashkénaze. Des noms comme Abecassis, Amzalak, Anahory, Bensaude, Benarus, Buzzaglo, Seruya, Zagury qui ont édifié la Communauté Israélite de Lisbonne, disparaissent du paysage juif portugais, engloutis par une assimilation progressive, après avoir laissé une forte empreinte, non seulement dans la vie juive, mais aussi dans la société portugaise.  Entre la deuxième moitié du XIX ème siècle et la première moitié du XX, la petite communauté juive de Lisbonne a donné de grands noms à la vie scientifique, culturelle et sociale portugaise: médecins, historiens, économistes, profes-seurs, chercheurs, juristes, « l’âge d’or », en quelque sorte, des sépharades modernes du Portugal.

Une Communauté en mutation

Cependant, une communauté est un organisme vivant et en permanente mutation. Dès la fin de la guerre nous assistons à l’ascension sociale des ashké-nazes, notamment dans les milieux des affaires (prêt à porter, tourisme, bijouterie et pierres précieuses), parallèlement  a leur engagement dans la vie communautaire et dans le soutien à Israel, en vertu d’une forte identité juive et sioniste.

Leurs enfants, dont une partie se maintient dans la même voie, et qui constituent la deuxième et troisième génération de juifs originaires d’Europe Centrale ou de l’Est, évoluent avec un certain succès dans le monde des arts et de la culture.

Des noms comme Daniel Blaufuks, dans la photographie artistique, Ricardo Gordon, dans l’architecture, Berta Erlich dans l’installation artistique, Laura Cesana, peintre, Miriam Halpern, historienne et directrice des Archives Nationales et Arons de Carvalho ancien Secrétaire d’État à la Communication représentent, entre autres, ces générations qui s’affirment dans le Portugal d’aujourd’hui..

A partir de la Révolution des Oeillets en 1974, le Portugal entre dans un processus d’ouverture, de libéralisation et de démocra-tisation. Ceci aura de profondes conséquences dans la relation de la société portugaise avec « ses » juifs.

À la vision nationaliste étroite succède la conscience de l’importance des héritages arabe et juif. Les archives s’ouvrent, l’importance de la contribution juive se fait jour, ainsi que les horreurs des conversions forcées, la longue nuit de l’Inquisition, les discriminations envers les « cristãos-novos ».

Le Portugal se découvre et, en se découvrant, il se retrouve avec son passé juif.

La demande de pardon symbolique de Mário Soares, en 1989, alors Président de la République, pour les persécutions contre les juifs dans le passé, et la séance solennelle du Parlement portugais en 1996,  500 ans après le Décret d’Expulsion des juifs, révoquant symboliquement et unanimement ce décret, repré-sentent effectivement un tournant dans l’attitude de l’État à l’égard des juifs au Portugal.

D’un autre coté et, probablement en conséquence de ce nouveau regard, nous constatons  un processus d’identification histo-rique de la part de groupes significatifs de la population. Signalons qu’au recensement de 1991 environ 6 mille personnes se sont affirmées juives (malgré le caractère facultatif de la réponse), certainement en raison de leur lointain passé juif, réel ou imaginaire.

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que nous assistons à un mouvement de (ré) approxi-mation du judaísme de la part d’un nombre croissant de personnes, jeunes pour la plus part, qui se réclament des racines juives.

Ce courant en nette progression et qui commence déjà a laisser son empreinte sera-t-il en mesure de transformer la vieille commu-nauté lisboète ? S’agit-il d’un « retour » avec une certaine continuité ou d’une mode passagère ?

L’avenir le dira…en tout cas et en guise de conclusion, nous pouvons dire que la communauté juive au Portugal et notamment à Lisbonne, travaillée par des courants divers et parfois même contradictoires est à l’image de la vie : inchangée en surface, en réalité, en mutation profonde.

Esther Mucznik

Comunidade Israelita de Lisboa

 

 

 

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